À Florio Bernardi, le 11 octobre 1658
Note [9]

V. note [33], lettre 223, pour le sens de bouclier sacré qu’on donne au mot palladium.

Pour donner quelque relief au refrain thérapeutique de Guy Patin, j’y ajoute deux fragments autographes que conserve le ms Montaiglon de la Bibliothèque du Collège de France (pages 140 et 143), intitulés De venæ sectione in pueris ac senibus [La Saignée chez les enfants et les vieillards]. Il s’agit probablement de notes pour une de ses leçons royales.

  • Enfants

    Ridiculi sunt qui pueros excludunt a venæ sectione, etiam adhuc lactantes : {a} le fils aîné de M. Lambert de Thorigny, maître des comptes, {b} fut saigné à deux mois fort heureusement, et guérit aussitôt ex febre cum ανορεξια. {c} Un des enfants de Mlle Choart le fut à 3 semaines, {d} pro febre assidua, et erysipelate pene universi ; variolis numquam laboravit : hodie vivit et valet : superat annum æt. 34. Filio meo Petro, 7. vitæ mense, ter misi sanguinem, ex fluxione asthmatica in pulmones : pro quo affectu ter iterum, xi. vitæ mense, missus est, et statim convaluit : adeo ut ante primum vitæ annum fuerit illi sexies vena secta : et optime habet, annum ætatis supergressus 26. {e} Je fis saigner l’an 1642 le fils de M. R. Miron, maître des comptes, âgé de 5 mois, et convaluit. {f} Il n’y a à Paris jour de l’année où l’on ne saigne des petits enfants, de 2, de 3 et 6 mois, et au-dessous d’un an : æque hoc vulgatum est quam imber cum pluit : nec abhorrent a tanto præsidio matres Parisianæ, frequenti experimento edoctæ, nihil quidquam in tam tenellea ætate, ex illa sectione subesse periculi. Hoc requirit morbi magnitudo, vires non renuunt : inde miraculose levantur : ad hoc etiam, ne quemquam laude sua fraudare velle videar, ad hoc inquam, facit chirurgorum nostrorum in secandis ejusmodi puerorum venulis, exercitatio et peritia singularis. {g}
    Vide Augenium lib. i. de miss. sanguinis, pag. 24
    . {h}


    1. « Il est ridicule d’interdire la phlébotomie chez les enfants, en particulier ceux qui sont encore nourris au sein ».

    2. Guy Patin a ajouté dans la marge le prénom de cet enfant : Claude Jean Baptiste, fils de Nicolas i Lambert de Thorigny, dit Lambert le Riche et neveu de Charles Guillemeau, collègue de Patin (v. note [5], lettre 740).

    3. « d’une fièvre avec anorexie. »

    4. V. note [4], lettre 740, pour André, fils de Henri Choart de Buzenval et de Marguerite Le Maistre, né vers 1637, mort en 1717.

    5. « pour une fièvre continue avec érysipèle {i} presque généralisé ; il n’a jamais souffert de la variole, il est encore en vie aujourd’hui et se porte bien. J’ai saigné trois fois mon fils Pierre, à l’âge de 7 mois, pour une fluxion asthmatique des poumons ; pour laquelle je l’ai à nouveau saigné trois fois à l’âge de 11 mois, et il en a guéri sur-le-champ ; si bien qu’avant d’avoir un an, il a subi six fois la phlébotomie ; et il est en excellente santé, ayant passé sa 27e année d’âge. » {ii}

      1. V. note [16], lettre 41.

      2. V. note [29], lettre 106, pour Pierre Patin, 3e fils de Guy, né en août 1634 ; ce qui permet de dater ce texte de 1661 ou 1662.

    6. « et il a guéri. » V. note [9], lettre 82, pour Robert ii Miron, voisin et ami de Guy Patin.

