L. latine 307.  >
À Johann Wepfer, le 7 août 1664

[Ms BIU Santé 2007, fo 174 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Wepfer, docteur en médecine à Schaffhouse. [a][1][2]

Notre ami M. Glaser m’a remis votre lettre hier matin ; [3] en y apprenant que vous vous souvenez de moi, elle m’a plongé dans une immense joie. Dieu fasse que je puisse vous être utile en quelque façon. Je n’ai aucun traitement pour votre homme dur d’oreille [1][4][5] et pense que, parmi les remèdes naturels, il n’existe rien de plus admirable et de plus puissant qu’un régime alimentaire bien choisi, [6] que la phlébotomie répétée quelques fois aux membres supérieurs, et même au pied de temps en temps, [7] et la purgation vigoureuse renouvelée tous les sept jours pendant une année entière. [8] Pour la provoquer, gardez-vous bien des poudres chimiques et de toute sorte de pilules ; [9] j’entends là aussi bien celles qui sont à base de scammonée que simplement d’aloès qui, en tant que telles, sont purement laxatives. [10][11] Elles sont pourtant fort chaudes et plus sèches qu’il n’est nécessaire, et donc ennemies des viscères nutritifs, car il importe fort de ne les pas dessécher ; elles ont aussi le défaut de provoquer les hémorroïdes et d’induire l’hydropisie. [12][13] Je préférerais donc purger très souvent avec 3 gros de séné [14] infusé dans une décoction de chicorée [15] où on aura dissous 2 gros d’électuaire diaphénic, [16] ou de psyllium, [17] avec une once et demie de sirop de roses, [18] pour en faire une potion que le malade prendra au petit matin, trois heures avant le bouillon, puis se sera rendormi. Ce cathartique, [19] très souvent répété, finit par purger le corps tout entier et chacune de ses parties, et par chasser très sûrement toutes les impuretés, quelle qu’en soit la nature et en quelque lieu qu’elles se tiennent. C’est donc en vain qu’on utilisera ces intubations d’oreilles, dont on ne doit attendre aucun secours. Je me persuade aisément pourtant qu’il ne faut pas négliger les soins locaux des oreilles : elles ont besoin de certaines injections, comme une décoction de marjolaine, [20] de thym, [21] de sauge, [22] de romarin [2][23] avec un peu de vin ou d’eau-de-vie ; [24] laquelle décoction sera sans doute utile si on l’injecte tiède et plusieurs fois dans les canaux des oreilles ; mais jamais il ne faudra omettre de purger ni d’éviter soigneusement le très grand froid, qui est fort ennemi du cerveau et des sens, tout particulièrement dans ses parties externes.

[Ms BIU Santé 2007, fo 175 ro | LAT | IMG]

Quant au sucre, celui dont nous disposons en mérite à peine le nom, quelle qu’en soit la variété. [25] Il est du moins patent qu’il est altéré par les filouteries diverses des boutiquiers, alun, [3][26] chaux et autres poisons. Cela n’est pas nouveau car on lit dans ses Epistolæ qu’Érasme l’avait déjà remarqué ; [4][27][28] et de fait, on vend ici du sucre qui n’a qu’à peine la moitié du goût requis, et même bien moins que la moitié ; tant la cupidité et le misérable désir du gain animent cette engeance de marchands et de boutiquiers, au plus grand dam de la santé publique, par l’indulgence excessive de la dive Thémis et l’insouciance des juges ; [29][30] mais cela regarde ceux qui aiment le sucre, aussi bien que ceux dont le devoir est de veiller au bien commun. Pour moi, jamais je n’en utilise, sachant fort bien que c’est un médicament suspect et doué d’une excessive chaleur. Je salue Monsieur votre très distingué frère, [31] ainsi que M. Grimm, médecin de Soleure, [32][33] et les autres distingués Messieurs que sont les deux Bauhin, [34][35] Platter, [36] Glaser, [37] Burcardus, [38] Eglinger et les autres. [5][39] Portez-vous bien, mon très grand ami, et continuez de m’aimer.

De Paris, le 7e d’août 1664.

Vôtre de tout cœur, G.P.


