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À Charles Spon, le 9 mai 1643

Monsieur, [a][1]

J’ai peur de me rendre enfin ridicule en votre endroit, et importun tout ensemble, par mes mauvaises lettres, desquelles néanmoins vous me faites trop de fête par votre dernière, ce qui me fait prendre courage de continuer [2] et de vous dire pour réponse à la vôtre < que > je vous trouverai, Dieu aidant, le traité de < Le > Paulmier [3] de pomaceo[1] qui est le nom d’une liqueur avec laquelle ce Normand a gagné 50 000 écus à Paris, d’où il sortit et s’en alla mourir à Caen l’an 1588, ayant pensé être pris dans son étude le jour des barricades, [4] jour qui fit de grandes émotions à Paris. [2] Pour vos médecins qui savent leurrer le peuple, vous n’avez qu’à dire ce que j’ai ouï dire autrefois à un de nos anciens in pari casu : [3] c’était un chevalier de Malte [5] qui avait la petite vérole ; [4][6][7] il désirait surtout ne pas perdre ce peu qu’il avait de barbe par ce vilain mal ; un des nôtres, qui est le jeune Cornuti, [5][8][9][10][11][12] pour le consoler, lui promit d’un opiat [13] qui lui conserverait sa barbe ou en cas de nécessité, qui lui en ferait venir d’autre ; M. Riolan [14] l’anatomiste voyant cet opiat, me dit hic et alibi venditur piper[6][15] Ce Cornuti se mêle de leurrer aussi bien que beaucoup d’autres. Son père [16][17] était de Lyon et a encore un frère jésuite. [18] Il y a ici un minime[19] frère Fredon, [20] qui promet de guérir toute sorte de maladies, et surtout aime à traiter des femmes ; mais il ne réussit ni à l’un, ni à l’autre car il est assez vieux et fort ignorant.

Regis morbus est febris marasmodes, ex abscessu prægrandi in mesenterium cum diarrhœa serosa, biliosa, saniosa et puris excretione assidua ; quibus accedunt vomitus et alimenti et puris interdum. Lumbricos etiam non exiguos per os eiecit : subsultus febriles et rigores inordinati sæpe recurrunt ; adeo ut nihil non metuendum putem infortunatissimo principi. Ideoque tibi sint suspectæ quæso, quæcumque veri nescia fama, de eius salute και περι του χραισμηιου, ad aures vestras deferet. Ea ipsa hora, qua scribo, pessime habet ipsa morbi magnitudine et multorum symptomatum synocho, pene cæcus et ατονος factus facile mihi in animum induco viscera eius nutritia, præsertim ventriculum et hepar immedicabili ατονια detineri, et quæ vix ac ne vix quidem ullo artis nostræ præsidio potest procurari[7][21][22] Il y a près de Sa Majesté six de nos médecins, savoir : M. Bouvard, [23] premier médecin ; M. Seguin, [24] qui est à la reine ; M. Cousinot, [25] qui est à M. le Dauphin ; [26] M. Barralis, [27] médecin par quartier ; MM. de La Vigne [28] et Moreau, [29] notre bon ami ; qui y sont tous bien empêchés, outre deux autres médecins de cour. [8] Je souhaiterais fort que Dieu leur inspirât de si bons remèdes qu’ils pussent le remettre en parfaite santé, tant à cause de lui et le bien de son royaume que pour l’honneur même de notre profession ; quod tamen pene αδυνατον esse censeo, vel humanæ virtutis[9] Si Dieu faisait quelquefois miracle pour les princes, je voudrais qu’il en fît un pour le roi qui nous est tant nécessaire ; mais c’est folie de souhaiter, Il sait bien ce qu’il nous faut, combien que le plus souvent, Il ne nous l’envoie point. C’est pourquoi, pratiquant ce précepte de Virgile, je dirai avec la Sibylle : [30][31] Desine fata deum flecti sperare precando[10]

