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À Hermann Conring, le 2 novembre 1663

[Ms BIU Santé no 2007, fo 158 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Hermann Conring, à Helmstedt. [a][1]

Si auparavant, sans aucune raison (si vous exceptez les divers empêchements familiers qui se présentent jour après jour à ceux qui exercent notre métier), j’ai suspendu mon échange de lettres avec vous, je ne suis certainement pas tant en faute puisque cela n’a pas dépendu de moi, n’ayant rien eu ni rien trouvé du tout à vous envoyer directement. [1] J’aurais certainement donné des lettres à M. Meibomius, [2] très sage jeune homme qui partait d’ici, si à cette époque il n’avait voulu aller visiter les contrées les plus étendues et les savants hommes qui y vivaient alors ; c’est aussi pour la même raison que je n’ai rien remis à Julius Hacberg, noble jeune homme de bonnes mœurs qui s’en retournait dans votre pays. [3] À tous deux et non sans délectation, j’ai très souvent parlé de vous et de vos mérites dans la république des lettres. En attendant, pourtant, la seule chose qui me réconforte et me fait revivre, c’est de n’être pas sorti de votre mémoire ; je vous en sais singulièrement gré, ainsi que de votre lettre reçue hier tant pour moi que pour mon fils Charles, [4] dont je vous joins la réponse. Je me réjouis vivement qu’il soit aimé de vous, comme je le comprends aisément en vous lisant. Continuez, je vous prie, à choyer en votre sein protecteur cette jeune pousse naissante, afin qu’elle croisse et parvienne heureusement à produire de bons fruits dans le monde des lettres. Toute sa vie, il a été appliqué et s’est consacré à Minerve et aux bonnes pensées ; [5] il n’a pas même songé à l’argent, mais s’est seulement adonné à l’étude des pièces et des médailles ; puis il a abandonné cela pour apprendre la médecine. Après avoir achevé son cours préparatoire [6][7] et disputé des thèses pendant deux années entières, [8][9][10] comme c’est la règle, il a été nommé licencié, [11] puis reçu docteur. [12] Enfin, à ses heures de loisir, il a embelli son Fulvius[13] Je me réjouis fort qu’il lui ait été agréable d’en envoyer un exemplaire à votre prince sérénissime ; [14] et en voici un autre exemplaire qu’il vous offre. Pour ma part, j’écris à deux amis que j’ai dans votre pays et vous prie de leur remettre mes lettres en toute sûreté. Je n’ai presque rien à vous écrire de moi : [15] âgé de 62 ans, je vis et me porte bien, occupé à soigner quantité de malades et in Sparta quam nactus sum exornanda[2][16][17] c’est-à-dire la chaire royale qu’a jadis occupée Jean Riolan, notre vénérable Sénior. [18] J’y enseigne la médecine de la fin de l’hiver jusqu’au mois de septembre ; [19] ce que je fais sans fard ni fourberie, à la manière des Anciens, sans Paracelse, [20] Crollius [21] et autres vauriens charbonniers [3] de ce genre, sans nul secret chimique, [22] mais par la seule méthode puisée aux sources d’Hippocrate et de Galien, qui sont pour nous les plus éminents guides en l’art de bien remédier[23][24] Je n’ai presque rien à vous dire sur les livres : il n’y en a pas ici de nouveaux, à part le Samuel Bochart de Animantibus sacræ Scripturæ, récemment importé d’Angleterre, [25] avec le Diogenes Laertius de divers commentateurs ; [26] de Lyon, nous attendons de jour à autre la Thomæ Fieni Semiotice ; [27][28] sous peu, nous aurons aussi le traité posthume de Claude Saumaise de Manna et saccharo[4][29][30][31] La France tout entière est languissante et nos libraires sont profondément engourdis [32] en raison de la pauvreté publique que ce Mazarin empourpré nous a infligée quand il vivait, et qu’il a laissée après sa mort. [33] Dii meliora ! [5] Mais vous, très distingué Monsieur, vive, vale et continuez de nous aimer.

