L. 745.  >
À André Falconet,
le 6 mars 1663

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Monsieur, [a][1]

Ce 28e de février. Je crois que vous avez reçu ma dernière, en laquelle je vous mandais que M. Noël, [2] professeur très célèbre en philosophie dans le Collège d’Harcourt, devait prendre possession d’une chaire royale dans notre grande salle de Cambrai [3] à la place de M. Padet [4] qui n’en peut plus, quique fuit hactenus a multis annis Atlas Academiæ Parisiensis ; [1] sur quoi je vous puis dire qu’il a donc harangué aujourd’hui en belle compagnie, très doctement et très agréablement. M. le cardinal Antoine [5] avait promis d’y venir, mais il n’a pu, étant pressé d’autres affaires. M. l’évêque de Coutances [6] y a assisté en qualité de grand vicaire du grand aumônier[2]

Avez-vous pris la peine d’envoyer au R.P. Théophile Raynaud [7] celle que je lui écrivis il y a huit jours, que je laissai par mégarde dans le paquet de M. Langlois au lieu de l’enfermer dans la vôtre ? Je vous prie de vous en souvenir afin qu’elle ne soit point perdue. Cl. virum et amicum singularem nostrum Car. Spontium saluto[3] je le prie d’avoir soin de m’envoyer notre petit ballot par le coche d’eau, [8] maintenant que la rivière est dégelée. Je dis hier adieu au maître du coche de deçà, qui a été fort malade. On fait en nos Écoles les opérations de chirurgie sur le corps d’un Normand qui fut hier rompu à la Grève. [9][10][11] Cela sera cause que je ne recommencerai pas sitôt mes leçons, [12] auxquelles je pensais pour mardi prochain, 16e du présent mois. Quelles nouvelles avez-vous de Montpellier ? [13] Quel ordre M. de Belleval [14] a-t-il mis dans sa maison pour la sottise de sa femme ? [4][15] Comment se porte Monsieur votre fils, [16] est-il grand botaniste, quand passera-t-il docteur, quand sera-t-il de retour à Lyon ? car il sera mieux avec vous qu’avec qui que ce soit.

On parle ici de faire un recueil de toutes les œuvres de M. de Balzac [17] en deux volumes in‑fo, comme sont les œuvres de M. de La Mothe Le Vayer. [5][18] On montre ici en cachette un jeton en faveur de M. Fouquet, [19] il y a pour ses armes un écureuil qui a à ses deux côtés trois lézards, qui sont les armes de M. Le Tellier, [20] et un serpent ou une couleuvre, qui est M. de Colbert ; [21] et l’écureuil, qui est au milieu, ne sachant de quel côté se tourner ; et il a pour devise ces mots Quo me vertam, nescio[6][22] se voyant entre ses deux ennemis. Par arrêt de la Chambre de justice, [23] un nommé Poupardin, [24] receveur des tailles à Étampes, a été condamné à faire amende honorable [25] dans la Cour du Palais, à 10 000 livres d’amende et à un bannissement, pour plusieurs malversations en sa charge dont il a été convaincu. [7] Il eût été pendu si plusieurs de ses parents n’y eussent employé tout leur crédit. Un honnête homme m’a dit ce matin que nous n’aurons point de guerre en Italie et que quand on lèvera des troupes, ce sera pour un autre dessein que de faire la guerre au pape ; [26] mais on parle du roi d’Espagne [27] comme d’un homme fort malade et qui ne peut plus aller loin, si bien qu’on l’empêche d’attaquer le Portugal en divertissant son armée et l’obligeant d’envoyer ses troupes en Italie pour munir le Milanais ; [28] joint aussi qu’il en a encore besoin pour la Flandre, [29] à laquelle on ne manquera point si le cas y échet.