Pour les deux traités de Prævotius, [32] j’en ai seulement ouï parler et ne puis vous dire autre chose d’eux sinon que l’auteur s’est acquis de la réputation dum viveret[11] Je pense que ces deux pièces ne seront pas mal ensemble. Je voudrais bien que vous tinssiez déjà les Institutions de C. Hofmannus. [33] J’ai fort bonne opinion de ce livre et encore meilleure opinion de l’auteur même quem colo tanquam magnum sidus Germaniæ, imo forte unicum phœnicem, vel saltem principem omnium eruditorum quoquot sunt in Europa. Omnia legi et perlegi quæ scripsit, præclara sane et laude digna : in Galeni, de Usu partium ; de Ossibus ; de Thorace ; de Generatione hominis ; de Formarum origine ; de Ichoribus ; de Usu cerebri et lienis ; Varias lectiones ; adversus Erastum et comitem Montanum de Morbis ; de Locis affectis, etc. Sola est Pathologia quam non vidi. Est quidem vir magnus, sed nimio laborat contradicendi studio, Galeno præsertim, viro incomparabili, et supra omnem laudem posito ; nimia quoque cacoethia et maligno quodam livore, nimium invehitur in nostrum Fernelium, cuius umbram non assequitur, quamvis omnes pene recentories, supercilio quodam pædagico valde despiciat. Fernelium ipsum magni facio, ut par est, non quod fuerit popularis meus aut medicus Parisiensis, sed eum veneror iisdem de causis, propter quas etiam ab ipso Hofmanno coleretur, nisi ægro animo esset ipse Hofmannus in Fernelium : quem ideo monitore puto indigere ut in posterum sapiat, quem ante hæc sæpius delirasse constat, nullo meo unquam indigebit patrocinio immortalis futura Fernelii gloria adversus similes obtrectatores. Si qui tamen sint in posterum, imo si Hofmannus ipse monitus perseveret, nec a convicio abstineat in Fernelianos manes, non deerunt ex schola nostra eximii et egregii patroni Ferneliæ doctrinæ, non solum rivales, sed etiam vindices acerrimi, qui, omnium bonorum plausu, Hofmanno suam lepram et pervicacem scabiem pulchre defricabunt. Si quid peccavit Fernelius, homo fuit ; ubi tamen peccavit, ibi quoque amplissima venia dignissimum sese exhibuit ; hoc ultro fatentibus omnibus etiam optimis et elegantissimis medicis, quibus matellam præstare nunquam dignus erit iste Hofmannus ; quem tamen amo ex animo, semperque colam, quamdiu intra pellem suam manebit, et a Galeno, Fernelio, aliisque eruditis scriptoribus, quorum laboribus feliciter fruimur, acutos ungues abstinebit. [12][34][35][36][37]

J’ai céans, il y a plus de six mois, le nouveau livre de Nierembergius [38] que vous m’indiquez, ut et alia omnia quæ scripsit[13] C’est un Espagnol qui a fait mal à propos renchérir le papier aussi bien que beaucoup d’autres. Tantôt il écrit superficiellement, comme quand il parle (unum sit exemplum pro multis), in Historia sua Naturæ[14] page 389, de la poule et des œufs ; tantôt fort obscurément, comme il a fait partout. Eiusmodi laboribus facile semper carebit republica litteraria[15] Il faut dire de lui ce qu’un ancien Père de l’Église a dit autrefois de Perse, [39] tenebricoso scriptore : Si non vis intelligi, debes neglegi[16][40] Il semble avoir affecté cette obscurité particulièrement en trois volumes in‑8o que j’ai de lui, savoir : 1o de Adoratione in spiritu et veritate ; 2o de Arte ; et 3o en son Theopoliticus[17] J’ai pareillement céans le Bibliotheca pontificia ; [18][41] il est de grand travail, mais il y a là-dedans horriblement de fautes que je n’ai remarquées qu’en passant, comme quand il dit que le cardinal d’Ossat [42] a été maître des requêtes, quand il confond Philippe Mornay [43] avec Philippe de Sainte-Aldegonde, [19][44] et plusieurs autres, magnus erit quos numerare labor[20][45] Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble, etc.

Patin.

De Paris, ce 9e de mai 1643.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 9 mai 1643.
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(Consulté le 15.11.2019)

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