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À André Falconet, le 5 décembre 1656

Monsieur, [a][1]

La mort, cette impitoyable déesse quæ tam superbe perambulat orbem terrarum, et æquo pede pulsat pauperum tabernas regumque turris[1][2] a passé l’eau et ne songe plus aux médecins de notre Faculté. Elle va en égorger d’autres qu’elle pourra rencontrer, mais elle n’en surprendra guère de plus savants que M. Moreau [3] dont la belle bibliothèque [4] a été vendue à quatre de nos libraires, à ce que je viens d’apprendre, 20 ou 24 000 livres ; on n’en sait pas encore le prix certain. M. Colot, [5] ce grand et excellent lithotome, est mort à Luçon en Poitou depuis 15 jours. Il était allé tailler [6] un huguenot [7] près de La Rochelle, [8] il y est mort d’une dysenterie. [9] Nous avons aussi perdu ici le sieur Morin, [10] professeur du roi en mathématiques, qui était natif de Villefranche en Beaujolais. [11]

Hier mourut ici un maître des comptes nommé Guérin de Marcusson, [12] non pas, comme dit Horace, Italo perfusus aceto[2][13] mais aulico percussus et intoxicatus stibio. Alii plures pereunt ex gravitate tempestatis et acerbitate, ne dicam atrocitate novi frigoris, quod Virgilius sceleratum appellavit[3][14][15] M. Moreau incidit in quandam vitæ desperationem ex doloribus ab abscessu inter pancreas et ventriculum latente, ut et a disuria, ex suspicione calculi in vesica positi[4] Se sentant pressé de fortes douleurs en pleine nuit, il envoya quérir chez un apothicaire qui lui était affidé douze grains d’opium, [16] dont il prit plus de la moitié. Nous le trouvâmes le lendemain fort mal et il a toujours empiré depuis ce jour-là jusqu’à la mort. Il perdit dès lors l’envie de boire (et presque même de manger), hormis de quelque peu de bouillon. Enfin abuit[5] et il est mort faute de boire tandis que tant d’autres meurent de trop boire de vin nouveau [17] qui leur semble si bon.

J’ai reçu les deux livres de M. Barbier [18] et vous ai écrit touchant le Theatrum vitæ humanæ [19] que je serai bien aise d’avoir, bien conditionné. [6] J’ai vu M. le comte de Rebé, [20] auquel j’ai présenté vos recommandations. Il dit qu’il n’a point reçu de vos lettres et se rit pro more[7] On dit que le roi de Suède [21] s’en va être plus fort que jamais à cause que le Moscovite [22] et le petit Tartare [23] se mettent avec lui contre le roi de Pologne. [24][25] Sævit toto Mars impius orbe[8] Je vous embrasse de toute mon affection et je serai tout ma vie vôtre, etc.

De Paris, ce 5e de décembre 1656.

Nous avons aujourd’hui fait l’acte de la vespérie [26] de mon second fils Carolus. [27] Il passera docteur dans ce même mois. [9] Nous avons ici festiné avec environ 30 de mes meilleurs amis et nous y avons bu du vin de Beaune [28] et d’Aï, [29] que le bon Dom. Baudius [30] disait à feu M. le président de Thou [31] qu’il fallait nommer vinum Dei[10] J’ai bu à votre santé et à celle de M. Spon qui vous rendra la présente. Je souhaite que mes deux fils aient l’honneur de vos bonnes grâces et l’amour des gens de bien comme vous, ea lege eaque formula qua Octavius Cæsar Senatui Romano nepotes suos commendare solebat, si meruerint[11][32][33]

M. le président de Thou [34] d’aujourd’hui est désigné ambassadeur en Hollande. Il y a grand bruit en Saxe pour le nouveau duc électeur [35] qui cum ante hac fuerit Lutheranus, hodie ab excessu parentis, vult fieri Catholicus Romanus[12][36] Tant pis pour les protestants qui n’auront plus que l’électeur de Brandebourg [37] et le Palatin [38] de leur côté. Vale et me ama[13]


1.

« qui parcourt si insolemment toute la terre, et heurte du même pied les cabanes des pauvres et les tours des rois » ; Horace (Odes, livre i, iv, vers 13‑14) :

Pallida Mors æquo pulsat pede pauperum tabernas
regumque turris
.

2.

« imbibé de vinaigre d’Italie » (Horace, v. note [5], lettre latine 325), pour dire assassiné par un poison. Ce maître des comptes se nommait Étienne Guérin, seigneur de Marcusson.

3.