    7. « cela est aussi commun que la pluie quand il pleut ; et les mères parisiennes n’éprouvent aucune aversion pour cet éminent remède, instruites qu’elles sont par la fréquente expérience, et sachant qu’il n’y a aucun danger à redouter de cette phlébotomie en un âge si tendre. La gravité de la maladie l’impose si les forces de l’enfant ne l’interdisent pas, et elles s’en trouvent miraculeusement soulagées ; mais afin de ne pas paraître vouloir duper quiconque en louant ainsi la saignée, cela exige de nos chirurgiens habitude et habileté à ouvrir les petites veines de ces nourrissons. »

    8. « Voyez Augenius, sur la saignée, livre ii, page 24. »

      Horatii Augenii a Montesancto, in Gymnasio Patavino Medicinæ theoricæ Professoris primarii, de Ratione curandi per sanguinis missionem libri xvii in duos tomos divisi : quorum prior decem, posterior septem continet. In quibus extirpatis opinionibus passim hodie apud novatores Medicos vigentibus, omnia ad hoc argumentum pertinentia, secundum Galeni doctrinam explanantur. Cum indice duplici : uno capitum, altero rerum copiosissimo. Hac editione quinta ab innumeris propemodum erroribus, quibus priores editiones scatebant, expurgati et nunc primum in Germania correctiori typo decorati.

      [Dix-sept livres d’Horatius Augenius a Montesanto, premier professeur de médecine théorique en l’Université de Padoue, sur la Manière de soigner par la saignée, divisés en deux tomes contenant les dix premiers et les sept derniers livres. Après avoir déraciné les opinions qui prévalent aujourd’hui partout chez les médecins novateurs, ils exposent, suivant la doctrine de Galien, tout ce qui touche à ce sujet. Avec deux index : l’un des chapitres et l’autre, fort copieux, des matières. Dans cette cinquième édition, ils ont été purgés des erreurs presque innombrables qui parsemaient les précédentes et ont, pour la première fois en Allemagne, bénéficié d’une impression plus correcte].

      1. Horatius Augenius (Orazio Augenio), natif de Montesanto dans les Marches (1527-Padoue 1603), a professé la médecine à Rome, Turin puis Padoue.

      2. Francfort, Andreas Wechel, 1598, 2 volumes in‑fo.

      La page 24 du livre i appartient au chapitre vii, Aetatem non indicare missionem sanguinis, quodque ante annum decimum quartum tuto vena secari potest [L’âge n’interveient pas dans l’indication de la saigné, et pourquoi la phlébotomie peut être exécutée avant quatorze ans] : les avis de divers auteurs (Galien, Fernel, les Arabes) y sont présentées et critiquées, pour conclure que les enfants peuvent être saignés utilement et sans danger dès le premier âge.


  • Vieillards

    De venæ sectione in senibus.

    Effœtis senibus, et quorum præ nimia siccitate, vel morbi vehementia, sunt attritæ vires, sanguis mitti non solet, sed suo fato relinquantur, ne videamur occidisse, quem sors sua peremit : vel ne, ex Galeno, infamentur præsidia quæ multis possunt esse saluti.