De Paris, le 2d de novembre 1663.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.

Au très distingué M. Meibomius. [6]


1.

Guy Patin répondait à la lettre qu’Hermann Conring lui avait écrite le 24 septembre 1663 en commençant, exactement comme lui, par déplorer la longue interruption de leur correspondance. Conring s’était souvenu de Patin et avait rompu le silence après avoir vu le livre sur les médailles romaines (réédition critique de Fulvio Orsini, Paris, 1663, v. note [11], lettre 736) que Charles Patin avait envoyé au duc Auguste de Brunswick-Wolfenbüttel, prince dont Conring était un des intimes conseillers (v. note [1] de sa lettre).

2.

« et à faire resplendir la Sparte qui m’est échue ».

Sparte (Lacédémone, v. note [25] du Faux Patiniana II‑1) était une très célèbre cité grecque du Péloponnèse, rivale d’Athènes ; mais par métonymie (Trévoux),

« ce mot se disait en latin proverbialement pour ouvrage, occupation, charge, commission. “ N’abandonnez pas la Sparte qui vous est échue ”, dit Cicéron, écrivant à Atticus, l. i, ép. 17, Quæ tibi obtigit Spartam nunquam desere. D’autres disent “ Ornez la Sparte qui vous est échue ”. » {a}


  1. Spartam nactus es, hanc orna [Le sort t’a remis Sparte, fais-la resplendir] est cet adage antique qu’Érasme a longuement commenté (no 1401) :

    Admonet adagium, ut, quacunque provinciam erimus sorte nacti, ei nos accommodemus, proque huius dignitate nos geramus. […]

    Nihil principi pulchrius, quam ut hoc quicquid est regni, quod fortuna dedit, sua sapientia, virtute, diligentia reddat ornatius. Contigit oppidulum, imitare Epadimondam, fac, ut frigidum illud opidulum tua opera multo reddas celebrius, ac locupletius. Contigit fera, et intractabilis natio, da operam, ut eam paulatim cicurem, et legibus obtemperantem reddas.

    [Quelle que soit la charge dont le sort nous a gratifiés, prévient ce proverbe, nous devons nous y adapter et régler notre conduite sur la dignité qui lui est attachée. (…)

    Rien n’est plus beau pour un prince que d’embellir, par sa sagesse, sa vertu et sa diligence, le royaume que le sort lui a donné, quelle qu’en soit la valeur. Tu as reçu une petite cité, imite Épaminondas, {i} applique-toi à faire que cette bourgade endormie devienne beaucoup plus riche et peuplée. Tu as reçu une contrée sauvage et inhabitable, mets tous tes soins à peu à peu la domestiquer et à la soumettre aux lois].

    1. Épaminondas, général thébain du ive s. av. J.‑C., s’illustra dans les guerres de sa patrie contre Spartes et Athènes, et refonda Thèbes contre Sparte.

Dans le récit de ses voyages européens (1667-1676, après son bannissement hors de France), Charles Patin a mentionné Hermann Conring parmi les savants à qui il a rendu visite (v. note [36] de son Autobiographie).

3.

Nebulones carbonarii : un charbonnier est « celui qui dirige un fourneau » (Littré DLF) ; ailleurs (v. seconde notule {c}, note [9], lettre latine 109), Guy Patin a traité les chimistes de carbonarii fumivenduli [charbonniers vendeurs de fumée].

4.

V. notes :

  • [14], lettre 585, pour le livre de Samuel Bochart « sur les Animaux de la Sainte Écriture » (Hierozoïcon, Londres, 1663) ;

  • [17], lettre 750, pour le « Diogène Laërce » commenté par de savants auteurs (ibid. 1664) ;

  • [2], lettre 776, pour la « Sémiologie de Thomas Fienus [Feyens] » (Lyon, 1663) ;

  • [16], lettre 95, pour le livre de Claude i Saumaise « sur la Manne et le sucre » (Paris, 1663).

5.

« Puissent les dieux nous ménager des jours meilleurs ! » (v. note [5], lettre 33).

