Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Patiniana I‑3 (1701)
Note [37]

Rei non fictæ narratio [Récit d’une affaire que je n’ai pas inventée] (pages 588‑589 des Poemata de Dominicus Baudius, v. supra note [36]) :

Pullipremonis culcitella Satrapæ
Cubabat æger in gravi morbo puer,
Arator arvo dum suo cladem timet
Medicum vadari mandat, ille præs adest,
Momenta venæ tractat, urinam inspicit
Non febrientis, ast herilis filiæ,
Quæ forte casu, seu suo ludibrio
Periclitari gestiens artis fidem,
Vesicæ onus deplerat ægroti vicem.
Fucum retexit Æsculapius sagax,
Nec sic abire passus irrisum sui
Profatur, ecquid me (malum) frustramini,
Ludosque facitis dona divum ? fraus nilhil
Nos fallit, hæc urina, non dicam dolo,
Monstrat futuræ signa partitudinis.
Porro puella, merx pudica scilicet,
Nec a paternis degener virtutibus,
Dum se saburrat Venere surreptitia,
Celocem onustam gestitabat, ac suos
Gentile probrum sedulo celaverat.
Simplex cinædus, et nocenter innocens
Se denotari credit, atque herum increpans
Hoc est quod, inquit, præscio metu miser
Præsagiebam, quodque prædixi frequens,
Futurum ut ex te gravidus olim evaderem.
Petulant e risu verba ephœbi suscipit
Auditor insons, at rubore conscio,
Velut minuta navis in magno mari,
Salax subactor horret, æstuat, tremit :
Ut fortuita voce proditum videt
Suumque crimen, dedecusque virginis.
Nempe omnis ordo exercet histrionam,
Venalium grex, Rex, Sacerdos, Plebs, Eques :
Sed furta, fraudes, ac scelus mortalium
Cogente vero lingua aberrans indicat,
Muti eloquuntur, Inscientes edocent
.

[Un enfant gravement malade gisait sur la couche d’un satrape amateur de chérubins. {a} Tel le laboureur redoutant un désastre pour son champ, il demande à un médecin de venir à son aide ; ce sauveur se présente, {b} il tâte le pouls, il mire l’urine ; ce n’est pas celle du fébricitant, mais celle de la fille de la maison qui, par hasard ou par dérision, mue par le désir d’éprouver la compétence de l’art, s’était vidé la vessie à la place du malade. Le sagace Esculape découvrit la tromperie et ne souffrit pas de se laisser ainsi ridiculiser, disant : « Pourquoi vous moquer (malicieusement) de moi, et vous jouer de mes dons divins ? Nulle fraude ne nous trompe, et cette urine, vous dirai-je sans fard, montre les signes d’un accouchement prochain. » La jeune fille, qui n’avait de chaste que l’apparence, et qui n’était pas l’indigne héritière des vertus de son père, se débauchait en des amours subreptices, et avait bel et bien le ventre garni, ce que l’honnête enfant avait soigneusement caché aux siens. L’ingénu giton, feignant l’innocence, crut se trouver confondu et fustigea son maître : « Voilà ce que j’avais présagé, morfondu par la crainte qui me hantait, ayant souvent pressenti que ton étreinte me rendrait un jour gros d’enfant. » À ces mots de l’éphèbe, {c} son interlocuteur feignit l’innocence et éclata de rire, sans pourtant s’empêcher de rougir : tel un frêle esquif sur une grosse mer, ce lubrique sodomite se hérisse, s’agite, tremble ; il voit que ce discours imprévu dénonce et son propre crime, et le déshonneur de sa vestale de fille. {d} De fait, chaque état joue sa comédie, troupeau d’esclaves, roi, clergé, peuple, noblesse ; {e} mais qu’une langue s’égare et, poussée à dire le vrai, la voilà qui dénonce les larcins, les fraudes, les crimes des mortels ; les muets parlent, les ignorants instruisent].


  1. Un « despote pédophile » en français moderne. Dans son sens obscène, pulli premo (de pullus, poussin, et premere, planter) est un pédéraste (au sens étymologique de « celui qui aime les jeunes garçons »).

    Au dire du Patiniana, toutes ces turpitudes étaient censées avoir eu lieu dans la maison de François i d’Escoubleau, marquis de Sourdis et d’Alluye (mort en 1602), gouverneur de Chartres et premier écuyer de la grande Écurie (v. note [29] des Deux Vies latines de Jean Héroard). Il était le père du cardinal de Sourdis (François ii, v. notes [27] du Borboniana 2 manuscrit), de Charles, marquis de Sourdis (v. note [11], lettre 61), et de Henri, le belliqueux archevêque de Bordeaux, surnommé l’« archevêque marin » (v. note [5], lettre 29). Le Borboniana 4 manuscrit conte d’autres débauches auxquelles on se livrait de bon cœur dans cette famille de la haute noblesse (v. ses notes [70] et [71]).

