L. 751.  >
À André Falconet,
le 1er juin 1663

Monsieur, [a][1]

Je vous remercie du petit paquet que m’a rendu M. Colot, tout y est beau et savant. Feliciter agit cum nostro sæculo quod tantos viros protulit[1] j’entends les R.P. Bertet [2] et Ménestrier, [3] quibus pro tantis muneribus gratias ago singulares[2] Mais comment se porte le R.P. Théophile, [4] utinam vivat in multos annos, nec mors eum attingat [3] que quand il verra toutes ses œuvres imprimées en 20 volumes in‑fo. Que j’ai bien envie de voir tout cela ! Nous avons aujourd’hui présenté à M. le premier président [5] le Cardan [6] de Lyon en dix volumes de papier fin. Il a fort bien reçu M. Ravaud [7] et je suis assuré qu’il ne se repentira pas de lui avoir fait ce présent. [4] La reine mère [8] est bien, Dieu merci. Elle ira bientôt à Saint-Germain-en-Laye [9] prendre l’air et se refaire. [5] Le roi [10] et la jeune reine sont allés à Versailles, [11] qui, avec M. le Dauphin, [12] sont en bonne santé. [6][13] J’ai vu aujourd’hui M. le comte de Rebé [14] sortir de chez M. le premier président, appuyé d’un bâton. Il était avec M. l’abbé de La Bastide. Il a bien la mine d’un homme qui n’a su quitter le péché, mais que le péché quitte. Il m’a salué fort humainement, et moi de même, lui et sa compagnie, mais il avait autrefois bien des compagnes dont il n’a plus à faire. On peut dire dorénavant de lui ce qu’a dit Juvénal in opere admirando, Sat. x : [15] Iacet sine ramice nervus, et quamvis tota palpetur nocte, iacebit. [7][16] Ou bien il dira lui-même au premier proxénète quod ille effœtus apud Petronium : Crede mihi frater, non intelligo me virum esse, non sentio : funerata est pars illa corporis qua quondam Achilles eram[8]

On s’en va transférer au palais de l’Arsenal [17] la Chambre de justice. [18] On dit que M. Delorme [19] n’est point mort. [9] M. le comte de Commières, [20] de votre pays, a été condamné à la Tournelle [21] d’avoir la tête coupée en Grève ; [22][23] ce qui a été exécuté mercredi 30e de mai. Je le vis passer sur le Pont Notre-Dame, [24] je soupai le même jour avec M. le premier président qui avait présidé au jugement. C’est Mlle de Saint-André qui l’a poursuivi et lui a fait trancher la tête, on dit qu’elle est cousine du marquis de Rebé. [10][25] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur, etc.

De Paris, ce 1er de juin 1663.


a.

Bulderen, no ccxciv (tome ii, pages 366‑368) ; Reveillé-Parise, no dcxv (tome iii, pages 438‑439).

1.

« Il plaide heureusement en faveur de notre siècle qui a produit d’aussi grands hommes ».

Je n’ai pas identifié le « M. Colot » qui avait délivré ce paquet de livres à Guy Patin, de la part d’André Falconet.

2.

« auxquels je rends d’insignes grâces pour de si grands bienfaits. »

Le R.P. Claude-François Ménestrier (v. note [2], lettre 748) et son confrère Jean Bertet (v. note [14], lettre 387), qui travaillait à l’édition des œuvres complètes du R.P. Théophile Raynaud (v. note [6], lettre 736), étaient deux jésuites de Lyon.

3.

« Dieu veuille qu’il vive encore bien des années et que la mort ne l’atteigne ».

Le R.P. Théophile Raynaud mourut le 31 octobre 1663 dans de curieuses circonstances (v. note [3], lettre 757).

4.

V. note [8], lettre 749, pour les œuvres complètes de Jérôme Cardan, éditées par Charles Spon, dédiées au premier président Guillaume de Lamoignon, et imprimées à Lyon par Jean-Antoine ii Huguetan et Marc-Antoine Ravaud (1663).

5.

V. note [20], lettre 748, pour la fièvre opiniâtre d’Anne d’Autriche.

6.

Dans sa lettre suivante, à Charles Spon, Guy Patin a évoqué la grave rougeole dont le roi fut victime à Versailles du 28 mai au 6 juin. Antoine Vallot, son premier médecin, en a laissé le récit détaillé dans le Journal de santé du roi (pages 146‑151) :

« Le jeudi matin 31e de mai, les rougeurs étaient déjà répandues par tout le corps, et particulièrement au visage, avec plus de fièvre et d’inquiétude. […]

Cette furieuse éruption, accompagnée de si fâcheux accidents, ne nous étonna pas tant qu’un mal de cœur, ou plutôt une défaillance perpétuelle, qui réduisait le roi en de si grandes extrémités qu’il ne pouvait croire pouvoir résister à tous ces maux et qu’indubitablement, il ne passerait point la nuit sans mourir. Tous ces fâcheux accidents, avec une fièvre ardente, des sueurs sans relâche, des vomissements continuels, un flux de ventre d’une matière séreuse, des mouvements convulsifs, rêveries et assoupissements, alarmèrent toute la cour ; et je puis dire avec vérité que je me serais alarmé moi-même, n’était que j’avais une entière confiance aux forces du roi, et que cette fièvre était assez ordinaire en semblables occasions, où je m’étais aguerri par le grand nombre de malades que j’avais vus et heureusement traités en des maux de même nature. Et quoique je parusse ferme et content parmi tant de monde qui tremblait de peur, voyant un si grand prince en un état qui semblait tout à fait désespéré, parce que j’étais seul pour lors dans le milieu de la nuit pour résister à une furieuse tempête, il faut avouer que je fus un peu étonné de cette grande défaillance. »

