À Charles Spon, le 29 avril 1644
Note [10]

Gasp. Scioppii Scaliger hypobolimæus, hoc est Elenchus Epistolæ Iosephi Burdonis, Pseudoscaligeri, de vetustate ac splendore gentis Scaligeræ, quo præter crimen falsi et corruptarum litterarum regiarum… instar quingenta eiusdem mendacia deteguntur et coarguuntur [Scaliger le faussaire, par Caspar Scioppius (v. note [14], lettre 79), qui est un appendice à la lettre de Joseph Burdon, faussement dénommé Scaliger, sur l’ancienneté et la splendeur de la famille Scaliger, où, outre l’accusation de duperie et de falsification de lettres royales… sont mis à nu et démontrés cinq cents de ses mensonges] (Mayence, J. Albinus, 1607, in‑4o).

Dans une fameuse lettre écrite en 1594 à son ami Janus Douza (v. note [20], lettre 99), Joseph Scaliger (Ép. lat., livre i, i, De Vetustate gentis Scaligeræ, in qua et de Vita utriusque Scaligeri [L’Ancienneté de la famille Scaliger, ainsi que la Vie des deux Scaliger]) avait vanté les origines extravagantes de sa famille ; il prétendait, dit Nisard (Joseph Scaliger, chapitre xi, page 258), qu’elle remontait :

« jusqu’à Alanus, prince souverain de la Carniole, du Tyrol etc., contemporain et vainqueur d’Attila. […] Depuis lors, pendant que les branches détachées de cette famille régnaient sans conteste dans les autres parties de l’Europe, la tige déshéritée, proscrite, et l’éternel objet de la jalousie et de la haine des Vénitiens, languissait dans l’exil ou sous la protection suspecte de souverains étrangers. Elle allait périr enfin dans la personne de son dernier survivant, Joseph Scaliger. »

Le premier écrivain à la solde des jésuites qui attaqua Scaliger sur cette vanité généalogique, fut Charles Scribani, s.j., qui sous le pseudonyme de Clarus Bonarscius fit paraître en 1606 l’Amphitheatrum honoris (ibid., pages 259‑260) :

« On est pénétré de dégoût à l’aspect de cet amas d’ordures et de turpitudes, fruits d’une imagination en délire, et qui se dédommage, en se prostituant, de la compression que le respect des vœux monastiques a imposée à la matière et aux sens. »

Dans son Scaliger Hypobolimæus, Scioppius accusait Scaliger, entre bien d’autres vilenies, d’avoir volé son nom : Benedict Burdon, maître d’école à Vérone, ayant été obligé de fermer sa classe à cause du mépris où il était tombé aux yeux de ses écoliers, s’était retiré à Padoue où il avait épousé la fille d’un tailleur, son parent ; de Padoue, il était allé à Venise, y avait ouvert une boutique de bric-à-brac près de l’escalier (scala) de l’église Saint-Marc, avait fait peindre cet escalier sur son enseigne et finalement, s’était fait appeler messer Benedetto della Scala ; le fils de ce Benedict fut Jules-César, le père de Joseph Scaliger (ibid., page 269‑270).

Ce fut pour Scaliger l’occasion de proférer ses plus virulentes insultes contre les jésuites : « suppôts de Sodome et disciples d’Onan, lesquels ont apporté leur tribut d’ordures à ce cloaque » (ibid., page 272). On pense au Guy Patin des mauvais jours en lisant quelques invectives contre Scioppius dont Scaliger a farci ses lettres du temps :

  • Ép. fr., cxviii (pages 358‑359, à Jacques-Auguste i de Thou, 13 octobre 1607) :

    « Il y en a déjà quelques-uns qui ont mis la main à la plume pour écrire contre ce monstre, duquel ils savent la vie et la race. Il a fait tant de larcins et de méchancetés que s’il était aux lieux où il a laissé de si bonnes enseignes {a} de sa prud’homie, {b} piéça il eût été {c} traité comme il mérite. Il est fils d’une p… publique qui ne fut jamais mariée. Sa sœur etiam hodie est publicarum libidinum victima, {d} et tient le berlan {e} publiquement. Vous ne sauriez croire le nombre de gens de bien allemands qui sont estomaqués d’une si furieuse entreprise. Les chapeaux rouges {f} qui l’ont poussé à ce faire ne le garantiront pas de tant et si énormes et vilains reproches. Puis on parlera peut-être aux chapeaux rouges. »


    1. Marques.

    2. Probité (v. note [12], lettre 384).

    3. Il y a longtemps qu’il eût été.

    4. « est même aujourd’hui la proie des débauches publiques ».