  2. Il s’agissait ici, toujours selon le Patiniana, de Jean Haultin, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris mort en 1615 (v. note [19], lettre 181).

  3. Le garçon que le Patiniana appelait le « petit page qui pensait être gros ».

  4. Libre embellissement de ma part visant à traduire la savoureuse ironie du poème (v. note [8], lettre latine 103, pour l’honneur des vestales).

  5. Distique que Guy Patin a repris huit fois dans ses lettres, avec même une citation intégrale des cinq derniers vers dans sa lettre du 6 mars 1663 à André Falconet (v. sa note [12]).

Nicolas Rapin (Fontenay-le-Comte, Poitou 1535-Poitiers 1608), avocat et écrivain satirique français, a été l’ami des grands esprits de son temps et l’ennemi des jésuites, et a été pourvu d’importants offices royaux. Outre sa collaboration à la Satire Ménippée, {a} il a écrit épîtres, poèmes et discours qui ont été recueillis dans :

Les Œuvres latines et françaises de Nicolas Rapin, Poitevin, grand prévôt de la connétablie de France. Tombeau de l’auteur avec plusieurs éloges. {b}

La page 222 de la première partie appartient à un long poème français intitulé L’Amour philosophe. {c} Je n’y ai rien lu qui s’apparente au récit de Baudius, {d} mais un autre genre d’allusions gentiment scabreuses sur la nonne convoitée par le narrateur :

« Volontiers son habit blanc,
Son scapulaire et son rang
Qu’elle tient dedans son cloître,
La font méconnaître :
Volontiers que pour avoir
Aux livres quelque savoir,
Elle pense outrecuidée, {e}
Que je ne suis qu’une Idée,
Et que les auteurs romains
la sauveront de mes mains,
Voulant égaler sa gloire
Aux neuf filles de mémoire, {f}
Qui en vers et en chansons
Me fournissent leurs rançons ;
Si est-ce que {g} Calliope
la première de la trope, {h}
A pratiqué l’art d’aimer :
Quand d’un tourment doux amer
Dessous Œagre échauffée
Elle conçut son Orphée, {i}
Et Diane {j} plusieurs fois
Dessous la fraîcheur des bois
A senti la chaleur forte
De ce flambeau que je porte :
Quand un berger elle aimait,
Qu’elle-même endormait,
Pour tirer à longue haleine
Plus de plaisir de sa peine.
Qui ne sait les vers heureux,
Et les nombres amoureux
de la Nymphe lesbienne,
Savante musicienne ?
Qui d’un désir non puceau
Poursuivit un jouvenceau
Par les monts et les campagnes,
Abandonnant ses compagnes,
Et pour n’en pouvoir jouir,
Le voyant toujours fuir,
S’élança, folle, à la rade
Des montaignes de Leucade. » {k}


  1. V. note [18], lettre 310.

    V. note [23] du Borboniana 4 manuscrit pour une illustration des talents de Rapin comme traducteur poétique.

  2. Paris, Pierre Chevalier, 1610, in‑4o en trois parties : Poésies françaises (268 pages) ; Vers mesurés (55 pages) ; pièces diverses en prose et vers latins et français (12 feuilles).

  3. Contant la ruse d’un galant qui se déguise en philosophe pour approcher la nonne dont il est amoureux, ce poème est introduit par ce quatrain :

    « Pour habiller en philosophe
    Ce jeune et folâtre garçon,
    Sainte a fourni toute l’étoffe,
    mais j’y ai donné la façon. »

    Sainte est probablement Scévole ii de Sainte-Marthe, ami de Rapin.

  4. Bien au contraire, quatre vers de la 18e épître du premer livre (page 106) mettent en garde contre ce genre de dépravation :

    « Jamais en la maison d’un ami qui t’est cher
    Et re reçoit chez lui, ne songe à débaucher
    Une fille de chambre, un laquais, ou un page,
    De peur de l’offenser par un petit dommage […]. »

  5. Téméraire, insolente.

  6. Les neuf Muses.

  7. S’il est bien vrai que.

  8. Sic pour « troupe » et le respect de la rime : Calliope, l’aînée des Muses, préside à la poésie épique.

  9. Le mythe dit du héros Orphée qu’il était le fruit des amours de Calliope et d’Œagre, roi de Thrace.

  10. V. notule {a}, note [16] du Borboniana 5 manuscrit pour Diane (Artémis) et ses nymphes.

  11. Dans la légende colportée par Ménandre (v. notule {a}, note [46‑86] des Triades du Bornoniana manuscrit), Sappho, « la Nymphe lesbienne, savante musicienne » (v. première notule {d}, note [35], lettre latine 154), impuissante à séduire Phaon, est réputée s’être donné la mort en se jetant dans la mer du haut d’une falaise de l’île de Leucade.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Patiniana I‑3 (1701). Note 37

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(Consulté le 18.08.2022)

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