À André Falconet, le 30 décembre 1650
Note [11]

La rare observation de Pierre Régnier (v. note [13], lettre 253) éveilla beaucoup d’intérêt dans le monde médical parisien. Guy Patin, alors doyen, en a consigné les détails dans ses Commentaires de la Faculté de médecine de Paris (v. note [10][13] des Décrets et assemblées de 1650‑1651).

Jean ii Riolan y a consacré le traité la Disquisitio de transpositione partium naturalium et vitalium in corpore humano [Recherche sur la transposition des parties naturelles et vitales dans le corps humain] (pages 117‑136) de ses Opuscula anatomica varia et nova [Opuscules anatomiques divers et nouveaux] (Paris, 1652, v. note [30], lettre 282), avec ce passage (pages 117‑119) :

Quamvis hac hyemali tempestate propter frigoris excessum, non mihi licuerit commode et serio litteris vacare, quia frigus ætati meæ, et imbecillis pulmonibus est inimicum ; Attamen mihi Cynthius aurem vellit, et admonuit. Vir doctus in Mantissa nuper edita et addita suis præcedentibus Epistolis, me inuitatn imo compellat ex professione mea Anatomican ad expplicationem prodigij sub finem anni 1650. Lutetiæ observati.

Ac sane res est nova, et insolens, nec a me, qui plusquam centena cadavera ad Anatomem dissecui, nondum visa, rarissime ab aliis notata, in hac Urbe totius Orbis populosissima, scilicet Viscerum, quæ coercentur abdomine et Thorace transpositio, dum continentur dextro latere, quæ sinistrum occupare solent.

Priusquam accedam ad huius prodigij explicationem, historiam paucis enarrabo, et debitum honorem Medico repertori, ac demonstratori reddam. Sicarius nebulo annos 25. natus, dictus Richardus Francœur, aliis stipatus, die 29. mensis Octobris anno 1650. de nocte Rhedam illustrissimis Principis de Beaufort tunc absentis adoritur, sistitque, ac nobilem virum sclopeto interficit pro Principe ; Postea captus, incarceratus, supplicio rotæ addictus, et damnatus, a Iudice criminali cenceditur cadaver Chirurgis ad usum Anatomicum. Hoc notandum, quod raro expetuntur sic laniata cadavera, propter fracturas tibiarum, et cubitorum, atque Thoracis insignem contusionem, quæ magnam in partibus confusionem pariunt. Huius cadaveris Anatome celebrata duit in studio Chirurgico apud Dominum Regnier, collegam nostrum doctissimum, dissectore Antonio Bertrand, Chirurgo peritissimo, et Anatomico. Ad hoc spectaculum Dom. Regnier invitatus fui. Aperto cadavere in hypochondrio sinistro deprehensum fuit jecur situm, lien dextrum hypochondrium occupabat, inter utrumque viscus iacebat ventriculus, magis in dextrum latus propensus. Cor in thorace ad dextrum latus inclinabat. Nec satis fuit nosse istorum principalium viscerum inversum situm, sed ultra quæsita est reliquarum partium transpositio, quæ in istis duabus cavitatibus trunci corporis coercentur.

[Cet hiver, en raison du froid excessif, il ne m’aura pas été permis de me consacrer commodément et sérieusement à l’écriture parce que la froidure est ennemie de mon grand âge et de ma faiblesse de poumons ; mais cependant, Cynthius aurem vellit, et admonuit. {a} Un savant homme dans un supplément à ses précédentes lettres, qu’il récemment publié, m’invite et m’intime même, en vertu de ma qualité d’anatomiste, à fournir l’explication d’un prodige qui a été observé à Paris vers la fin de l’année 1650. {b}

Et il s’agit vraiment d’une chose nouvelle et insolite, telle que je n’en ai encore jamais vue, moi qui ai disséqué plus de cent cadavres pour en faire l’anatomie, et que d’autres n’ont qu’exceptionnellement observée, en cette ville qui est la plus peuplée du monde : c’est une transposition des viscères logés dans l’abdomen et le thorax, en sorte que se trouvent à droite ceux qui se situent ordinairement à gauche.

Avant d’en venir à l’explication de ce prodige, j’en relaterai l’histoire en peu de mots, et rendrai hommage au médecin qui l’a recueillie et me l’a rapportée. Un vaurien d’assassin âgé de 25 ans, nommé Richard Francœur, la nuit du 29e d’octobre 1650, en compagnie d’autres gens, attaque le carrosse du très illustre prince de Beaufort, qui ne s’y trouvait pas alors assis, et y tue d’un coup d’escopette {c} un gentilhomme qu’il croit être le prince. Il est ensuite capturé, emprisonné, condamné au supplice de la roue et exécuté. Le lieutenant criminel octroie son cadavre aux chirurgiens pour en faire l’anatomie. Il faut remarquer au passage que des cadavres ainsi mis en pièces sont rarement convoités à cause de leurs fractures aux jambes, aux cuisses, aux bras et aux avant-bras, et du singulier écrasement de leur thorax, qui mettent les parties en grand désordre. L’anatomie de ce corps donna lieu à une leçon chirurgicale chez Me Régnier, notre très docte collègue, avec pour dissecteur Antoine Bertrand, chirurgien et anatomiste très expérimenté. {d} Me Régnier m’invita à y assister. À l’ouverture du cadavre, on découvrit que le foie se trouvait dans l’hypocondre gauche ; la rate occupait l’hypocondre droit ; l’estomac gisait entre les deux, fort incliné vers le côté droit. Dans le thorax, le cœur était tourné vers le côté droit. Une fois constatée cette situation inversée des viscères principaux, nous avons cherché à savoir si existait aussi une transposition des autres parties qui sont logées en ces deux cavités du corps humain]. {e}


  1. « Cynthius [Apollon, v. note [8], lettre 997] m’a tiré l’oreille et rappelé à l’ordre » (Virgile, Bucoliques, églogue ii, vers 3‑4).

