L. 432.  >
À Charles Spon,
le 21 janvier 1656

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< Monsieur, > [a][1]

Je vous prie de vous souvenir d’une prière que je vous fis il y a quelques mois, savoir du moyen de recouvrer de ce savant homme de Zurich [2] nommé Jo. Henr. Hottingerus [3] un certain livre qu’il appelle Οδηγος, et de demander aussi un livre nouveau du même auteur qui est Historiæ ecclesiasticæ pars quinta, j’ai céans les quatre autres. [1] C’est un admirable écrivain et qui a beaucoup de fort bonne lecture, ideoque tam eximio scriptori Nestoreos annos exopto[2][4] et à vous pareillement. Pardonnez-moi tant d’importunités que je vous fais pour ma bibliomanie, [5] c’est un mal que je ne saurais guérir de cet an car ce qui me reste de temps est trop court ; peut-être que j’en amenderai l’an prochain, magno tuo commodo, nec mediocri meo[3]

Un Allemand m’a dit aujourd’hui céans que l’impression du Sennertus[6] faite en trois tomes à Lyon était imparfaite de deux petits traités de médecine du même auteur ; ce qu’il avait appris d’un fils de l’auteur qui est un excellent homme, professeur à Wittemberg. [4][7][8] Saviez-vous bien cela ? Je suis bien aise que Sennertus ait laissé des savants dans sa famille, cela fera mentir le proverbe filii heroum noxæ[5][9]

M. le duc de Modène [10] a été reçu par le roi [11] et Son Éminence [12] dans le Bois de Vincennes [13] le lundi 27e de décembre, qui dès le même jour, l’ont amené à Paris dans le Louvre, [14] où il est logé et traité μαλιστα βασιλικως, [6] à 100 écus par jour. Le lendemain 28e, nous fûmes, la plupart des professeurs du roi [15] assemblés chez M. Riolan, [16] saluer M. le cardinal Antoine [17] comme grand aumônier de France, lequel nous reçut fort bien et nous promit merveilles.

Trois cents carabins sortis de la braguette du P. Ignace [18][19] sont sortis de Pologne et sont arrivés à Rome. Le pape [20] s’en va mettre un impôt sur la gabelle [21] de Rome : cela fera haïr le pape, et ces maîtres passefins pareillement. On fait un pasquin [22] contre le pape à Rome, le voici : Alexander septimus in maximis minimus, in minimis maximus[7] Cela fait croire qu’il commence d’être méprisé à Rome et enfin, les jésuites le feront haïr. On dit ici tout haut que ces rusés moines sont cause de la perte de la Pologne, qu’ils avaient mis en tête au roi [23] et à la reine de Pologne [24] d’abandonner la royauté et de faire mettre en leur place le fils de l’empereur. [8][25][26] Ainsi, la Pologne serait tombée entre les mains de la Maison d’Autriche, la dépression de laquelle est bien plus à souhaiter que l’exaltation. [27] La reine Christine [28] est à Rome dès le 17e de décembre. La reine de Suède [29] est accouchée d’un garçon [30] à Stockholm, [31] et la reine d’Espagne, [32] d’une fille à Madrid. [9]

J’ai vu et lu avec plaisir le livre que vous me dites de M. Amyraut [33] intitulé Apologie pour ceux de la Religion par M. Moïse Amyraut, etc[10] Dès qu’il fut publié, je le parcourus en quelques soirées. Il y a là-dedans de fort bonnes choses. Je fais grand état de cet auteur et même, il est de mes amis. Quand mon fils aîné [34] passa par Saumur [35] l’été passé, en un petit voyage qu’il fit en Bretagne, il fut saluer de ma part M. Amyraut qui lui fit grand accueil et le reçut avec grande démonstration d’amitié. C’est un excellent homme qui écrit facilement et raisonne bien.

M. le garde des sceaux[36] par ci-devant premier président, est mort ce matin d’un choléra morbus [37] avec l’antimoine [38] que Guénault, [39] Rainssant [40] et Vallot [41] lui ont donné. Quem futurum habeat hæredem ratione sigillorum regiorum, solus Deus novit eum Mazarino[11] mais au moins il y en a ici plusieurs en la cour qui souhaitent cette bonne place et cette belle dignité. Deux libelles diffamatoires courent ici en secret contre Christine, jadis reine de Suède, dans lesquels notre maître Bourdelot [42] est rudement sanglé et en échange, nommés honorablement nos bons amis MM. Bouchard [43] et Naudé. [12][44] Je ne les eus qu’une heure entre les mains, ils sont en français, ils viennent de La Haye. [13][45] Les sceaux de France ont été rendus à M. Séguier, chancelier[46] Quand il en a été remercier le Mazarin, il a eu ces mots pour réponse : On vous les avait ôtés par nécessité, on vous les rend par justice[14] Néanmoins, la commune opinion n’est point qu’on les lui ait donnés pour rien, car nous sommes dans un siècle où l’on fait argent de tout. On dit que M. Ménardeau-Champré, [15][47] conseiller de la Grand’Chambre et contrôleur général des finances, en a offert 750 000 livres, un président au mortier 600 000 livres, et un maître des requêtes nommé Bercy-Malon, [16][48] un million.