    5. Tripot.

    6. Cardinaux.

  • Ép. fr., cxxi (pages 367‑368, à Jacques-Auguste i de Thou, 20 mai 1608) :

    « Ce maraud chassé de Rome, non de son gré mais par la faim, avait impétré du pape des indulgences, pensant en faire trafic en Allemagne où, pour toute récompense, il n’a gagné que la moquerie, qu’il lui a fallu boire tout du long en pleine diète de Ratisbonne, tellement que ce malotru cherche quelque cuisine pour y lécher les plats, comme il faisait à Rome. Autrement il lui faut mourir de faim s’il ne trouve quelque cardinal qui lui jette des os, comme à un chien qu’il est. »

  • Et encore ce passage latin auquel Guy Patin a plusieurs fois emprunté (Ép. lat., livre ii, cxxii, pages 290‑291, à Isaac Casaubon, 26 juin 1606) :

    Incidit in manus meas scelestum opus Apostatæ Schioppii adversus gentem nostram, in quo parasitus ille Cardinalitius a plusquam quinquaginta Sodomitis adiutus est, qui in illam conviciorum cloacam operas contulerunt. Cardinales, quorum bascaudas lingit, ad illud nefarium inceptum hominem perpulerunt. Unus ex illis Annalium conditor ; de Peronato natus patre, alter agyrta aulæ Gallicanæ, qui mulieribus aulicis, quoties sui admirationem movere vellet, disputationes de ente, de æstu maris, de calido et frigido solebat. Nam satis commendatur, quod aulicis, et præsertim mulieribus, placet. Alii præterea galerati, una nocturna Vaticana pluvia, tanquam fungi nati, famelicum tenebriorem e patinis culinarum suarum ad id incenderunt. Si nondum vidisti, ingens, operis moles est ; neque mirum, tot nebulonum centonibus farcta. An tantus futurus sit ille liber quem in te promittit, et qui, ut audio, adhuc sub prælo est, nescio.

    [L’ouvrage scélérat de l’apostat Scioppius contre notre famille m’est passé entre les mains. Ce parasite du cardinalat a été aidé par plus de cinquante sodomites, qui ont alimenté cet égout d’invectives. Les cardinaux, dont il lèche les plats, ont poussé ce vaurien à l’entreprendre. L’un d’eux est l’auteur des Annales ; {a} l’autre, dénommé Duperron, {b} est un charlatan de courtisan français, qui, voulant assidûment se faire admirer des dames, avait coutume de leur tenir des discours sur l’être et le non-être, le flux et le reflux de la mer, le froid et le chaud. Plaire en cour, et principalement aux femmes, voilà qui le recommande assez. Quant au reste, ce sont des porte-chapeaux, nés comme champignons, en une nuit, d’une pluie vaticane ; ils ont allumé pour ça un famélique ami des ténèbres, tout droit sorti des marmites de leurs cuisines. Si vous ne l’avez pas encore vu, c’est une monstruosité, et il n’y a pas de quoi s’étonner si les centons de tant de vauriens la réduisent au néant. J’ignore quand vous parviendra ce livre qui, à ce que j’entends, est encore sous la presse].


    1. Baronius (v. note [6], lettre 119).

    2. V. note [20], lettre 146.

C’est aussi de Scioppius que Scaliger a dit (Secunda Scaligerana, page 565) :

« Il veut monter trop haut, il est ridicule comme le singe qui tant plus monte-t-il haut, tant plus montre-t-il le derrière. »

Daniel Heinsius se chargea de laver l’outrage fait à son bien-aimé maître, en publiant Satiræ duæ : Hercules tuam fidem, sive Munsterus hypobolimæus, quarto iam editus ac emendatior, et Virgula divina, cum brevioribus annotatiunculis, quibus nonnulla in rudiorum gratiam illustrantur. Accessit his accurata Burdonum fabulæ Confutatio [Deux satires : Hercules tuam fidem (titre du chapitre xxxix de la Satire ménippée de Varron), ou le faussaire de Münster, publiée pour la quatrième fois et enrichie, et Virgula divina (ibid. chapitre xc), avec de très courtes annotations pour expliquer quelques passages aux plus ignorants. S’y ajoute la Réfutation soigneuse de la fable des Burdon] (Leyde, J. Patius, 1609, in‑12o).

Sous le pseudonyme de Iohannes Rutgersius, la Confutatio finale était de la plume de Scaliger ; ce fut la dernière de ses œuvres et, dit Tamizey de Larroque, elle lui fit plus de mal qu’elle n’en fit à Scioppius.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 29 avril 1644. Note 10

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(Consulté le 30.03.2020)

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