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Consultations et mémorandums (ms BIU Santé  2007) : 10  >

Manifestations de la vérole (syphilis)
[mémorandum non daté] [a][1][2]

Maladie vénérienne que l’on appelle vérole : vient toujours de cause externe, savoir d’attouchement, et le plus souvent d’attouchement impur. Elle a beaucoup de similitude avec l’éléphantie, et de nature, et de remède. [1][3][4] Elle n’est maladie simple et solitaire, mais accompagnée de beaucoup d’accidents douloureux et ulcéreux. Du commencement, elle est particulière, mais enfin elle se rend, par continuation et propagation du mal, générale à tout le corps.

Car étant contagieuse, [5] elle se campe premièrement aux parties habituelles et superficielles ; et étant vénéneuse, elle infecte et affecte les parties nobles, mais plus évidemment le foie, [6] pour la familiarité et sympathie [7] qui est entre les parties génitales et nutritives ; et en après le cerveau, pource que le cerveau est de nature plus spirituelle et plus cérébrale. [2][8]

Le sang, comme la plus altérable des humeurs, [9] sent les premières atteintes de ce mal ; < ce > qui fait que, du commencement, < le mal > se montre par efflorescences et pustules tant charneuses que croûteuses, le tout en la circonférence du corps, et qu’il est plus obéissant aux remèdes. Enfin, il gagne l’humeur flegmatique [10] pour la similitude qu’il a avec le sang, infectant par ce moyen les parties plus solides qui se nourrissent de tel suc et, par conséquent, se rendant plus rebelle à la curation.

Les signes de telle maladie se tirent tant de ce qui a précédé que de ce qui est survenu, car avoir cherché le mal par accointance impure, fréquente et indiscrète, est signe que l’on l’a trouvé ; ce qui est confirmé par la survenue d’ulcères aux parties génitales, qui ou guériront par raison, ou ne guériront par raison, ou une fois guéries, retourneront sans occasion ; de quoi davantage, la chute de poil, [11][12] les exanthèmes [13] par le corps, douleurs nocturnes vagues ou fichées en la substance des os, [blanc] erratiques, gommosités aux parties nerveuses, nodosités aux osseuses. [3]

La faim que d’un mot trop général on appelle diète, n’est pas toujours propre à ce mal, mais fort contraire aux corps secs et bilieux, [14] tant par la nature que par accidents [blanc] et imparfaite curation ; par quoi en ce cas, le meilleur est d’humecter tant en qualité par dehors qu’en substance par dedans ; et comme ce mal est vénéneux, aussi requiert-il remèdes spécifiques, [15] entre lesquels excellent le gaïac, [16] et le vif-argent, [17] de tant qu’il cherche l’ennemi quelque part qu’il soit, et le chassent, tant par le haut du corps que par le bas et le milieu. [4][18]

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a.

Manuscrit autographe de Guy Patin écrit en français (ms BIU Santé no 2007, fo 241 vo), précédemment transcrit par Pic (Introduction, pages lvilviii) et par Pimpaud, Document 10, pages 35‑37.

1.

Éléphantie est un synonyme archaïque d’éléphantiasis (v. note [28], lettre 402), maladie dont la variété qu’on disait grecque était une forme de la lèpre lépromateuse (v. note [19], lettre 79). Guy Patin estimait que la lèpre avait quasiment disparu en France et que ceux chez qui on portait ce diagnostic n’étaient le plus souvent que des syphilitiques (v. note [20], lettre 211).

2.

Une telle conception de la maladie est fort insolite sous la plume de Guy Patin : jamais, au grand jamais, il n’a fait intervenir la sympathie (v. note [4], lettre 188) dans le développement des maladies ; cette notion appartenait aux théories de la médecine chimique, celle de Paracelse et de Jan Baptist Van Helmont, qu’il exécrait de toute son âme. L’onguent hopliatrique et la poudre sympathique donnent deux exemples éloquents des charlataneries qu’engendrait la croyance en ces influences occultes (v. note [28] d’Une thèse de Guy Patin : « L’homme n’est que maladie » (1643)).

3.

En dépit de son désordre et de ses références humorales désuètes, cette description esquisse les trois phases de la maladie syphilitique (locale, disséminée et viscérale), telle qu’on l’enseigne toujours dans les facultés (v. note [9], lettre 122).

Parmi les manifestations décrites, on remarque ici la « chute de poil » ou alopécie, qui est un grand classique de la syphilis secondaire : « sorte de maladie qui fait tomber le poil de la tête, et quelquefois des sourcils, de la barbe et autres parties du corps ; autrement la pelade, en latin alopecia. Elle est ainsi appelée des médecins parce que c’est une maladie de renard, nommé en grec alôpêx, parce qu’il est sujet en vieillesse à une certaine gale qui lui fait tomber le poil. »

Dans le 19e livre des Œuvres d’Ambroise Paré, sur la vérole (v. infra note [4]), le chapitre iii, pages 690‑691, contient un paragraphe intitulé De la Pelade :

« La pelade se fait d’humeur séreuse introduite sous le cuir, qui corrode la racine des cheveux. On connaît ladite pelade quand on voit déperdition de poil à la tête, barbe et sourcils. Elle est plutôt curée {a} par l’onction que par la diète. Rondelet {b} écrit que pour faire renaître le poil, faut prendre une taupe et la faire bouillir, et en frotter la partie. Davantage, cette maladie se cache au corps un an, sans démontrer quelquefois signes apparents, ce que ne font les maladies causées d’intempérature chaude. Par quoi ces choses considérées, on peut conclure que la base et fondement du virus vérolique est l’humeur pituiteux ; {c} toutefois, elle peut être compliquée avec autres humeurs, comme il appert aux tumeurs contre nature, lesquelles se trouvent peu ou point qui, purement et simplement, soient faites d’un seul humeur ; mais celui qui domine en la tumeur prend la dénomination, comme nous avons dit au traité des Tumeurs contre nature. » {d}


  1. Soignée.

  2. Guillaume Rondelet, v. note [13], lettre 14.

  3. Emploi ancien du mot humeur au genre masculin (qui est celui d’humor en latin).

    Virus est à prendre au sens de « pus d’une plaie, contagieux et corrosif » (Furetière).

  4. V. note [36] du Faux Patiniana II‑3 pour la calvitie idiopathique (sans cause identifiable) qui était le noble attribut d’Esculape.

4.

Le vocabulaire et la grammaire de ce mémorandum ne sont ni ceux de Guy Patin ni ceux du français médical tel qu’on l’écrivait au xviie s. Les deux principaux ouvrages qui ont traité de la vérole en français au siècle précédent sont :

Aucune de ces deux sources n’a servi de modèle direct au mémorandum écrit par Patin. Il pourrait néanmoins s’agir de notes prises en lisant les chapitres ii, Des Causes de la Vérole, iii, En quel humeur le virus vérolique est enraciné, et iv, Signes de la Vérole, du 19e livre d’Ambroise Paré.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits. Consultations et mémorandums (ms BIU Santé 2007) : 10

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(Consulté le 25/02/2024)

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