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À Claude II Belin,
le 2 août 1640

Monsieur, [a][1]

Pour réponse à la vôtre du 20e de juillet, je vous dirai, quant à ce que je désire de M. Allen, [2] que tels aphorismes n’ont jamais été imprimés ni même faits par Scaliger. [3] Je sais bien que ce grand homme en avait parlé, mais il a toujours eu tant d’autres affaires qu’il n’en a rien fait. Ce grand lion a tant eu de petits barbets loyolitiques, [4] et autres animaux mordant et courant après lui, qu’il a presque toujours été détourné du bon et ferme dessein qu’il avait promovendi rem litterariam, eiusmodi catulorum morsibus pene attritam[1] Je vous prie de faire mes recommandations au dit M. Allen, lequel je prie très humblement de m’envoyer quelques mémoires de feu M. François Pithou, [5] afin de lui donner un éloge parmi ceux que je fais ; [2][6] et entre autres je voudrais savoir son âge et sa mort, et même, s’il peut faire, quelque chose de son testament. S’il daigne prendre cette peine pour moi, il m’obligera fort. Si vous voulez changer votre livret de pestilentia de Vincent Mustel, [3][7][8] je vous en enverrai un autre qu’on imprime ici, De pleuritide, et an sit pleuritis ? [4][9] d’un médecin romain, sur le manuscrit qu’il a envoyé de Rome. [10] Je n’ai point ouï parler du tout de votre libraire, dont je suis bien marri car, si je l’eusse vu, j’eusse acheté ce qu’il avait d’Érasme [11] in‑fo. Si jamais vous rencontrez le tome des Épîtres d’Érasme in‑fo, grosses de trois gros doigts (car il y en a d’autres plus petites), achetez-les hardiment ; c’est un livre qui vaut son pesant d’or. [5] Dès qu’il sera à vous, il vous prendra envie de le garder car il est d’une bonté inestimable. Celles de Casaubon [12] en approchent, mais ce n’est que de loin. Le roi [13] et Son Éminence [14] sont à Amiens, [6][15] qui ont envoyé tout ce qu’ils avaient de noblesse et de garde alentour d’eux escorter le grand convoi qui marche pour Arras. [7][16] On dit que nous l’aurons dans 15 jours, et que l’hiver prochain nous aurons une trêve. Dieu nous en fasse la grâce. Je ne sais ce que j’en dois croire, mais il me semble que tous les événements sont bien douteux. Je vous baise très humblement les mains, et à madame votre femme et à Messieurs vos frères, avec protestation d’être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 2d d’août 1640.


a.

Ms BnF no 9358, fo 56 ; Triaire no lii (pages 173‑174) ; Reveillé-Parise, no xli (tome i, pages 66‑67) ; Prévot & Jestaz no 9 (Pléiade, pages 420‑421).

1.

« de faire progresser la république de lettres, qu’il était à peine agacé par les morsures des roquets de cette sorte. »

Barbet : « Chien à gros poil et frisé qu’on dresse à la chasse des canards. On tond les barbets, et de leur poil on fait des chapeaux. On dit proverbialement d’un homme qui en suit toujours un autre, qu’il le suit comme un barbet ; et on dit d’un homme fort crotté, qu’il est crotté comme un barbet, parce que la crotte s’attache aisément au long poil des barbets » (Furetière).

L’allusion canine renvoie au post-scriptum d’une lettre française de Joseph Scaliger à Claude Dupuy (de Poitiers, le 9 décembre 1579, Ép. fr. page 162) :

« Quant à L’Hostal {a} et telle manière de tintinabula {b} je m’en soucie comme de Martin, {c} et du reste il est malaisé d’empêcher les chiens d’aboyer. Ιδιον γαρ του κυνος το υλακτουν ως του ανθρωπον το γελαν. » {d}


  1. Pierre de L’Hostal, v. note [7], lettre 48.

  2. Clochettes.

  3. Jean Martin (v. note [3], lettre 31), qui avait attaqué Scaliger sur son commentaire d’Hippocrate (v. note [3], lettre 34).

  4. « C’est le propre du chien d’aboyer, comme c’est le propre de l’homme de rire. »

2.

Comme tant d’autres, ce projet littéraire de Guy Patin n’a jamais vu le jour.

François Pithou (Pithœus ; Troyes 1543-ibid. 1621), frère de Pierre i (v. note [4], lettre 45), étudia le droit en sa compagnie auprès de Jacques i Cujas, qui disait d’eux : Pithæi fratres, clarissima lumina [Les frères Pithou, lumières brillantissimes]. François avait abjuré le calvinisme et été reçu, en 1580, avocat au Parlement de Paris. Henri iv l’avait chargé d’assister, comme commissaire, à la Conférence de Fontainebleau (v. note [3], lettre 548), puis de débattre la délimitation de frontière entre la France et les Pays-Bas, et l’appela aux fonctions de procureur général près la Chambre instituée pour la répression de la maltôte. Outre sa propre production juridique, Pithou collabora largement aux travaux de son frère, dont il disait : « Mon intention ne fut oncques [jamais] d’entreprendre sur Pierre Pithou, mon frère, duquel je ne me suis jamais reconnu digne de baiser les pas » (G.D.U. xixe s.).

