L. 930.  >
À André Falconet,
le 7 mars 1668

Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis dernièrement touchant l’affaire de mon fils, [1][2] à laquelle je m’attendais que la connaissance de la vérité et le secours de nos bons amis pourraient remédier ; mais l’espérance, selon le sentiment de Sénèque, [3] est le songe d’un homme qui veille ; [2] néanmoins, puisqu’elle est une vertu, je ne la voulais pas abandonner, quoi qu’il en dût arriver, car il est permis même aux plus méchants de songer et de se tromper. Tout le monde le plaint, personne ne l’accuse et hors de quelques libraires, il est aimé de tout le monde. Cependant, il est absent et nous l’avons obligé de s’y résoudre malgré sa stoïcité[3] Il avait toujours espéré que la justice du roi s’étendrait jusqu’à lui, mais nos ennemis ont eu trop de crédit. Cependant, pour adoucir notre plaie, on dit : 1. que c’est par contumace que son procès lui a été fait, comme à un homme absent qui n’a pu se défendre ; 2. que ç’a été par commission souveraine et particulière, sans droit d’appel, ce qui est extraordinaire et marque d’autant plus le dessein qu’on avait de le perdre ; 3. que la plupart des juges ont reçu des lettres de cachet [4] et de recommandation sur ce qu’on avait besoin d’un exemple ; mais à quoi peut servir cet exemple, est-ce que tandis que les Hollandais et autres impriment des livres d’histoire et principalement de la nôtre, dont les auteurs sont à Paris, on pourra ôter aux particuliers l’envie et la curiosité de lire ces nouveautés ? 4. On allègue que c’est un homme de grand crédit, qui était notre partie secrète, qui poussait à la roue et qui briguait contre nous parce qu’on a trouvé parmi ces livres quelques volumes du factum de M. Fouquet [5] et de l’histoire de l’entreprise de Gigeri. [4][6] Que ne punissent-ils donc les auteurs de ces livres, que n’en empêchent-ils l’impression en Hollande ou que l’on n’en apporte en France ? Tous ces livres et d’autres pareils ont été vendus à Paris par les libraires au Palais et à la rue Saint-Jacques. [7] C’est faire venir l’envie de voir ces livres que l’on veut supprimer et cacher avec tant de rigueur. Je m’en rapporte à ce qu’en dit Tacite [8] dans ses Annales, liv. 4, chap. 34, en parlant de Cremutius Cordus. [5][9] C’est donc à bon droit que tant de gens demandent ce que Juvénal [10] a dit quelque part de Séjan : [11] Sed quo cecidit sub crimine ? [6] Où est ce grand crime qu’a fait cet homme pour être si injustement traité ? On a nommé trois livres, savoir un plein d’impiété, c’est un livre huguenot [12] intitulé l’Anatomie de la messe par Pierre Du Moulin, [13] ministre de Charenton, [7][14] comme si l’Inquisition [15] était en France. C’est un livre de 6 sols, Paris est plein de tels livres et il n’y a guère de bibliothèques où l’on n’en trouve, et même chez les moines. [16] Il y a liberté de conscience en France et les libraires en vendent tous les jours. Il est même permis à un homme de changer de religion et de se faire huguenot s’il veut, et il ne sera pas permis à un homme d’étude d’avoir un livre de cette sorte, car il n’en avait qu’un seul exemplaire. Le second était un livre, à ce qu’ils disent, contre le service du roi, c’est le Bouclier d’État, qui s’est vendu dans le Palais publiquement et auquel on imprime ici deux réponses. [8] Le troisième est l’Histoire galante de la cour, qui sont de petits libelles plus dignes de mépris que de colère. [9][17] Je pense que ces trois livres ne sont qu’un prétexte, et qu’il y a quelque partie secrète qui en veut à mon fils et qui est cause de notre malheur. J’espère que Dieu, le temps et la philosophie nous délivreront et nous mettront en repos. Et en attendant, Seigneur Dieu, donnez-nous patience. Il faut être en ce monde enclume et marteau. [10] Je ne me suis jamais donné grand souci, mais en voici bien tout d’un coup à mon âge de 67 ans. Il faut supporter patiemment ce à quoi on ne peut apporter aucun remède. Enfin Dieu l’a voulu ainsi. [11]

On dit que les Hollandais sont bien empêchés à donner contentement au roi, [18] qui leur a dit en parlant à leur ambassadeur extraordinaire, M. Beuningen, [19] Le feu roi, mon grand-père, vous a élevés, mon père vous a conservés et moi, je vous ruinerai quand je voudrai si vous n’êtes pas sages[12][20] Voilà parler dignement et en grand prince tel qu’est le roi, et comme Longin [21] le Sophiste, en son livre du Sublime, loue Moïse [22] d’avoir dignement fait parler Dieu en la Création lorsqu’il l’introduit disant Que ma parole soit faite[13] Dieu nous veuille par sa sainte grâce conserver un si bon et si sage prince. On dit que si la paix était faite nous verrions bientôt le Siècle d’or[23] Je consens de mourir dès que je l’aurai vu ; et cependant j’espère que le roi par sa bonté et par sa justice me rendra un jour mon fils Carolus, en qui je mets toute ma consolation. Je suis, etc.