1.

« La surdité est cause qu’on n’entend rien du tout, et est presque incurable ; au lieu que la dureté d’oreille se dit, quand on entend les choses imparfaitement » (Furetière).

Lazare Rivière a consacré le livre iii de sa Praxis medica [Pratique de médecine] (Paris, 1640, v. note [5], lettre 49) aux Maladies des oreilles. Le premier de ses quatre chapitres est intitulé De la Surdité ou dureté de l’ouïe (traduction française de F. Deboze, Lyon, 1723, pages 337‑352), avec un impressionnant arsenal de remèdes topiques et généraux, tant naturels que chimiques. Faute des instruments requis, le tympan n’était alors pas accessible à l’inspection détaillée (otoscopie) et moins encore à l’incision (paracentèse). On ne savait guère que désobstruer une oreille dont le conduit externe était bouché par une matière extractible (comme du cérumen ou un corps étranger).

2.

« La marjolaine, selon Galien, est de parties fort ténues, de faculté résolutive, et sèche et dessiccative au troisième degré. Son jus pris en breuvage est bon au commencement de l’hydropisie, et singulier à ceux qui sont travaillés, ou de tranchées, ou de difficulté d’urine. On ne se sert ordinairement que de ses feuilles et de sa semence en médecine, quoique Matthiole [v. note [42], lettre 332] dise que toute l’herbe, ou sa décoction, est bonne à tous défauts de la poitrine qui font qu’on a peine à respirer, et qu’appliquée par dehors ou prise par dedans, elle soulage l’estomac, et les douleurs de foie et de rate, par la vertu qu’elle a de les conforter et de les désopiler [désobstruer]. Il ajoute que son jus distillé dans les oreilles en apaise la douleur, qu’il est singulier pour la surdité et que, tiré [humé] par le nez, il purge le cerveau et fait sortir l’humeur pituiteuse » (Thomas Corneille). V. note [84], lettre latine 351, pour plus de renseignements sur cette fleur médicinale parfumée, avec ses diverses dénominations grecques et latines.

« Le thym fortifie le cerveau, atténue et raréfie les humeurs visqueuses ; il est propre pour l’asthme, il excite l’appétit, il aide à la digestion, il chasse les vents, il résiste au venin. On s’en sert extérieurement pour fortifier, pour résoudre, pour ouvrir les pores, et pour exciter une transpiration plus libre. L’usage trop fréquent du thym met les humeurs dans une forte agitation. Il contient beaucoup d’huile exaltée et de sel volatil. Il est propre dans les temps froids aux vieillards, aux phlegmatiques, et à ceux qui ont l’estomac faible et débile » (Trévoux).

« Les Hollandais préparent des feuilles de sauge de la même manière qu’on prépare le thé en la Chine, et les portent aux Chinois comme une chose fort précieuse ; ce qui leur a si bien réussi qu’on leur donne maintenant pour une livre de feuilles de sauge quatre fois autant de thé, qu’ils revendent fort cher en Europe. La sauge est fort vantée dans l’École de Salerne, pour être un remède à tous maux [v. note [15], lettre 75] » (Furetière). « La décoction de ses feuilles et de ses branches prise en breuvage provoque le flux menstruel, fait uriner et a la vertu de faire sortir l’enfant hors du ventre de la mère. Elle étanche aussi le sang des plaies, et mondifie [déterge] les ulcères malins, noirs et sales » (Corneille).

« Les feuilles et les fleurs du romarin sont en usage en médecine, on s’en sert dans les maladies du cerveau et des nerfs, dans l’apoplexie, la paralysie, le vertige. On fait des essences et des eaux de romarin » (Trévoux).

3.