    At si vires non renuant, urgeatq. febris, vel immineat periculum suffocationis alicujus, in cerebro, vel in pulmone, statim venam secamus, et sanguinem pro virium modulo de trahimus. Infinita suppetunt exempla Senum ex Orci faucibus à nobis ereptorum, ex quib. pauca dumtaxat seligam. Integerrimo iudici, et amplissimæ dignitatis viro, D. Nic. Potier du Blancmesnil, Præsidi insulato in Senatu Parisiensi, in summa senectute ac plane decrepita, ad frangendes et emolliendes podagricorum dolorum impetus, ut et ad vindicandum pulmonem ab humorum affluxu, quater per annum mittebatur sanguis, a quo semper melius habebat : nec fieri desijt, etiam ingrandescente ætate : ex consilio maximorum Medicorum, Sim. Pietrei, Cl. Caroli, Iac. Perreau, et Ren. Moreau : nihilo minus tamen, inclytus ille vir ad ann. æt. 95. pervenit : et sana mente pleuriticus obijt, anno 1634. Nic. Ellain, Antiquior Scholæ Medicæ Magister, ex eodem morbo obijt, 83. ætatis anno ; ter fuerat illi secta vesica ad extractionem calculi, ante annos decem : abstenius vivebat ; et tamen singulis annis sæpius sibi curabat detrahi sanguinem. Quid ad hæc Chymistæ, venæ sectionis osores vel contemptores ? qui Magnatibus mirabilem pollicentur longævitatem per sua secreta, quæ mera sunt mendacia, fraudes ac imposturæ ; certe carbonarij isti fumivenduli tales delicias non capiunt : ut nec ab istis nebulonibus capimur ; Mille possem adfere exempla Senum longævorum, quib. pluries quotannis venæ secantur : et certo pignore possem contendere, plures Senes longævos, qui annum ætatis 80. superarunt, in una nostra Lutetia Parisiorum reperiri, quam in tota Germania, quæ tot Chymistis abundat ; vel tractu Narbonensi, vel Massiliensi, in quib. admodum sobrie vivunt incolæ : vel exceptis Arverniæ montibus, unde spirant venti saluberrimi, quæ longævitatem et capacissum ingenium suis incolis afflare dicitur.

    Verum instabit et quasi triumphabundus obijicet aliquis hæmatophobos :
    Ex frequenti venæ sectionem multi fiunt hydropici. Resp. nego absolute : hoc enim est falsissimum : imo venæ sectio, ex Gal. varijs in locis arcet ac impedit hydropem : primam ejus causam delendo ac extinguendo. Nullus et in Gallia locus, vel oppidum, in quo positis ponendis, rarius Medicis curandi occurrant ex hydrope decumbentes : et si qui sint, fere omnes pauperes sunt, qui in Urbem ex vicinis provincijs locis devehuntur : et in quibus, majorib. quibusdam morbis vel neglectis, vel præpostere curatis, viscerum nutriorum vitio, ac impunitate successit hydrops : vel illi sunt ebriosi, mero bibuli, crapulæ addicti, quæ propter multorum populorum colluviem, et insigni, sed Magistratuum animadversione dignissimo cauponum mangonio, hic eheu quam nimirum dominatur : sed ejusmodi hydrops fere semper est lethalis, propter ατονιαν hepatis, scirrhum, aut aliquid aliud insigne vitium, nullo Artis medicæ præsidio delebile.

    [La Phlébotomie chez les vieillards.

    Il n’est pas habituel de saigner les vieillards épuisés, et dont une excessive sécheresse ou la violence de la maladie a usé les forces ; mais pour ne pas paraître l’avoir fait mourir, nous abandonnons à son sort celui que son propre destin a anéanti. Ne serait-ce en effet pas là, comme dit Galien, dévaluer des remèdes qui peuvent être salutaires pour bien des gens ?