De Paris, ce 7e de mars 1668.


a.

Du Four (édition princeps, 1683), no clxii (pages 443‑447) ; Bulderen, no cccclxx (tome iii, pages 275‑278) ; Reveillé-Parise, no dcclxvi (tome iii, pages 673‑675).

1.

Cette lettre a malheureusement été égarée. Celle-ci nous donne donc la première relation que nous ayons de Guy Patin regardant l’exil et la condamnation de son bien-aimé fils Charles. Les lettres disponibles ne nous disent rien d’un autre événement troublant dans la vie de Guy Patin : la cession volontaire de toute sa bibliothèque, livres, tableaux et étagères, à son fils aîné Robert, signée le 14 décembre 1667 par devant les notaires parisiens Jacques Despriez et Pierre Gallois (vLa bibliothèque de Guy Patin et sa dispersion).

2.

Cette sentence n’est pas dans Sénèque le Jeune, mais a été attribuée à Aristote par Diogène Laërce (Vies et doctrines des philosophes illustres, livre v, Aristote, § 18, page 572) : « Comme on lui demandait ce qu’est l’espoir, “ C’est, dit-il, rêver tout éveillé. ” »

3.

Guy Patin, incrédule, venait de recevoir un des nouveaux coups qui allaient ruiner sa vieillesse. Celui-là était bien plus dur encore à encaisser que la déroute des ennemis de l’antimoine (avril 1666), dont il avait été un des meneurs au sein de la Faculté de médecine de Paris : c’était, en novembre 1667, la fuite à jamais hors de France de son fils chéri, Carolus, empêtré dans un sombre trafic de livres interdits qui l’avait conduit à être condamné par contumace, le 28 février 1668, à l’amende honorable et aux galères perpétuelles (v. note [2], lettre latine 461). Les Déboires de Carolus fournissent quelques éclaircissements sur les tenants et aboutissants de cette affaire.

4.

L’« homme de grand crédit » qui menait la requête en sous-main était probablement Jean-Baptiste Colbert ; du moins les pièces disponibles montrent-elles que les libraires avaient tenu le ministre au courant du trafic illicite dont ils accusaient Charles Patin. Son intervention tirait sans doute sa source de plus haut parce que Carolus était fortement suspect d’avoir trahi la confiance qu’une princesse du sang, Madame, la duchesse d’Orléans, avait fait mettre en lui (v. les Déboires de Carolus) ; mais Guy Patin devait encore l’ignorer.

La saisie accomplie chez Charles Patin les 11 et 12 novembre 1667 sous la direction du lieutenant général de police Nicolas La Reynie (dont le procès-verbal est reproduit dans les Déboires de Carolus) recensait en tout 88 volumes consacrés à la défense de Nicolas Fouquet et 11 à l’expédition de Gigeri.

5.

V. note [7], lettre 369, pour ce passage des Annales de Tacite.

6.

« Mais sous quelle accusation est-il tombé ? » ; Juvénal (Satire x, vers 69), dans un dialogue sur la disgrâce et la condamnation à mort de Séjan, en l’an 31 de notre ère. {a} La suite (vers 69‑72) reste dans la note du désarroi que les Patin devaient ressentir :

“             Sed quo cecidit sub crimine ? Quisnam
delator ? Quibus indicibus, quod teste probavit ? ”
– “ Nil horum : verbosa et grandis epistola venit
a Capreis ” – “ Bene habet, il plus interrogo. ”

[« (…) Qui l’a dénoncé ? Quelles preuves, quels témoins a-t-il eus contre lui ? » – « Il n’en a pas fallu tant, une verbeuse lettre est arrivée de Caprée. » {b} – « Entendu, je n’en demande pas davantage. »]


  1. V. note [21], lettre 417.

  2. Capri, séjour de l’empereur Tibère.

7.

