À André Falconet, le 28 septembre 1668
Note [1]

La paix de l’Église ou Paix clémentine, entre le pape Clément ix et le Clergé de France, allait être officiellement promulguée par un arrêt du Conseil du 23 octobre 1668 et par un bref pontifical du 14 janvier 1669. Apaisant pour onze ans la grande querelle de Port-Royal, au grand dam des jésuites, elle avait eu pour principaux artisans les quatre évêques cités dans la note [4], lettre 940 (Pavillon, Caulet, Choard de Buzenval, et Henri Arnauld), qui, le 10 septembre, s’étaient finalement résolus à signer le Formulaire (v. notes [10], lettre 463, et [1], lettre 821).

Ernest Lavisse (Louis xiv, livre vi, chapitre premier, pages 372‑377) a décrit les coulisses de cet important tournant de l’histoire religieuse et politique du xviie s. :

« L’honnête et ferme évêque d’Alet, Pavillon, {a} avait répondu à un édit d’avril 1664, ordonnant la signature, par une lettre au roi, qui était une remontrance sévère. Il y rappelait que “ tous les princes vraiment chrétiens ne se sont jamais attribué l’autorité de faire des canons et des lois dans l’Église, mais bien ont tenu à gloire d’en être les exécuteurs, non les instituteurs ”. M. d’Alet a “ craché au nez du roi ”, disait-on à la cour. Mais les jansénistes ne s’émouvaient pas. Ils se croyaient assurés que le pape {b} désapprouverait la contrainte à la signature et qu’il s’étonnait qu’on fît en France “ pour exécuter les constitutions papales, ce que lui-même ne faisait pas à Rome ”. Le roi résolut de demander aide à la cour de Rome. Il pria le pape de rédiger le Formulaire de foi et d’envoyer deux brefs, l’un pour ordonner la signature et l’autre pour annoncer qu’une commission d’évêques français, nommés par lui, jugerait les rebelles. Le pape envoya en février 1665 son Formulaire […]. {c}
Pavillon, mis en danger de schisme, céda, mais après avoir écrit en juin 1665 un mandement où il mettait à couvert la grâce efficace. {d} Le mandement fut publié et fit grand bruit. Le Conseil l’annula, le pape nomma les commissaires annoncés par le second bref.
La procédure, un moment interrompue par la mort d’Alexandre vii, fut reprise après l’avèvement de Clément ix, {b} en juillet 1667. L’affaire se compliquait. Quatre évêques seulement se trouvaient en rébellion&nbms;; mais d’autres, dont les principaux étaient Gondrin, archevêque de Sens, et Vialart, évêque de Châlons, {e} s’intéressaient à leur cause, soit par sympathie religieuse, soit par attache aux doctrines gallicanes, soit pour d’autres raisons. Ils furent dix-neuf à signer deux lettres adressées, le 1er décembre 1667, l’une au roi et l’autre au pape. Au pape, ils représentèrent que c’était “ un dogme nouveau et inouï ”, que d’“ établir l’infaillibilité de l’Église dans les faits humains, non révélés par Dieu ” – c’est-à-dire qu’il n’avait pas le droit de décider le “ fait ” que les propositions se trouvaient dans le livre de Jansenius. Au roi, ils dirent que cette doctrine était “ pernicieuse, contraire aux intérêts et à la sûreté de son État ”, et que, d’ailleurs, les libertés gallicanes étaient violées par la nomination que le pape avait faite d’une commission pour juger des évêques. […]
Au même moment arrivait à Paris un nonce, Bargellini, {f} fin diplomate, qui voulait se faire valoir à Rome et à Paris par le succès d’une négociation difficile. […]
Pour contenter le Pape, il aurait fallu obtenir des quatre évêques la signature “ pure et simple ”. Mais il était certain qu’ils la refuseraient. Gondrin avait prié l’évêque d’Alet, au mois de juin, de lui faire savoir ce qu’il se sentait capable de faire pour la paix de l’Église. Pavillon avait répondu que “ Dieu ne lui demandait présentement aucune avance, et qu’il ne pouvait se prêter à des tentatives d’accommodement, qui tendent à obscurcir la vérité et sont contraires au caractère d’un évêque ”. Un seul moyen restait de rétablir la paix de l’Église : tromper le pape et l’évêque en même temps. Comme cela n’était pas facile, il faudra encore que l’un des deux se laisse tromper, ou du moins condescende à n’y pas regarder de trop près. Le plus accommodant des deux sera le pape Clément.
