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À Charles Spon, le 8 mai 1657

< Monsieur, > [a][1]

On ne parle ici que de malheurs et de morts étranges. Hier un homme fut tué au bout du Pont-Neuf. [2] Un nommé Le Fouin frère du notaire de Mazarin, [1][3] ayant perdu son procès au Châtelet, [4] s’en alla poignarder son procureur dans son étude, qu’il tua sur place de quatre coups de baïonnette qu’il avait achetée pour cet effet 25 sols. Le meurtrier fut pris sur-le-champ et mis en prison. On le dit fou, je crois bien qu’il est maniaque. Dans la même rue du Foin, [2] une femme s’est jetée dans son puits le même jour et s’est cassé la tête. [5][6] Un homme a été trouvé faisant de la fausse monnaie [7] et presque tout nu, a été traîné dans la Conciergerie. [8] On fait le procès à la Tournelle [9] à une femme, à sa fille et à son gendre qui ont étranglé un gentilhomme nommé M. Diuville, logé chez eux, après qu’ils ont reconnu qu’il avait alentour de soi une ceinture pleine de pièces d’or. Il y en avait pour 4 000 livres. Son valet était d’intelligence, qui, pensant s’embarquer à Dieppe [10] pour se sauver en Angleterre y fut arrêté, a accusé les autres, et sont en état de mourir dans peu de jours. Ils ont déjà été condamnés d’être pendus et rompus [11] par le bailli de Sainte-Geneviève, [12] leur premier juge, cela étant arrivé sur sa justice. Tous ces malheurs font dire aux bonnes gens que c’est la fin du monde qui approche.

Cromwell [13] a encore découvert une nouvelle conspiration contre sa personne et on en a fait arrêter tous les complices. [3] La duchesse d’Orléans [14] est accouchée avant terme. Elle était grosse de trois mois, et sa fille aînée [15][16] malade de la rougeole. [4][17]

Enfin, le Parlement a cessé ses assemblées touchant les édits nouveaux que l’on voulait y faire vérifier. Ils n’en ont retenu que deux, savoir une nouvelle création de 34 secrétaires du roi à 1 000 livres de gages par an sur les gabelles, [18] et un sur les francs-fiefs ; [19] remontrance ordonnée d’être faite pour le reste. On a rompu au bout du pont Saint-Michel [20] le nommé Le Fouin qui avait tué un procureur du Châtelet nommé Colin, [21] de rage et de dépit de ce qu’il avait perdu son procès. Le 28e d’avril mourut ici, à cinq heures du soir, une des belles dames de la cour, savoir Mme de Montbazon : [22] elle n’a été que deux jours et demi-malade ; la rougeole commençait à paraître après deux saignées qu’on lui avait faites ; ce mouvement critique [23] s’arrêta tout d’un coup et præter spem omnium, statim suffocata obiit ; [5] il faut qu’il y ait eu quelque chose dans le cœur ou bien près, dans les gros vaisseaux, j’entends quelque abcès alentour du cœur ou dans le poumon, [24] aut crudum aliqod tuberculum in pulmone, id est in lævibus arteriis pulmonis[6][25] Elle avait environ 45 ans et avait été une des belles de la cour. J’ai grand regret de la mort de Monsieur votre frère ; [26] l’hématophobie [27] est une dangereuse hérésie, [7] et laquelle laisse bien mourir du monde qui en pourrait échapper. Je m’étonne comment les Allemands ne se corrigent de cet abus si étrange et qui leur est si fort préjudiciable. Le bonhomme M. Mestrezat [28] est ici fort malade. [8] On a parlé d’avoir ici, à la première place vacante, un certain savant homme qui est de Genève, qui a demeuré en Zélande, nommé Alexandre Morus, [29] duquel j’ai céans deux belles harangues : De Pace et Calvinus[9] Je voudrais qu’il fût arrêté ici, je tâcherais de faire amitié avec lui. Combien que nous n’allions pas par un même chemin, cela n’empêche pas que je ne fasse grand état de lui et que je ne l’estime un fort galant homme.