Anatomie de la Messe. Où est montré, par l’Écriture Sainte, et par les témoignages de l’ancienne Église, que la messe est contraire à la parole de Dieu, et éloignée du chemin de salut. Par Pierre du Moulin, {a} ministre de la Parole de Dieu en l’Église de Sedan et professeur en théologie. {b}


  1. Pierre i Du Moulin, v. note [9], lettre 29.

  2. Genève, Jacques Chouët, 1636, in‑8o de 220 pages pour la première édition, nombreuses rééditions au cours du xviie s.). Ce livre ne figure pas dans l’inventaire de la saisie des 11 et 12 novembre 1667 (v. note [129] des Déboires de Carolus).

8.

L’inventaire de la saisie de novembre 1667 {a} recense 51 exemplaires du :

Bouclier d’État et de Justice, contre le dessein manifestement découvert de la Monarchie Universelle, sous le vain prétexte des prétentions de la reine de France. {b}


  1. V. note [80] des Déboires de Carolus.

  2. Sans lieu ni nom, 1667, in‑12 de 116 pages.

Ce manifeste est attribué au baron François-Paul de Lisola (1613-1674) diplomate franc-comtois servant les intérêts des Habsbourg ; ses six articles s’opposent énergiquement à la Couronne de France et à la guerre de Dévolution (v. note [3], lettre 883).

  1. « Des fins que la France se propose dans cette guerre et dans ses libelles. »

  2. « Que l’entrée du roi de France dans les États du roi catholique aux Pays-Bas est une évidente rupture. »

  3. Que cette rupture est injuste, quand même le droit de la reine de France serait bien fondé. »

  4. « Que la renonciation de la reine de France est juste, irrévocable, nécessaire, utile au bien public et ne contient en soi aucune cause de nullité ou lésion, et que la reine de France a été dûment dotée. »

  5. « Que la succession de la souveraineté du duché de Brabant, et autres provinces spécifiées en ces libelles, ne doit pas être réglée par les coutumes particulières. »

  6. « Discours de l’intérêt des princes chrétiens en cette guerre et de l’obligation précise des États de l’Empire à la garantie du Cercle de Bourgogne. »

En 1668, paraissait, sous la signature du chevalier Jacques de Jant (1626-1676), La Méduse. Bouclier de Pallas, ou défense pour la France. Contre un libelle intitulé, le Bouclier d’État, pour ce qui concerne le Portugal ; traduction du portugais en français (sans lieu ni nom, in‑12 de 183 pages) ; je n’ai pas trouvé l’autre réponse dont parlait Guy Patin, mais ce libelle avait précédemment paru sous le titre de Discours apologétique d’un chevalier portugais, pour servir de réponse à certains docteurs de Louvain et de Salamanque, sur la prétendue infraction par les Français, touchant le traité des Pyrénées en l’article qui concerne le Portugal.

9.

Dans les deux saisies de septembre 1666 et novembre 1667 (v. note [14] des Déboires de Carolus), cette Histoire galante de la cour correspond à l’opuscule anonyme (attribué à Roger de Bussy-Rabutin, v. note [9], lettre 822) intitulé tantôt l’Histoire amoureuse des Gaules (6 exemplaires récupérés dans la fosse d’aisance de la douane où Guy Patin les avait jetés), tantôt Les Amours du Palais royal (10 exemplaires recensés), tantôt La Princesse ou les amours de Madame, tantôt enfin Histoire galante de M. le comte de Guiche et de Madame (6 exemplaires).

Le contenu de ce livre, c’est-à-dire le scandale des médisances qu’il proférait à l’encontre de famille royale, a beaucoup varié suivant les éditions. Le véritable chef de l’accusation qui frappait si durement Charles Patin, pour avoir osé trahir la confiance de Louis xiv et de Madame, Henriette-Anne d’Angleterre, sa belle-sœur, tenait à deux des récits qui composaient ce recueil à ralonges : Le Palais royal ou les amours de Madame de La Vallière et l’Histoire galante de Monsieur le comte de Guiche et Madame.

L’édition de 1754 (5 tomes in‑12) contient toutes les parties de l’Histoire amoureuse des Gaules. Une autre édition critique plus complète a paru en 1856-1876 (Paris, P. Janet, 4 tomes in‑8o) ; Paul Boiteau, son éditeur, a résumé la genèse du recueil dans sa préface (tome 1, pages viij‑ix) :

« C’est pour divertir une de ses maîtresses, Madame de Montglat, qu’en 1659-1660 il composa l’Histoire amoureuse des Gaules. Cette histoire, {a} qui n’avait de romanesque que les noms sous lesquels paraissaient les personnages, et qui peignait avec beaucoup d’agrément les aventures des principaux seigneurs et des plus belles dames de la cour, ne manqua pas d’être connue partout de réputation. Bussy-Rabutin la lisait lui-même, et très volontiers, à ses amis intimes. La marquise de La Baume, une vilaine femme, belle de visage, que tous les contemporains ont maltraitée, la lui ayant empruntée, en fit faire une copie secrète, puis une autre. En vain Bussy voulut-il lui rappeler la promesse solennelle qu’elle lui avait faite de ne pas abuser du prêt ; en vain mit-il tout en œuvre pour détruire les fatales copies, l’histoire fit son chemin sous le manteau. Ce fut une explosion de murmures.

