À Claude II Belin, le 18 octobre 1630
Note [9]

Guy Patin déballait ici toute une armoire de l’opulente pharmacopée de son temps : celle qu’il exécrait de toute son âme, la tenant pour inefficace et juste bonne à faire la fortune des cupides apothicaires ; et sur laquelle la suite de sa correspondance est amplement revenue.

La thériaque (theriaca ou theriace en latin) est l’un des plus célèbres médicaments de l’ancienne médecine. Son nom dérive du grec θηριακος, « qui concerne les bêtes sauvages », et abrège la locution θηριακη αντιδοτος, « antidote contre les morsures des bêtes sauvages ». Perfectionnée, sinon inventée par Andromaque l’Ancien (qui lui donnait le nom de galênê, v. note [2], lettre 1001), médecin de Néron (ier s. de notre ère), sa première et principale vertu tenait en effet à son prétendu pouvoir alexipharmaque (contrepoison), c’est-à-dire une protection contre les venins de serpents et autres poisons. De là, elle se transforma au fil du temps en véritable panacée, bonne à tout soigner. Il en existait une infinie variété, tenant aux combinaisons diverses de la soixantaine de substances qui pouvaient la composer ; on y trouvait toujours de l’opium et la chair de vipère y était presque constante ; les autres ingrédients étaient non seulement d’origine animale, mais aussi végétale et minérale. « On a appelé proverbialement tous les charlatans et les hableurs, vendeurs de thériaque, et par abréviation triacleurs [v. note [20] de l’observation xi pour quelques-unes de leurs malices] » (Furetière) ; le plus fameux de ceux-là, au xviie s., fut l’Orviétan (v. note [14], lettre 336), dont le nom devint synonyme de thériaque frelatée. V. note [41] de la Leçon de Guy Patin sur le laudanum et l’opium, pour le philonium, panacée opiacée inventée par Philon de Tarse, sous le règne de l’empereur Auguste (ier s. av. J.‑ C.), qui précéda la thériaque.

Le mithridate, ou mithridat, était une « espèce de thériaque ou antidote ou composition qui sert de remède ou de préservatif contre les poisons, où il entre plusieurs drogues, comme opium, vipères, scilles [espèce de lilacées], agaric, stincs [petits crocodiles], etc. […] Mathiole dit que le mithridate sert autant contre les poisons que la thériaque, quoique sa composition soit plus aisée à faire. Ce nom vient de Mithridate [vi] roi de Pont [au ier s. av. J.‑C., v. note [4] de l’observation xi], qui avait tellement fortifié son corps contre les poisons par des antidotes et préservatifs, qu’il ne put s’empoisonner quand il se voulut faire mourir. On en trouva la recette dans les coffres de Mithridate, écrite de sa main, et elle fut portée à Rome par Pompée. Longtemps après, elle fut mise en vers par Damocratès, fameux médecin [v. note [4] de l’observation xi], et depuis transcrite par Galien en son second Livre des antidotes. On appelle des vendeurs de mithridate, des charlatans et saltimbanques qui vendent des drogues et des remèdes sur des théâtres » (Furetière).

Venons-en aux remèdes arabes.

  • L’alkermès « est une confection plus chaude que la thériaque. Elle est rouge et brillante à cause des feuilles d’or qu’on y mêle. Elle est ainsi nommée [de l’arabe], à cause de al, qui signifie sel, et kermes, qui veut dire du rouge, ou graine d’écarlate » (Furetière). C’était un mélange variable d’un grand nombre de substances : kermès animal (cochenille, v. note [1] de l’observation viii), santal, musc (v. note [3] de l’observation viii), ambre gris, rose de Provins, perles, corail, aloès, cannelle, alun, etc. C’était l’un des principaux médicaments dits cardiaques (v. note [28], lettre 101).

  • La confection d’hyacinthe (mot qui est passé du masculin au féminin) en était un autre ; l’hyacinthe [zircon] est une « pierre précieuse de la couleur [jaune tirant plus ou moins sur le rouge] de la fleur de jacinthe. […] En pharmacie on appelle confection d’hyacinthe, une confection où il entre des hyacinthes, des saphirs, émeraudes, topazes, perles, coraux, feuilles d’or, des os de cœur de cerf [v. note [5], lettre latine 20] et autres raretés qui font enchérir les remèdes » (Furetière). V. l’observation viii pour de plus amples détails.

  • Le bézoard est une concrétion ou pierre végétale qui se forme dans l’estomac de divers mammifères, principalement ruminants. On l’utilisait alors principalement en médecine comme contrepoison. Le bézoard oriental, le plus authentique, se trouvait dans la fiente du pasan, espèce de bouc ou de chevreuil, vivant en Inde, qui a le poil court et un bois presque semblable à celui du cerf. Cet animal broute les petits boutons d’un certain arbrisseau, autour desquels se forme le bézoard dans son ventre en forme de petites pierres, ayant plusieurs pelures et enveloppes comme l’oignon. Le bézoard occidental se trouve dans plusieurs animaux du Pérou (guanacos, vigognes, alpacas, lamas…), et celui d’Allemagne, dans les chamois. D’autres encore étaient réputés venir des singes, des vaches, des chevaux, des hérissons, etc. En fait, la plupart des bézoards qu’on trouvait en abondance dans les pharmacies, n’étaient que des compositions faites avec des magistères, de la rue, du scordium et d’autres semblables plantes, très propres pour faire suer. Le bézoard minéral était une préparation d’émétique adouci, à base d’antimoine (v. note [10] de l’observation ii). V. l’observation vii de Guy Patin (1648) pour son avis et de nombreux autres détails sur le bézoard.

Trois des observations ajoutées à la thèse de Charles Guillemeau sur la « Médecine d’Hippocrate » (Paris, 1648), auxquelles Patin a probablement mis la main, fournissent d’abondants compléments sur :

  1. la thériaque et le mithridate ;

  2. les confections d’alkermès et d’hyacinthe ;

  3. le bézoard.

V. note [16], lettre 181, pour la corne de licorne, médicament le plus extravagant de la liste.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 18 octobre 1630. Note 9

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(Consulté le 19.10.2019)

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