    Cependant, si les forces du malade ne l’interdisent pas et si la fièvre se fait pressante, ou si quelque péril imminent de suffocation menace le cerveau ou les poumons, nous incisons une veine sans tarder et en tirons du sang en quantité proportionnée à la résistance du patient. Parmi le nombre infini qui s’en présente, je ne choisirai qu’un petit nombre d’exemples de vieillards que nous avons tirés des gorges de l’enfer. En sa vieillesse très avancée et totalement décrépite, M. Nicolas Potier de Blancmesnil, {a} juge très intègre et personnage de très haut mérite, président à mortier au Parlement de Paris, se faisait tirer du sang quatre fois par an pour affaiblir et atténuer ses attaques de douleurs podagres, et pour se dégager les poumons d’un afflux d’humeurs ; il s’en trouvait toujours amélioré et n’a jamais manqué de s’y soumettre, même quand les années se sont accumulées ; et ce sur le conseil des très grands médecins que furent Simon ii Piètre, Claude Charles, Jacques Perreau et René Moreau ; cet homme illustre n’en a pourtant pas moins vécu jusqu’à sa 95e année ; il est mort d’une pleurésie en 1634, ayant conservé un esprit intact. Nicolas Ellain, le plus ancien maître de l’École de médecine, mourut de la même maladie à l’âge de 83 ans ; {b} dix ans auparavant, on lui avait taillé trois fois la vessie pour extraire un calcul ; il vivait dans l’abstinence de vin et il prenait pourtant soin de se faire saigner plusieurs fois tous les ans. Que disent de cela les chimistes qui haïssent ou méprisent la phlébotomie, eux qui promettent une merveilleuse longévité aux grands seigneurs, grâce à leurs secrets qui ne sont que purs mensonges, fraudes et impostures ? Ces charbonniers {c} vendeurs de fumée ne perçoivent pas de tels raffinements, tout autant qu’ils ne nous fourvoient point. Je pourrais ajouter mille exemples de vieillards qui ont joui d’une grande longévité en se faisant saigner plusieurs fois chaque année ; pour le garantir solidement, je pourrais affirmer qu’on trouve plus de grands vieillards dans notre seule ville de Paris que dans toute l’Allemagne qui regorge tant de de chimistes ; de même dans le pays de Narbonne ou de Marseille, dont les habitants vivent fort sobrement, ou dans les montagnes retirées d’Auvergne, où soufflent des vents très salubres qui, dit-on, insufflent chez leurs habitants une grande longévité et une très vive intelligence.

    Mais quelque hémophobe se dressera et m’objectera comme d’un air de triomphe : La fréquente saignée rend beaucoup de gens hydropiques. Je lui répondrai que je nie absolument cette affirmation et la tiens pour parfaitement erronée, et qu’au contraire, selon divers passages de Galien, la phlébotomie détourne et empêche l’hydropisie, en détruisant et en éteignant sa cause première. {d} Il n’y a en France aucun lieu ou cité où, tout bien considéré, les médecins ont communément à soigner des hydropiques ; et s’il y en a, ce sont presque tous de pauvres gens qu’on a amenés des alentours dans la ville, et chez qui l’hydropisie a succédé à certaines maladies très graves qu’on a négligées ou mal soignées, à une défaillance des intestins ou à une impunité ; {e} ce sont en fait des ivrognes, imbibés de vin pur et soumis à la crapule ; {f} telle est, hélas, l’espèce qui prédomine ici, par l’ignominie de bien des gens et par les trafics qui se pratiquent ouvertement dans les cabarets, mais méritent absolument d’être punis par les magistrats. Cette hydropisie est pourtant constamment mortelle à cause de l’affaiblissement du foie, du squirre {g} ou de quelque autre défectuosité remarquable qu’aucun remède de notre art médical ne sait corriger].


    1. Nicolas i Potier de Blancmesnil (v. note [51] du Borboniana 6 manuscrit), père de Nicolas ii Potier d’Ocquerre (v. note [7], lettre 686).

    2. V. note [10], lettre 467, pour Nicolas Ellain (1534-1621), docteur régent et doyen (1598-1600) de la Faculté de médecine de Paris.

    3. V. note [3], lettre latine 265, pour les chimistes qualifiés de charbonniers.

    4. Splendide exemple d’opposition entre empirisme et dogmatisme, qui tirent respectivement leurs convictions de l’expérience vécue et de la règle écrite.

    5. Mauvaise hygiène de vie ; v. note [6], lettre 558, pour le sens du mot intestins.

    6. « Vilaine et continuelle débauche de vin, ou d’autres liqueurs qui enivrent » (Furetière) : ancien nom de l’alcoolisme.

    7. Cirrhose, v. note [19], lettre 436.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Florio Bernardi, le 11 octobre 1658. Note 9

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(Consulté le 16.05.2021)

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