Vallot s’en tira, la bonne nature aidant, avec des remèdes cordiaux et la saignée répétée (mais sans émétique) :

« C’est principalement en semblable maladie où l’on remarque des effets miraculeux de la saignée, quand le sage médecin reconnaît un bon fond et des forces, et que les accidents sont causés par la seule abondance et l’impétuosité du sang. J’ai écrit sur cette matière, où je fais visiblement connaître la nécessité de ce remède, et l’abus qui s’est commis en semblable maladie par tous les siècles passés, les médecins s’étant laissé emporter aveuglément à certaines maximes qui n’ont pas été bien expliquées ni bien entendues, sans faire une autre réflexion sur la vérité des choses et sur la nature des maladies malignes et extraordinaires. »

7.

« dans l’admirable ouvrage qu’est sa satire x : “ Son sexe sans < sic > varicocèle pendouille ; et on aura beau le caresser toute une nuit, il pendouillera quand même ” » (Juvénal, Satire x, vers 205‑206).

Pierre Pic (Introduction, pages xxv‑xxvi) a remarqué l’erreur :

« La citation exacte est : Iacet exiguus cum ramice nervus…. {a} Certes, il est commode de mettre une coquille sur le dos d’un imprimeur. Qu’un compositeur ait pu laisser passer sine pour cum, d’accord. Mais l’omission d’exiguus, mot capital ici pour le sens, ne peut être que du fait de Patin. Jamais Montaigne n’eût commis pareille erreur. Il est d’ailleurs de toute justice de tenir compte que Montaigne écrivait pour le public et corrigeait ses épreuves, tandis que Patin adressait à ses correspondants des lettres qui n’étaient destinées tout au plus qu’à être communiquées à quelques amis ; il en eût peut-être considéré la publication comme une trahison. ». {b}


  1. « son petit sexe pendouille avec son varicocèle… » : « ses sens débiles restent flaccides, avec leur varicocèle, et toute une nuit de caresses ne leur rendrait pas leur vitalité », dans la traduction de Labriolle et Villeneuve (1962)

    Affection bénigne, une varicocèle (ramex en latin) est une « tumeur du scrotum causée par des varices qui se forment autour des testicules et des vaisseaux spermatiques ».

  2. Pic n’envisageait pas que la faute pût incomber aux transcripteurs de la lettre (ce qui me paraît le plus vraisemblable).

8.

« ce que disait cet homme épuisé dans Pétrone : {a} “ Crois-moi, frère, je ne sens plus que je suis un homme ; je n’y comprends rien. Elle est morte, cette partie de mon corps qui jadis faisait de moi un Achille. ” »


  1. Satyricon, cxxix, v. note [22], lettre 271.

9.

V. note [12], lettre 528, pour Charles Delorme.

10.

Frédéric Noëlas, Légendes et traditions foréziennes (Roanne, Durand, 1865, in‑8o), page 343 :

« On trouve dans les Archives de Roannais, à la date du mois de juin 1663, l’arrêt de confiscation de la seigneurie de Commières : {a}

“ Lettres patentes de Louis xiv, roi de France, par lesquelles : en considération des fidèles et recommandables services qui lui ont été rendus par messire Camille de Neufville, archevêque et comte de Lyon, {b} etc., Sa Majesté, en confirmant son brevet du 9 du dit mois de juin, lui donne et transporte tous les biens meubles et immeubles qui ont appartenu à feu Jean-François-Claude d’Ogerolles de Thélis, comte de Commières, {c} atteint et convaincu de rapt et enlèvement de demoiselle Élisabeth de Saint-André, pour raison duquel crime, il a été condamné à avoir la tête tranchée, et ses biens adjugés à Sa Majesté, par arrêt de la Cour du Parlement de Paris, du 30 mai 1663, pour lesdits biens en jouir par ledit archevêque, pleinement, paisiblement et perpétuellement, ses successeur et ayant cause, comme de son propre, et vrai et loyal acquet, etc. ”

Signé Louis ; par le roi, Le Tellier ; et scellé du grand sceau en cire verte. »


  1. Seigneurie du Forez, sur le territoire de l’actuelle commune de Villerest (Loire).

  2. V. note [25], lettre 308.

  3. Traduit devant le tribunal de Genève en 1659 pour cet enlèvement, Jean-François-Claude d’Ogerolles (Dorgerolles) de Thélis (Télis), comte de Commières (Comières) n’avait pas été condamné pour son crime (Jean Picot, Histoire de Genève…, Genève, 1811, in‑8o, tome troisième, chapitre xxi, pages 3‑4) ; mais le marquis de Saint-André et sa fille Élisabeth n’en étaient visiblement pas restés là.

    Claude ii de Rebé (v note [9], lettre 423), seigneur de ce lieu, comte ou marquis d’Arques (selon les sources et les humeurs de Guy Patin ou de ses transcripteurs), était fils de Diane d’Apchon, elle-même fille du marquis de Saint-André.



Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 1er juin 1663

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(Consulté le 26/05/2024)

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