Bussy n’était déjà pas très bien auprès du roi, de ses ministres et de ses principaux confidents ; il avait même paru un moment compromis pour quelques relations d’affaires qu’il avait eues avec Fouquet. Le succès terrible de son pamphlet enhardit tous ses ennemis ; mais ce qui lui donna le coup de grâce, ce fut la publication en Hollande, et par le fait de Madame de La Baume, de l’Histoire amoureuse des Gaules. Une clef était jointe au texte. {b} Jamais scandale n’eut plus d’éclat, et un éclat plus rapide. Condé était à la tête de ceux qui juraient la perte et la mort du coupable. Il fallut que le roi prît parti. Bussy était déjà à demi disgracié ; toutefois, il venait d’être reçu à l’Académie française, et y avait même prononcé un discours très cavalier. Le 17 avril 1665, il fut mis à la Bastille.

Il y resta treize mois et ne sortit que pour être exilé en Bourgogne. »


  1. Manuscrite.

  2. Les premières éditions imprimées ont paru en 1665. Celle que Jacques Prévot a insérée dans ses Libertins du xviie siècle (v. note [9], lettre 822) est limitée à l’Histoire amoureuse des Gaules proprement dite (c’est-à-dire sûrement écrite par Bussy-Rabutin), mais sans les parties qui valurent de sigraves ennuis à Charles Patin.

10.

Pour dire : donner et recevoir des coups.

11.

La suite de la lettre, où Guy Patin retrouvait son ton ordinaire, montre qu’il était inquiet et décontenancé, mais non pas abattu : sans doute croyait-il alors que ses relations haut placées au Parlement aideraient son cher Carolus à se tirer d’affaire.

12.

La Triple Alliance de La Haye (v. note [2], lettre 970), qui avait associé les Anglais et les Hollandais contre la France, expliquait la fureur du roi (Mémoires de Louis xiv, tome 2, pages 342‑343, année 1668) :

« […] j’avais appris que les Hollandais, après de longues poursuites, avaient enfin fait résoudre les Anglais à s’unir avec eux par un traité fait à Bruxelles {a} le < 23 > janvier, dont le principal article était qu’eux et les autres États qui entreraient dans cette ligue travailleraient jusqu’au mois de mai, par toutes sortes d’offices et de persuasions, à faire conclure la paix entre la France et l’Espagne et que ce terme étant passé, ils y emploieraient des remèdes plus efficaces. Et je compris que cette convention, quoiqu’elle semblât regarder également les deux couronnes, {b} était néanmoins faite contre moi seul, tant parce qu’elle était résolue chez mes ennemis que parce qu’en l’état où étaient les affaires, la paix ne devait apparemment dépendre que de moi.

Les Suédois n’avaient pas encore signé ce traité, mais on les y croyait résolus et moyennant 700 000 livres de pension que leur payait la République de Hollande, ils s’engageaient à lui fournir 10 000 hommes de pied. »


  1. Sic pour La Haye.

  2. France et Espagne.

13.
V. note [2], lettre 756, pour l’édition grecque et latine du Sublime de Longin donnée par Tanneguy Le Fèvre (Saumur, 1663), que possédait Guy Patin. Ce passage est aux pages 128‑129 :

Sic et Iudæorum legislator, vir non vulgaris, quandoquidem Numinis potentiam pro dignitate notam fecit declaravitque, statim initio proœmii legum suarum scribens ; Dixit Deus, inquit ; quid ? fiat lux, et facta est : fiat terra, et facta est.

[Ainsi le législateur des Juifs, {a} qui n’était pas un homme ordinaire, ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu, l’a-t-il fort bien remarquée et proclamée dans toute sa dignité, en écrivant au commencement de ses Lois : Pourquoi Dieu a-t-il dit que la lumière se fasse, et la lumière fut ; Que la terre se fasse, la terre se fut ?] {b}


  1. Moïse, v. note [56] du Borboniana 7 manuscrit.

  2. Genèse, 1:3 et 12‑13 : le mode interrogatif marque la comparaison avec ce que le mythe dit pareillement de Neptune.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 7 mars 1668

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(Consulté le 15/06/2024)

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