L’alun (alumen en latin) était pour Furetière « une espèce de sel fossile et blanc qui se trouve mêlé parmi la terre. On le tire de cette terre en la lavant avec de l’eau qui s’imprègne de ce sel, qu’on fait après cuire en la faisant évaporer, ainsi qu’on fait au salpêtre. Les pierres dont on le tire participent de la nature du plomb, et contiennent du flegme et des esprits acides. La terre dont on a tiré l’alun, étant exposée à l’air, en fournit de nouveau ». Il en distinguait cinq sortes :

  • alun de glace ou de roche ;

  • alun de plume ou scissile (ou fissile), « qui a une consistance entre le bois et la pierre. […] Matthiole et Dioscoride disent que c’est la même chose que la pierre amiante. Il est moins corrosif que l’alun de roche. On l’appelle ainsi, à cause de ses filaments qui sont comme des plumes. Il a des veines comme du bois » ;

  • alun scaiol ou « écailleux » ;

  • alun zuccharin, « ainsi dit par la forme de pain de sucre qu’on lui donne étant préparé avec eau rose [v. note [29], lettre 242] et blanc d’œuf » ;

  • alun catin (préparé dans un bassin servant à recevoir un métal fondu), « qui est la même chose que l’alcali ou sel de soude ».

Pour Littré (DLF), l’alun n’était plus que le « sulfate acide d’alumine et de potasse ou d’ammoniaque, sel d’une saveur astringente ».

4.

Érasme, lettre mvi à Bilibaldus Pirckheimerus (Willibald Pirckheimer, humaniste allemand, 1470-1530), datée de Bâle 1528, sans jour ni mois (Desiderii Erasmi Roterodami Opera omnia… Leyde, Petrus Vander Aa, 1703, in‑4o, tome iii, dernière partie, page 1140), à propos de sa lithiase urinaire :

Calculus meus versus est in calcem, cujus magnam vim quotidie ejicio, sed tolerabili cruciatu. Divino malum conceptum ex vino et saccharo, quorum utrumque venefici calce, opinor, temperant.

[Mon calcul s’est transformé en chaux, dont j’évacue une grande quantité tous les jours, mais avec torture tolérable. Je devine que le mal tire son origine du vin et du sucre, étant d’avis que ceux qui les empoisonnent les modifient avec de la chaux].

5.

Samuel Eglinger (1638-1673), médecin de Bâle, était fils d’un pharmacien. Ayant reçu le bonnet doctoral à Bâle en 1661, il voyagea en France et en Italie, puis fut nommé professeur de mathématiques de la même université. Il a laissé quelques ouvrages académiques de médecine et de mathématiques (Z. in Panckoucke).

Eglinger a parlé de son voyage en France et de sa rencontre avec Guy Patin dans une lettre à Johann Caspar i Bauhin, datée de Paris le 25 novembre 1662 (Bibliothèque universitaire de Bâle, G2 I 12:Bl.67, référence que Marie-France Claerebout m’a fort aimablement signalée) :

E postremis meis, spectatissime Vir, Lugduno ad Te datis, procul dubio mensem meum percepisti Parisios proficiscendi, quousque et incolumis ipso D. Martini festo die perveni, atque secundo post Cl. Dn. Filium Tuum Jacobum salutavi, meaque officia obtuli, quocum, uti optime monuisti, dignissimum Senatus Parlamenti ingressum, plurimorumque exercitationum academicorum exordia simul vidimus atque audivimus, […] quem in finem quoque Cl. Dn. Pattin Prof. Regium salutavi, Tuasque litteras exhibui, quas humanissime suscepit, nullumque non officii genus in Tuis gratiam ac favorem, liberrime promisit.

[Très estimé Monsieur,

De la dernière lettre que je vous ai écrite de Lyon, vous aviez sans doute compris que j’ai passé mon mois à Paris. J’y suis parvenu sans le moindre encombre le jour même de la Saint-Martin et, immédiatement après avoir salué Monsieur votre très distingué fils, Jacob, {a} et lui avoir présenté mes civilités nous sommes ensemble allés voir, comme vous me l’aviez excellemment conseillé, la très solennelle rentrée du Parlement et entendre les annonces de plusieurs thèses de la Faculté. {b} (…) À la fin, j’ai aussi salué le très distingué M. Patin, professeur royal, et lui ai montré votre lettre, qu’il a très aimablement accueillie ; en votre honneur et faveur, il m’a très libéralement promis toute sorte de services].