« abattu et empoisonné par l’antimoine aulique. Bien d’autres meurent à cause de la dureté et l’âpreté, pour ne pas dire l’atrocité du nouveau froid, que Virgile a appelé scélérat » ; Virgile (Géorgiques, livre ii, vers 255‑257), à propos de la terre arable, et non du climat :

Promptum est oculis prædiscere nigram,
et quis cui color. At sceleratum exquirere frigus
difficile est
.

[Il est facile de discerner à l’œil celle qui est noire ou d’une autre couleur. Son froid scélérat est pourtant difficile à discerner].

4.

« était devenu la proie d’une sorte de désespoir de vivre, par les douleurs dues à un abcès caché entre le pancréas et l’estomac, ainsi qu’à une dysurie, qu’on supposait venir d’un calcul bloqué dans la vessie. »

5.

« il s’en est allé ».

6.

V. note [36], lettre 155, pour le « [Grand] Amphithéâtre de la vie humaine… » de Laurens Beyerlinck.

7.

« comme il en a l’habitude. »

8.

« Mars impie sévit dans l’univers entier » (Virgile, v. note [5], lettre 88).

Guy Patin ne semblait pas avoir eu vent du traité de Vilnius (v. note [25], lettre 446), conclu en novembre, qui instaurait une trêve entre la Russie et la Pologne, en défaveur de la Suède. La guerre de Treize ans s’en trouva suspendue pour deux ans. Le principal allié du Moscovite, le tsar Alexis ier, n’était pas alors le petit Tartare de Crimée, mais Bogdan Chmielnicki, hetman des Cosaques d’Ukraine (v. note [11], lettre 413).

9.

La vespérie (v. note [13], lettre 22) de Charles Patin eut lieu ce 5 décembre 1656, avec, selon la règle, la réponse orale à deux questions contraires :

  • An in medico aliquando laudanda Audacia ? [L’Audace est-elle parfois à louer chez un médecin ?]

  • An in medico Temeritas semper improbanda ? [La Témérité est-elle toujours à condamner chez un médecin ?]

Son acte de doctorat eut lieu le 19 décembre suivant sur une autre question double : Estne Putredo medica corruptio καθολου / κατα μερος ? [La Putréfaction médicale n’est-elle pas entièrement/partiellement une gangrène ?].

10.

« le vin de Dieu » avec jeu de mot sur vinum d’Aï, commune proche d’Épernay, qui produit toujours un champagne réputé.

Festiner c’est faire un festin. V. note [30], lettre 195, pour Dominicus Baudius.

11.

« s’ils l’ont mérité, selon la règle et la formule par laquelle Octavius Cæsar avait coutume de recommander ses descendants au Sénat romain. »

Ces nobles paroles renvoient à Cæsar Octavius, surnommé Augustus, {a} mais aucun récit ne lui attribue un tel propos. Elles empruntent infidèlement à la Vie de Pertinax {b} dans l’Histoire Auguste, {c} écrite par Julius Capitolinus (chapitre vi, § 9) :

Filium ejus senatis Cæsarem appellavit. Sed Pertinax nec uxoris Augustæ appellationem recepit, et de filio dixit : “ Cum meruerit. ”

[Le Sénat accorda à son fils {d} le nom de César ; mais Pertinax n’admit pas le titre d’Augusta pour son épouse, et dit à propos de son fils : « Quand il l’aura mérité. »] {e}


  1. Auguste, le premier des empereurs romains (27 avant J.‑C.-14 après), était issu de la noble famille des Octave (v. note [6], lettre 188).

  2. Publius Helvius Pertinax, lui aussi prénommé Augustus, mais fils d’affranchi, ne régna que rois mois en l’an 193 de notre ère (v. notule {a‑5}, note [43] du Faux Patiniana II‑6).

  3. V. note [31], lettre 503.

  4. Parlant de ses fils Robert et Charles, Guy Patin a remplacé « son fils », filium ejus, par « ses descendants », nepotes suos.

  5. Avec ce nom d’Octavius Cæsar, Patin a confondu les empereurs en fouillant dans sa mémoire ou dans ses cahiers de lieux communs, voire trop arrosé la santé de Charles Spon. Le fait est suffisamment exceptionnel pour être relevé, et ne peut pas être attribué à une erreur des éditeurs de la lettre.

12.

« qui a jusqu’alors été luthérien mais aujourd’hui que son père est mort, veut se faire catholique romain. » Le nouveau duc de Saxe était Jean Georges ii (v. note [9], lettre 369).

13.

« Vale et aimez-moi. »

a.

Bulderen, no cxi (tome i, pages 284‑286) datée par erreur de 1659 (mais mise en bon ordre chronologique) ; Reveillé-Parise, no ccccxlviii (tome iii, pages 69‑71).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 5 décembre 1656.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0456
(Consulté le 10.08.2022)

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