Le roi [30] a réformé son Conseil des finances et en a retranché plusieurs officiers, entre autres les deux directeurs des finances, savoir MM. d’Aligre [31][32] et de Morangis, [33] les deux contrôleurs généraux, MM. Le Camus [34] et Ménardeau-Champré, [10][35] et de douze intendants il en a cassé huit ; si bien que voilà beaucoup de gages et d’appointements épargnés.

Le 4e de ce mois de mai, qui sera vendredi, Messieurs de l’Assemblée du Clergé [36] feront leur harangue de remerciement au roi, et se sépareront sans avoir fait autre chose que de bien manger le pauvre curé de village et avoir, contre leur conscience et leur honneur, fidèlement servi le Mazarin [37] et les loyolites [38] contre les pauvres jansénistes [39] et le cardinal de Retz. [40] Hélas, que le monde est méchant et dépravé ! J’ai pitié du genre humain quand je vois tant de fourberies. Populus, lex, rex, grex, mundus omnis facit histrioniam ; non est qui faciat bonum, non est usque ad unum[11][41][42] Je viens d’apprendre que Messieurs du Clergé, dans cette dernière assemblée, ont mangé, aux dépens du crucifix et des pauvres bénéficiers, 1 500 000 livres.

M. de Tournes, [43] libraire de Genève, est ici. Je le trouve fort honnête homme et très civil, nous n’avons point ici de gens de ce métier-là si courtois et si gracieux. Il fait ici graver le portrait de Paracelse [44] en taille-douce pour mettre au-devant du livre avec plusieurs éloges que je lui conseille d’y mettre, et dont je lui ai offert mémoire. Tout l’ouvrage sera d’environ 600 feuilles, si bien qu’il en faudra faire trois volumes. C’est trop pour un méchant livre, magnus liber, magnum malum ; [12] mais tout méchant qu’il est, il a trouvé des marchands à Genève qui l’ont réimprimé, et je n’en saurais trouver pour les écrits que nous a laissés feu M. Hofmann, [45] notre bon ami, à quoi je ne sais aucun remède : turbidis hisce imo turbatissimis temporibus, quorum finem qui Deus dabit ? [13] Notre État est bien malade d’être aussi longtemps entre les mains de gens d’Église. Pour nos libraires de Paris, je n’en veux rien espérer, ils n’impriment rien à leurs dépens que des romans utriusque sexus[14] j’entends des livres d’amourettes ou de méchants livres de nouvelle dévotion, des visions ou des rêveries de moines, des miracles, [46] des révélations, des cordons de saint François, des ceintures de sainte Marguerite, [47] aut alia similia morientis sæculi deliria, quibus delendis imparem esse puto nostrum Æsculapium[15] C’est pourquoi il faut prier Dieu qu’il nous donne patience, et faut que nous la prenions puisqu’il l’a lui-même si grande. Vous savez ce que chante l’Église, Patiens nimis et multum misericors Dominus[16] Vraiment il y paraît bien, en ce misérable temps, que nous sommes entre les mains d’un prêtre ou au moins d’un cardinal italien, d’une femme espagnole [48] et d’un jeune roi : Væ tibi, terra, cuius rex puer est, et in qua principes comedunt mane ! [17][49] Ne diriez-vous point, si vous ne me connaissiez déjà d’ailleurs, qu’en cas de nécessité je serais un étrange prêcheur ? Oui certes, pour ne juger qu’à la huguenote, [50] mais je ferais le sermon bien court ; autrement je ferais comme les autres, je dirais bien des fadaises, bien des extravagances, auxquelles je ne croirais point non plus qu’eux : ad populum phaleras ! [18][51]