Les médiateurs rédigèrent le projet d’une lettre, que les quatre évêques enverraient au Pape après qu’ils auraient signé et fait signer le Formulaire. Le texte en était si entortillé que l’on ne pouvait discerner de quelle façon la signature aurait été donnée, si c’était pure et simpliciter ou non. Pavillon demanda des changements au texte. Mais déjà le nonce l’avait approuvé, il n’aurait pas souffert qu’on le retouchât, il était inquiet, et le laissait voir par des impatiences. Aussi Gondrin écrivit-il à l’évêque d’Alet : “ La paix de l’Église est entre vos mains ; la laisserez-vous périr pour trois ou quatre expressions absolument inutiles pour faire entendre distinctement vos pensées ? Je me mets à deux genoux devant vous pour vous demander pardon de la manière dont je vous parle. ” Arnauld {g} lui-même employa sa grande autorité à fléchir l’entêté. Il lui représentait que la paix de l’Église, ce serait la liberté pour les solitaires et pour les religieuses de Port-Royal. Enfin, le 15 septembre, Pavillon annonça qu’il avait signé.
La lettre des quatre n’aurait dû être envoyée qu’après qu’ils auraient eu signé et fait signer le formulaire, puisqu’il y était parlé de ces signatures. Les médiateurs l’expédièrent sans attendre, ils étaient pressés de bâcler la paix de l’Église. Les quatre évêques ne réunirent leurs synodes diocésains que du 14 au 21 septembre. Et Pavillon ne signa qu’après avoir rappelé son mandement du 1er juin 1665 et inscrit ses réserves au procès-verbal. À cette nouvelle, Gondrin s’épouvante. Il écrit à l’évêque que le nonce est troublé, craignant “ de renverser sa fortune ”. Il lui demande : Qu’arrivera-t-il quand “ les jésuites de votre pays auront mandé au Père Annat des nouvelles de votre synode ? ” {h} Et il le supplie “ très humblement… de ne donner copie ou extrait de son procès-verbal à qui que ce soit au monde, quelque instance ou même sommation qu’on fît pour la demander ”.
Cependant le pape a signé, le 28 septembre, un bref qui contenait la phrasenbsp;: “ Nous avons eu la joie d’apprendre que les quatre évêques… se sont soumis à la souscription pure et simple du formulaire. ” Pavillon, s’il avait lu ce bref, aurait éclaté ; aussi le bref ne fut-il pas publié. Mais il fallait bien que le pape répondît à la lettre des quatre évêques, et, cette réponse, on ne pourrait la leur cacher. Qu’arriverait-il, si le pape y mettait le pure et simpliciter ? Lionne {i} supplia qu’on ne l’y mît pas. Il écrivait, le 12 octobre, à un cardinal qu’il n’était pas commode d’avoir “ affaire à une cervelle comme M. d’Alet ”. Il était persuadé que “ toute la force de la monarchie ” ne pourrait empêcher ledit évêque de faire “ pleuvoir un déluge de manifestes ”. Au lieu de “ purement et simplement ”, le diplomate préféra reprendre dans le formulaire le mot “ sincèrement ”, qu’il jugea propre à couvrir toute cette duperie. Puis, comme si l’affaire était en effet conclue par le bref du pape, Gondrin conduisit chez le nonce, le 13 octobre, quelques jansénistes, parmi lesquels était Arnauld. Le nonce se moquait en son particulier de M. Arnauld, qui faisait, disait-il, l’Athanase ; {j} mais, quand il le vit entrer, il lui ouvrit les bras. Arnauld voulait le haranguer, mais, à peine avait-il dit “ Monseigneur ” que le prélat, craignant quelque parole embarrassante, l’interrompit pour l’accabler de compliments : “ Monsieur, vous avez une plume d’or pour la défense de l’Église. ” Il lui promit que le bon Vecchio – le bon vieux, c’est-à-dire le pape – mourrait de joie en apprenant que M. Arnauld était venu voir son nonce. Le 24 octobre, Arnauld fut reçu par le roi, et très bien reçu.
La veille avait été rendu un arrêt du Conseil. Le roi, prenant acte du bref du 28 septembre, ordonnait que les bulles continuassent d’être observées, défendait à ses sujets “ de s’attaquer et provoquer sous couleur de ce qui s’est passé,… d’user des termes d’hérétiques, jansénistes et semi-pélagiens, {k} et d’écrire sur lesdites matières contestées ”.
Mais cet arrêt indigna les jésuites, parce qu’il ne parlait pas de “ la pure et simple signature ”. Il inquiéta Pavillon, qui demandait, le 5 novembre, à Gondrin : “ Ne peut-on pas conclure des termes de l’arrêt que Sa Sainteté a cru que nous avons signé purement et simplement ? ” Il ne voulait pas être accusé d’avoir trompé le pape. Il publierait plutôt ses procès-verbaux et raconterait toute l’histoire : “ Je désire avec passion, disait-il, de ne pas être réduit à cette extrémité. ” De son côté, le pape ordonnait au nonce de s’enquérir exactement de la façon dont s’étaient soumis les jansénistes. Lionne s’entremit encore une fois. Il obtint des prélats médiateurs une déclaration, au bas de laquelle Arnauld mit sa signature. Ce fut encore un papier embrouillé, où les mots pure et simpliciter ne se trouvaient pas. Cependant le pape, qui aurait pu faire demander aux évêques si oui ou non ils avaient signé sans réserve, se contenta de l’attestation des médiateurs. Le 19 janvier 1669, il écrivit aux quatre :