  1. V. note [8], lettre latine 326, pour Johann Jacob Bauhin, sixième fils de Johann Caspar i.

  2. Les rentrées du Parlement et de la Faculté de médecine avaient lieu chaque année le 11 novembre, jour de la Saint-Martin d’hiver. Le doyen récemment élu, Antoine Morand, avait annoncé à la Compagnie des docteurs régents les sujets des thèses que les bacheliers allaient prochainement disputer.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Wepfer, Ms BIU Santé 2007, fos 174 vo‑175 ro.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 174 vo.

Cl. viro D. Io. Vepfero, Med. Doctori, Schaphusiam.

Non mediocri gaudio me affecerunt literæ tuæ, per D. Glaser amicum
nostrum mihi redditæ hesterna luce, per quas Te mei memorem lætus et
lubens agnosco : et utinam Tibi aliquo modo utilis esse possem. Pro nobili
tuo surdastro nullum habeo remedium, neq. puto exstare quidquam in rerum
natura præstantius neq. potentius, exquisita victus lege, aliquando repetita
venæ sectione à superioribus venis, imò interdum etiam à pede, et valida
catharsi, septimo quoque die renovata, per annum integrum : ad quam
perficiendam apage pulveres Chymicos, et pilularum omne genus : quo nomine
tam scammoniatas intelligo quàm simpliciter aloeticas, quæ quum tales sunt,
merè sunt eccoproticæ : calidiores tamen, et supra quàm opus est, sicciores, ideóq.
nutritijs visceribus inimicæ, tanti est ad vitam momenti viscera non exsiccari :
aliter etiam peccant, dum hæmorrhoides provocant, et hydropem accersunt :
eum itaque malim sæpius repurgari ex infus. fol. Orient. ad ʒiij. in decoct.
cichorar. in qua dissolv. ʒij. elect. diaphenice, vel de psyllio, cum syr. ros.
solut. ℥jß. fiat potio, summo mane sumenda, trib. horis ante jusculum et
superdormiat. Ejusmodi catharticum sæpius repetitum, universum corpus et
singulas ejus partes tandem repurgabit, et omnem impuritatem, quæcumque
illa sit, et in quocumque loco contineatur, tutò detrahet : itaque frustra
in usum reducentur tubi illi otici, à quib. nullum auxilium sperari debet,
quamvis facilè mihi persuadeam non esse negligendam ipsarum aurium curam,
quæ injectionibus quibusdam indigent, ut decocto majoranæ, thymi, salviæ,
rorismarini, cum pauco vino et vel aqua vitæ : quod quidem decoctum haud
dubiè proderit, si sæpius inijciatur tepidum in canales aurium : sed num-
quam erit omittenda purgatio, et studiosè vitandum frigus summum, cerebro
sensorijsque omnibus inimicissimum, præsertim v. externis ejus partibus.

t.

ms BIU Santé 2007, fo 175 ro.

Quod spectat ad saccharum, certum est nostrum in tota sua varietate, vix
esse saccharum, saltem constat illud varijs mangonum artibus esse adultera-
tum, alumine, calce et alijs venenatis : neq. hoc novum est ; jam enim tale quid
observatum legitur ab Erasmo, in ejus Epistolis : et revera, prostat hîc vænale
quoddam saccharum quod vix habet dimidiam partem saporis requisitam,
imò non habet dimidiam : adeo fervet avaritia miseráque cupidine lucri
genus hoc hominum, nempe mercatores et seplasiarij, summo publicæ valetudi-
nis incommodo, nimia sacræ Themidis indulgentia, et Prætorum negligentia.
Sed ipsi viderint, tam qui amant saccharum, quam quorum est videre reipu-
blicæ : ego certè nullo utor, qui apprime novi suspectum esse medicamentum, ac
nimio calore præditum. Cl. Virum D. Fratrem tuum saluto, cum D. Grim,
Med. Solod.
et alijs viris præclaris, utroque Bauhino, Platero, Glasero, Bur-
cardo, Eglingero,
et alijs. Vale, vir amicisime, et me amare perge.
Parisijs, 7. Augusti, 1664. Tuus ex animo, G.P.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Wepfer à Guy Patin, le 7 août 1664.
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(Consulté le 15.10.2019)

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