Les marchands sont ici fort réjouis de ce que la flotte d’Espagne est heureusement arrivée et que les Anglais n’ont pu l’attraper, ils disent que cela s’en va rétablir le commerce qui était fort interrompu. Cette nuit à deux heures du matin est mort de ses plaies le pauvre chevalier de Montrevel [52] qui a été assommé par les gens de M. de Candale [53] fort malheureusement ; [19] et à huit heures du matin est mort M. de Mestrezat, autre ministre de la parole de Dieu, en son église retirée, à Charenton. [54] Nouvelles sont arrivées que M. le président de Thou [55] est arrivé en Hollande, mais qu’il n’y a pas été reçu en ambassadeur, que l’on n’est pas venu au-devant de lui ; [20] ce qui fait croire que les Hollandais ne veulent point de notre amitié si nous ne leur faisons raison de tant de vaisseaux qu’ils nous redemandent et qu’ils se plaignent leur avoir été enlevés par nos chevaliers de Malte [56] qui rôdent et qui volent sur la mer Méditerranée, avec le consentement de celui qui a sa part du butin. Iupiter Capitolinus sex cardinales creavit. Iosephus Scaliger homines illos de novo purpuratos factos eleganter vocabat fungos Vaticanos[21][57][58][59] Ce sont des potirons à qui la tête rougit en une nuit par une influence secrète de ce Jupiter qui préside aux sept montagnes de l’Apocalypse. [22][60]

Le 6e de mai, il est ici survenu un gros débat, ou plutôt querelle non préméditée, entre M. de Vendôme [61] et M. d’Épernon, [62] à la porte de la chambre du roi. Toute la cour en fut aussitôt divisée en deux partis. Le roi en ayant été averti, les envoya tous deux à la Bastille [63] où ils ont couché une nuit. Le lendemain, le roi les a envoyé quérir et les a accordés, mais avec quelques menaces à M. d’Épernon, etc. [23] Ce même lundi le roi est parti d’ici avec toute sa cour pour Compiègne, [64] dans un carrosse à huit chevaux, à midi sonnant. Le roi a commandé à M. d’Épernon de se retirer en son gouvernement de Bourgogne et à M. de Vendôme d’aller en Picardie avec lui. Le roi a réglé son Conseil privé [65] avant que de partir, et l’a réduit à douze ordinaires qui serviront toute l’année et à 14 autres qui seront semestres, sept d’iceux durant six mois et les sept autres durant les six autres mois ; de sorte qu’il y aura toujours 19 conseillers d’État à chaque séance du Conseil, sans M. le chancelier et les maîtres des requêtes.

La duchesse d’Orléans n’est plus grosse et ne l’a pas été : ce n’était qu’une suppression [24] qui a fait faire à Guénault [66] un voyage à Blois, [67] d’où il est revenu tout tel qu’auparavant, j’entends aussi méchant, aussi charlatan et autant déterminé à tout pourvu qu’il y ait des écus blancs à mettre dans son saquet : sunt verba hominis super omnia lucro addicti[25]

Les jésuites ont envie de pousser les jansénistes jusqu’au bout. Ils ont obtenu une déclaration du roi avant son départ, en faveur des deux bulles des deux derniers papes, [26][68][69] qu’ils ont fait approuver et confirmer par le Clergé lorsque leur assemblée durait. Ils l’ont présentée au parquet afin de la faire venir à la Grand’Chambre pour l’y faire vérifier. Les cinq Chambres des enquêtes en ont eu l’avis et ont formé opposition afin que la Grand’Chambre n’en puisse jamais rien délibérer que les cinq Chambres n’y aient été appelées. Cette déclaration ne passera jamais et je crois que les loyolites, malignum hominum genus[27] n’auraient jamais eu l’impudence d’entreprendre cela si feu M. le premier président de Bellièvre [70] vivait encore. [28] Voilà comment les charlatans offensent le public aussi bien que les particuliers. Je me recommande à vos bonnes grâces et je suis, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce 8e de mai 1657.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 8 mai 1657.
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(Consulté le 23.09.2020)

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