Ce 2d de mars. On a de nouveau mis en prison, par ordre de la Cour de justice, plusieurs gens qui se sont mêlés de maltôte, comme Frémond, [30] Roland, [31] Le Noir [32] et autres commis de partisans[8] On dit ici que le pape est d’accord avec le roi [33] et que nous avons quatre cardinaux nouveaux, savoir M. le duc de Mercœur, [34] M. l’archevêque d’Embrun, [35][36] qui est notre ambassadeur en Espagne, M. de Rodez, [37][38] archevêque de Paris, et M. l’ancien évêque de Rennes, [39] aujourd’hui archevêque d’Auch. [40] Cela n’est pas encore assuré. [9] M. le chevalier Falconet [41] m’est venu voir, qui m’a fait vos très agréables recommandations, pour lesquelles je vous remercie. Il m’a promis de bien étudier, il dit qu’il va fort soigneusement au Palais à toutes les audiences et qu’il ne perd point du tout de temps, Dieu lui fasse la grâce de dire toujours vrai, fiat, fiat[10] M. Faucon de Ris, [42] ou plutôt seigneur de Ris, [43] gros village près de Corbeil, [44] premier président de Rouen, [45] est mort à 58 ans. Il avait succédé en cette charge à son père, et son père à un sien frère aîné qui était un fort habile homme. Je pense que vous avez vu ce dernier mort autrefois à Lyon, intendant de justice, lorsqu’il était maître des requêtes[11] On parle ici d’assembler les Chambres du Parlement pour entendre les plaintes d’une belle demoiselle, laquelle accuse M. Hillerin, [46] conseiller de la Cour, de la cinquième des Enquêtes, de l’avoir engrossée. [47]

Nempe omnis ordo exercet histrioniam,
Venalium grex, rex, sacerdos, plebs, eques,
Sed furta, fraudes, ac scelus mortalium,
Cogente vero, lingua aberrans indicat :
Muti eloquuntur, inscientes edocent
[12]

Il y a ici un factum nouveau pour M. Fouquet, dans lequel M. Colbert est fort chargé sans y pouvoir répondre. Mme la duchesse de Savoie [48] sera mariée dimanche prochain et dès le matin, elle partira pour son voyage de Turin. [49] M. Morisset [50] passant à Lyon ne manquera pas de vous aller saluer et de prendre vos bons avis pour cette cour-là. [13] On dit qu’on va donner à M. le duc d’Orléans [51] le gouvernement de Languedoc, [52] que M. le prince de Conti [53] aura la Guyenne [54] et que nous sommes à la veille de voir du changement de faveur à la cour. On dit que la paix est arrêtée entre le roi et le pape, que l’on renvoie M. de Créqui [55] à Rome et que quand il sera à Toulon, [56] le pape l’enverra prier de venir à Rome. [14] On dit que nous aurons bientôt un livre bien curieux contre les jésuites, [57][58] toute la défense des jansénistes, que ce sera un gros in‑fo imprimé dans une ville catholique où les pères de la sainte Société n’ont point de crédit. Le prétendu accord entre ces deux partis est tout à fait rompu. On dit que quelques vieux docteurs de Sorbonne [59] en sont cause, à la suggestion des jésuites qui sont des maîtres passefins. On commence ici une nouvelle édition du Recueil de toutes les œuvres de feu M. de Balzac ; [5] il y aura deux volumes in‑fo, ce sera un grand ouvrage, bel et bon, qui fera honneur à la France et à notre langue ; même, sa vie y sera ajoutée. Permettez-moi, Monsieur, de vous faire une petite importunité : quand vous verrez le R.P. Théophile, tâchez de savoir de lui qui est un certain Caspar Chicocius lib. i Alloquiorum[60] qui a écrit contre Érasme, [61] et où ce livre a été imprimé ; le R.P. Théophile a cité cet auteur dans son livre de bonis et malis libris, imprimé in‑4o chez M. Huguetan [62] l’an 1653, c’est à la page 25. [15]

M. Colbert fut hier saigné. M. Le Tellier est au lit malade d’une fièvre continue [63] pour laquelle il a déjà été saigné quatre fois. [64] On dit que la reine mère [65] est malcontente de M. Colbert et que l’affaire de M. Fouquet [66] est civilisée, [16] et qu’il en sera quitte pour quelque bannissement, ne pouvant être convaincu d’aucun crime, qu’il ne s’en défende bien et ne le rejette sur le cardinal Mazarin, [67] ce que la reine mère ne peut point souffrir ; joint qu’il se plaint de ce qu’on s’est saisi de ses papiers, parmi lesquels il y en avait plusieurs qui contenaient sa défense. Je vous envoie un billet de mon fils Charles qui servira de réponse à celui que vous lui avez envoyé. Madame la nouvelle duchesse de Savoie part demain de cette ville et s’en va trouver son mari, [17] je crois aussi qu’elle emmène son médecin M. Morisset. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 6e de mars 1663.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 6 mars 1663

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(Consulté le 16.10.2019)