Dès que le ballet du roi aura été dansé, [49] le duc de Modène reprendra le chemin d’Italie où il s’en va être généralissime. [17] Le prince de Condé [50] est fort mal venu des Espagnols en Flandres, [51] et même des capitaines qui conduisent ses troupes, dont plusieurs régiments l’ont quitté depuis peu. L’empereur arme tant qu’il peut pour faire une armée de 40 000 hommes afin d’empêcher le roi de Suède [52] d’entrer en Allemagne dans trois mois. D’ailleurs les seigneurs de Pologne se réunissent avec leur roi pour chasser le roi de Suède et le renvoyer en son pays, à quoi ils sont aidés du pape et de l’empereur qui leur fournissent de l’argent. Olivier Cromwell [53] a la pierre. On a ici parlé avec Jamot, [54] chirurgien de la Charité, pour aller à Londres le tailler. [18][55] Le roi d’Angleterre, [56] qui est devers Cologne, [57] avait près de soi un grand seigneur anglais qui s’entendait secrètement avec Cromwell. Ce roi ayant découvert cette trahison lui a fait donner un coup de mousquet dans la tête : le voilà récompensé de sa trahison et de sa déloyauté. [19] La reine de Suède est entrée dans Rome avec beaucoup de simagrées à l’italienne et à la principesque. [20] Toute la ville de Saint-Malo [58] est en grande affliction de ce que les Turcs ont pris sur mer 150 de leurs marchands et les ont faits prisonniers et emmenés à Alger. [21][59]

Para assem et habebis fabulam : [22][60] hier au soir, au bout du Pont-Neuf, [61] fut arrêté prisonnier un moine augustin qui filoutait et tirait la laine ; [23][62] un homme se défendit contre lui, sur lequel il avait tiré un coup de pistolet et qui était blessé à la tête. Le moine a été traîné dans le Châtelet, [63] on dit qu’il sera pendu ; mais je ne puis le croire car la superstition [64] est trop grande dans ce siècle et les moines, [65] pessimum hominum genus[24] ont trop de crédit, Dat veniam corvis, vexat censura columbas[25][66]

Le bonhomme M. Riolan m’a dit ce matin que le Mazarin a eu de M. le chancelier 50 000 pistoles pour ravoir les sceaux. M. Le Tellier, [67] secrétaire d’État, est fort malade, M. le maréchal de Gramont [68] fait la charge par commission. Les deux archiprêtres, curés de la Madeleine [69][70] et de Saint-Séverin, [71][72] font leurs charges, comme le cardinal de Retz [73] les a nommés par tolérance de la cour. [26] Le roi se baigne à La Fère. [27][74] On a pendu ce soir à la Grève [75][76] deux porteurs de lettres de Lyon qui avaient le secret d’ouvrir les lettres, et prenaient les lettres de change et en allaient recevoir l’argent.

Le prince de Conti [77] demande à revenir à la cour et ne veut plus retourner en Catalogne. [78] Sa femme [79] veut aussi revenir, laquelle est grosse. On vient de rompre tout vif à la Croix du Trahoir [80] un méchant pendard et grand voleur nommé Delussel, [81] enfant de Paris âgé de 28 ans. Je n’ai jamais tant vu de monde dans les rues de Paris pour le voir passer. Les bonnes gens disent qu’il est mort repentant de ses fautes, cela lui fait grand bien. La princesse de Conti demeurera à Pézenas [82] pour y faire ses couches. On lui a envoyé d’ici en litière [83] une sage-femme [84] nommée Mme Robinet [85] et son mari ne viendra qu’après son accouchement. [28]

Le prince de Condé est fort malcontent des Espagnols. Il s’est retiré à Rocroi [86] avec 200 chevaux parce qu’on lui a refusé quelques quartiers d’hiver pour ses troupes. Trois régiments ont tout de nouveau et tout fraîchement quitté le prince de Condé, et sont revenus de deçà, ayant fait auparavant leur accord avec le Mazarin. Ce sont des régiments de cavalerie, Ravenol, Holac, etc. [29]

La reine de Suède a été fort pompeusement reçue à Rome par le pape et les cardinaux. On lui a fait une grande entrée et grands festins. Le pape lui a envoyé 60 000 écus pour deux mois et a donné aux pères loyolites 20 000 écus pour faire apprêter des comédies en diverses langues, à représenter devant cette reine afin de la divertir. N’a-t-il pas raison de s’adresser à eux, ne sont-ce pas de plaisants comédiens et baladins spirituels ? On continue en Sorbonne [87] à tourmenter le pauvre M. Arnauld [88] qui vaut mieux que tous les molinistes [89] ensemble : les uns pour avoir les bonnes grâces de la reine, et les autres pour attraper des bénéfices et avoir du crédit à Rome. Auri sacra fames ! etc. [30][90]

Le roi traite aujourd’hui à souper fort superbement M. le duc de Modène et demain le ramène au Bois de Vincennes où il l’a pris, qui delà s’en retourne en Italie par Lyon. Il y a ici du bruit pour la nouvelle monnaie que l’on veut faire et que le Parlement veut empêcher : c’est qu’il y a bien des partisans qui offrent bien de l’argent pour en avoir le parti ; mais ce sera aux dépens du public et à la perte de tout le monde, d’autant qu’ils affaiblissent la monnaie. [31][91] Le roi a fait défense au Parlement de s’assembler là-dessus et leur a fait commandement de se transporter demain au Louvre pour entendre ce qu’il en désire.

Nous avons ici un grand vicaire nommé par le roi et agréé par M. le cardinal de Retz pour l’administration de l’archevêché de Paris : c’est M. Du Saussay, [92] official de Paris, curé de Saint-Leu-Saint-Gilles [93] et nommé à l’évêché de Toul. [32][94] Le roi en avait nommé plusieurs autres, celui-là seul a été retenu. Le cardinal de Retz a écrit au roi, à la reine, [95] au chapitre de Notre-Dame, [96] mais non pas au Mazarin. Je me recommande à vos bonnes grâces et à Madame votre femme, et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble, etc.

De Paris, ce [21e de janvier 1656].


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 21 janvier 1656

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(Consulté le 21.08.2019)