“ Quoique, à l’occasion de certains bruits qui avaient couru, nous ayons cru devoir aller plus lentement en cette affaire (car nous n’aurions jamais admis à cet égard ni exception ni restriction quelconque, étant très fortement attaché aux constitutions de nos prédécesseurs), présentement toutefois, après les assurances nouvelles et considérables qui nous sont venues de France, de la vraie et parfaite obéissance avec laquelle vous avez sincèrement souscrit le formulaire…, nous avons voulu vous donner une marque de notre bienveillance paternelle. ”

“ Sincèrement ”, disait le pape. Il avait donc accepté le mot habile préféré par le ministre des affaires étrangères de France, celui qui avait glissé le fameux “ moyennant ” au texte du traité des Pyrénées. {l} Le même jour, il écrivait des remerciements aux médiateurs. Il parlait de la signature donnée sincèrement, sincero animo, mais il ajoutait “ selon la prescription des lettres apostoliques ”, ce qui était dire un peu plus qu’il n’avait dit aux quatre évêques. Tous les mots de cette négociation furent pesés dans une balance précise.
La “ paix de l’Église ” fut célébrée comme un grand événement du règne. Une médaille fut frappée, où l’on voit un autel portant le livre ouvert de l’Écriture Sainte. Sur le livre se croisent les clés de saint Pierre et le sceptre avec la main de justice du roi ; en haut, la colombe du Saint-Esprit rayonne. Ce fut le symbole auguste d’un acte qui ne l’était guère. Un janséniste, l’abbé de Haute-Fontaine, écrivait au janséniste Lancelot : {m} “ M. d’Alet a été trompé  M. le nonce a été trompé de même… ; ç’a été une sorte de jeu de gobelets. ” Ce janséniste pensait de la paix de l’Église ce qu’en disaient les jésuites. »


  1. Nicolas Pavillon, v. note [9], lettre 733.

  2. Alexandre vii, mort le 22 mai 1667, à qui succéda Clémen ix le 20 suivant.

  3. V. note [9], lettre 821, avec ces mots : « je rejette et condamne sincèrement les Cinq Propositions extraites du livre de Cornelius Jansenius ».

  4. Prédestination, opposée à la grâce divine suffisante, ou libre-arbitre.

  5. V. note [9], lettre 229, pour Henri-Louis de Pardaillan de Gondrin ; Félix Vialart de Herse était évêque-comte de Châlons depuis 1642.

  6. Arrivée à Paris, au printemps 1668, du nonce Niccolo Pietro Bargellini.

  7. Antoine Arnauld (v. note [46], lettre 101), meneur et autorité morale des jansénistes.

  8. François Annat (v. note [15], lettre 295), meneur des jésuites dans la longue dispute qui les opposait aux jansénistes.

  9. Hugues de Lionne (v. note [9], lettre 188), secrétaire d’État aux Affaires étrangères, médiateur des négociations pour le roi.

  10. Le gardien de la doctrine, par allusion à Athanase, patriarche d’Alexandrie au iiie s., sain, docteur et Père de l’Église.

  11. V. note [7], lettre 96, pour ce surnom dépréciateur des jésuites.

  12. L’article 61 du traité des Pyrénées (7 novembre 1659) est le seul à contenir le mot moyennant : « Sa Majesté catholique [Philippe iv d’Espagne] renonce par ce traité, tant en son nom, que de ses hoirs, successeurs et ayants cause, à tous les droits et prétentions, sans rien réserver ni retenir, qu’Elle peut ou pourrait ci-après avoir sur la Haute et Basse Alsace, le Sundgau, le Comté de Ferrette, Brisach [Brisgau] et ses dépendances, et sur tous les pays, places et droits qui ont été délaissés et cédés à Sa Majesté très-chrétienne [Louis xiv], par le traité fait à Münster le 24e octobre 1648 [partie catholique de la Paix de Westphalie], pour être unis et incorporés à la Couronne de France ; Sa Majesté catholique approuvant, pour l’effet de ladite renonciation, le contenu audit traité de Münster, et non en aucune autre chose dudit traité, pour n’y avoir intervenu. Moyennant laquelle présente renonciation, Sa Majesté très-chrétienne offre de satisfaire au payement des trois millions de livres tournois qu’Elle est obligée, par ledit traité, de payer à MM. les archiducs d’Innsbruck. »
  13. Claude Lancelot, v. note [4], lettre 389.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 28 septembre 1668. Note 1

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(Consulté le 20.01.2020)

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