6.

Destinataire de la lettre suivante, de même date, dont Guy Patin a conservé le brouillon sur une autre feuille de son cahier.

a.

Manuscrit autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Hermann Conring, ms BIU Santé no 2007, fo 158 vo.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 158 vo.

Clarissimo viro D. Hermanno Conringio, Helmæstadium.

Si antehac absque ulla causa, scr (modò varia quæ in dies occurrunt impedimenta
Artem nostram commitantibus exercentibus familiaria excipias,) meum ad Te literarum commer-
cium cessaverit, non tam certè sum in reatu, quum per me non stetebit, quàm
quia nullum habui, nullum omnino deprehendi, qui ad vos rectà tenderet.
Literas sanè dedissem sapientissimo juveni D. Meibomio, hinc abeunti,
nisi tunc temporis amplissimas provincias, et in ijs qui tunc vivebant viros
eruditos invisere voluisset ; eadem quoque de causa, nullas tradidi nobili et bene
morato adolescenti ad vos revertenti, Iulio Hacberg, cum quibus de Te, tuisq.
in Remp. literariam meritis sæpius egi, non absque summa animi voluptate.
Interea tamen, hoc unum me solatur atque recreat, quod Tibi planè non exci-
derim ; quo nomine Tibi gratias ago singulares : ut et de tuis heri acceptis tam
ad me quàm ad Carolum Filium, cujus ecce responsum ad Te mitto : quémq.
à Te amari, quod ex tuis facilè agnosco, vehementer lætor. Perge quæso,
nascentem illum pullum in sinu tuto fovere, ut adolescat, et ad bonam
frugem feliciter perveniat in Orbe literato. Tota vita studiosus fuit, et
sapienter Minervæ litavit, atque bonæ menti : de nummis nequidem
cogitavit, sed rei dumtaxat nummariæ atque metallicæ studio se
dedit ; quod intermisit ut Medicinam disceret, indeq. peracto curriculo, et Thesibus
pro more tribus per integrum biennium propugnatis, factus est Licentiatus,
indéq. Doctor inauguratus : horis tandem subsecivis, Fulvium suum adornavit,
cujus Exemplar Serenissimo Principi tuo missum placuisse multum gaudeo : et hoc est
aliud Exemplar quod ad Te mittit : Ego v. scribo ad duos Amicos quos apud
vos habeo : Teq. rogo ut ijs meæ tutò reddantur. Quod ad me spectat, vix
habeo quod scribam : vivo et valeo annos natus 62. multis ægris curandis occupatus,
et in Sparta quam nactus sum exornanda, nempe in cathedra regia quam
olim tenuit noster venerandus Senex Io. Riolanus, Medicinam docendo ab hyemis
fine usque ad Septembrem : quod facio absque fuco et fallacia, more majorum, absq.
Paracelso, Crollio, et alijs ejusmodi nebulonib. carbonarijs, absq. ullis Chymicis
secretis, sed sola methodo hausta ex Hipp. et Gal. fontibus, qui sunt nobis maximi
duces ad bene medendum. De libris vix habeo quod dicam ; nulli hîc sunt novi præter
Sam. Bochart, de Animantib. sacræ Scripturæ, ex Anglia nuper allatum : et
Diogenem Laertium variorum : in dies expectamus Lugduno Celtarum, Thomæ Fieni
Semioticem :
brevi quoque sumus habituri exiguum Tractatum posthumum Cl.
Salmasij, de Manna et Saccharo.
Propter publicam egestatem quam nobis
vivus intulit, et post obitum reliquit pupruratus ille Mazarinus, tota Gallia miserè languet,
et Bibliopolæ nostri fortiter frigent. Dij meliora. Tu v. Vir Cl. vive, vale, et nos amre
perge. Parisijs, 2. Nov. 1663.

Tuus ex animo, Guido Patin.

Cl. viro D.D. Meibomio.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Hermann Conring à Guy Patin, le 2 novembre 1663.
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(Consulté le 10.08.2022)

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