  2. Dans les Experimenta nova anatomica [Nouvelles expériences anatomiques] de Jean Pecquet (Paris, 1651, v. note [4], lettre 360) est imprimée un lettre de Jacques Mentel à Pecquet, datée de Paris le 13 février 1651, où il relate ce cas anatomique exceptionnel. Il y parle de Riolan avec une ironie qui l’a visiblement agacé (page 148) :

    Neque hæc sola μεταστασεως Partium Situs apud nos, historia signata est, et Curiosorum oculis observata hisce diebus, ut ex eruditissimo Riolano nostro colligimus, sub Anatomicorum finem operum, recentioris Editionis, ubi de Observationibus raris. Quo loci duarum aliarum commeminit ; et insuper Pyrrhonium in morem Senior ille επεχει tam facete quam docte, Num quibus Cor salit ad dextram mammillam : iis delitescentium posituræ partium mutatio intervenerit ? Quod facile crediderim, Senatoris Rhedonensis, qui Historiarum illarum pars magna est, exemplo permotus. An autem in Morbis ita constituti intus hominis, Galeni modus curandi (in quo cum experientia ratio facit naturam) mutandus ? Minime profecto. Nec hallucinationes in Arte inde timendæ sunt, ut aliqui falso sibi persuaderent, ni a male-cautis, et iis, si Diis placet, Medicis, qui in Arte tractanda audaciam cum imperitia, cum temritate inscitiam, in damnum ægrotantium atque perniciem conjungunt.

    [Cette observation d’un déplacement des parties, tel que les curieux l’ont récemment observé chez nous, n’a pourtant pas été signalé qu’une fois, ainsi que nous l’apprenons de notre très savant Riolan, sur la fin de ses œuvres anatomique, de la dernière édition, où il traite de Observationibus raris, à l’endroit où il en cite deux autres cas. {i} Et en outre, à la mode pyrrhonienne, {ii} ledit sieur se demande, aussi facétieusement que doctement, si n’existerait pas une inversion des parties cachées chez ceux dont le cœur bat près du mamelon droit. {iii} Voilà bien ce que je croirais volontiers, impressionné que je suis par l’exemple du conseiller au parlement de Rouen, {i} auquel se réfère la plus grande partie de ces précédentes observations].

    1. V. la fin de la susdite note [13], lettre 253, pour ces deux « Observations rares » que Riolan a rapportées dans ses Opera anatomica vetera [Œuvres anatomiques anciennes] de Jean ii Riolan (Paris, 1649, v. note [25], lettre 146) : celles d’un conseiller au parlement de Rouen âgé de 40 ans et d’un enfant de 16 mois (pages 870‑871).

      S’y ajoute cet intéressant passage des Animadversiones in Theatrum Anatomicum Caspari Bauhini [Remarques sur l’Amphithéâtre anatomique de Caspar Bauhin] (page 703) :

      Rarum est, sed non lethale, si Cor latus dextrum pectoris, et situm mutet. Id visum in quadragenario, qui sanus ad hoc tempus vixit, et hoc vidi in Regina Matre Regis Ludovici xiii.

      [Il est rare, mais non mortel, que la place du cœur soit inversée et qu’il se situe à droite la poitrine. On a vu cela chez un quadragénaire, qui avait vécu en bonne santé jusqu’à cet âge ; et je l’ai observé chez la reine mère du roi Louis xiii (Marie de Médicis dont Riolan avait été le premier médecin)].

    2. En mettant tout en doute (v. note [37], lettre 106).

    3. La citation de Mentel n’est pas absolument fidèle à ce que Riolan a écrit dans ses « Observations rares » (fin du premier paragraphe de la page 871) :

      Aperto thorace inventum Cor in dextrum latus propendens, pulmones in ea cavitate dextra locati, ut in sinistra naturaliter. An quibus Cor rite salit circa mammillam dextram, talis est confirmatio, dubitare licet ? nihil affirmo, quoniam id non satis liquet.

      [À l’ouverture du thorax, on a trouvé que la pointe du cœur était orientée vers le côté droit et que les poumons étaient naturellement placés, à droite comme à gauche. Est-il permis de douter que ceux dont le cœur bat près du mamelon droit aient une semblable conformation ? Je n’affirme rien car le fait n’est pas suffisamment établi].

  3. « Arme à feu faite en forme de petite arquebuse, qu’on porte avec une bandoulière. Sclopetta, catapulta adunca. La cavalerie française s’en servait sous le règne d’Henri iv et de Louis xiii. Elle portait, à ce qu’on dit, à cinq cents pas [environ 370 mètres]. Gaja écrit que l’escopette était longue de trois pieds et demi [2,6 mètres], et que c’était une manière de carabine que les carabins portaient à l’arson de la selle » (Trévoux).

  4. V. note [6], lettre 833.

  5. Et tel fut bien le cas.

Pierre Régnier n’a rien publié sur ce sujet, mais en 1654, Thomas Bartholin (v. note [8], lettre 357) a aussi commenté ce cas exceptionnel de situs inversus (anomalie détaillée dans la susdite note [13], lettre 253).

Imprimer cette note
Citer cette note

x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 30 décembre 1650. Note 11

Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0254&cln=11

(Consulté le 02.04.2020)

Licence Creative Commons