François Pithou ne sortit qu’une fois de son silence sur les affaires publiques : les jésuites désirant fonder un collège à Troyes (v. note [2], lettre 37), François publia contre eux une harangue pleine de violence et de reproches amers, intitulée Discours véritable de ce qui s’est passé en la ville de Troyes, sur les poursuites faites par les jésuites pour s’y établir depuis l’an 1603 jusques au mois de juillet 1611 (Jouxte la copie imprimée à Troyes, 1612, in‑8o de 14 pages).

Les bons mots de François Pithou ont été recueillis dans le Pithœana, dont j’ai utilisé l’édition établie par Pierre Des Maizeaux (1666-1745) : Scaligerana, Thuana, Perroniana, Pithœana et Colomesiana, ou Remarques historiques, critiques, morales et littéraires de Jos. Scaliger, J.‑Aug. de Thou, le cardinal Duperron, Fr. Pithou et P. Colomiès (Amsterdam, Covens et Mortier, 1740, in‑12, tome premier, pages 485‑525), dont cet extrait de l’Avertissement explique l’origine (page 486) :

« Au reste, le public est redevable du Pithœana à M. la Croze, bibliothécaire et antiquaire du roi de Prusse. Il le copia sur l’original, intitulé Pithœana, sive excerpta ex ore Francisci Pithœi, Anno 1616, {a} et mit ce petit avertissement à la fin de sa copie : “ Tout ceci a été copié sur l’original qui est à Paris dans la bibliothèque de M. Desmarets, {b} écrit de la propre main de François Pithou, neveu de Pierre et François Pithou. »


  1. « Pithœana, ou les propos recueillis de la bouche de François Pithou, l’an 1616 ».

  2. Roland Desmarets de Saint-Sorlin ou son frère Jean (v. note [23], lettre 223).

3.

Ad supremum et sacrosanctum Galliarum Senatum de vitanda morbi pestilentis contagione Vincentii Mustelii, Ordinis medici decani, admonitio.

[Avertissement de Vincent Mustel, {a} médecin doyen de l’Ordre, adressé au Parlement suprême, saint et sacré de France, pour prévenir la contagion de la peste]. {b}


  1. Vincent Mustel, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, en a été doyen de novembre 1544 à novembre 1546.

  2. Paris, Michel de Vasconan, 1545, in‑8o.

4.

« De la pleurésie, et s’il y a pleurésie ? » :

Baldi Baldi Florentini Medicinæ Practicæ in Almæ Urbis Gymnasio Professoris ordinarii De loco Affecto in Pleuritide Disceptatio.

[Discussion sur le lieu affecté dans la pleurésie, {a} par Baldo Baldi, {b} natif de Florence, professeur ordinaire de médecine pratique en l’Université de l’Alma Urbs]. {c}


  1. V. note [10], lettre 40.

  2. Baldo Baldi, médecin de Rome (Alma Urbs), y avait enseigné la pratique avec tant de réputation dans le Collège de la Sapience, qu’il ne tarda pas à être pourvu d’un canonicat. Il devint médecin ordinaire d’Innocent x, pape élu en septembre 1644. Le régime que Baldi tint à la cour papale était si opposé à celui qu’il avait toujours observé qu’il en tomba malade et mourut quelques mois après sa promotion (Éloy).

  3. Paris, Sébastien Cramoisy, 1640, in‑8o de 121 pages, avec épître dédicatoire à René Moreau, datée de Rome, le 1er janvier 1640, où Baldi déclare la grande amitié qui le lie à Gabriel Naudé (alors en long séjour Rome).

5.

Érasme (v. note [3], lettre 44) a été un épistolier prolifique : plus de trois mille de ses lettres latines ont été imprimées. {a} Il a même laissé un traité sur le sujet :

Opus de conscribendis epistolis, quod quidam et mendosum, et mutilum ædiderant, recognitum ab autore, et locupletatum.

[Ouvrage sur l’écriture des lettres, que certains ont publié plein de défauts et mutilé, revu et enrichi par l’auteur]. {b}


  1. Il existait avant 1640 un trop grand nombre d’éditions de ses lettres pour pouvoir trouver celle que Guy Patin vantait ici avec gourmandise.

  2. Paris, Simo Colinæus, 1523, in‑8o de 447 pages, pour l’une des plus anciennes éditions.

6.

Amiens, sur (et dans l’actuel département de) la Somme, était la capitale de Picardie, siège d’un évêché suffragant de Reims. Le 11 mars 1597, lors de la huitième Guerre de religion, les Espagnols avaient pris la ville. Après un siège de six mois, Henri iv l’avait reprise le 25 septembre 1597, pour la renforcer en y faisant bâtir une citadelle.

7.

L’armée espagnole, n’osant attaquer l’armée française qui assiégeait Arras, s’était portée sur ses communications afin d’intercepter ses convois. Le roi et Richelieu, établis à Amiens, faisaient parvenir aux assiégeants les vivres et les munitions qui leur étaient nécessaires, et qu’accompagnait une forte escorte de gardes et de gentilshommes. Au devant de ces convois, le maréchal de La Meilleraye envoyait lui-même de gros détachements de troupes (Triaire).


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 2 août 1640

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(Consulté le 28/02/2024)

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