L. 947.  >
À André Falconet, le 10 novembre 1668

Monsieur, [a][1]

Ce samedi 10e de novembre. > Je vous remercie de la vôtre que je viens de recevoir. Dimanche prochain M. Le Tellier [2] sera sacré en Sorbonne [3] pour coadjuteur de l’archevêque de Reims par M. le grand aumônier[4] Pour M. de Turenne, [5] les huguenots [6] qui sont en peine des motifs de sa conversion [7] demandent en riant si, en qualité de catholique romain, il trouve le vin meilleur qu’auparavant ; ils sont pourtant bien fâchés de ce changement. Je suis bien aise d’apprendre que M. Delorme [8] soit votre voisin à Lyon et que Monsieur votre fils [9] le fréquente car je me persuade qu’il lui aura fait part de quelques belles connaissances ; mais je le prie qu’il ne se laisse point emporter à ses hyperboles quand il s’agira de l’antimoine. [10] Je sais bien qu’il purge [11] beaucoup et même trop : il purge souvent le corps et l’âme en même temps. Il doit y avoir grande différence entre un homme sage et un charlatan. [12] Vous savez que l’on ne peut procéder et aller trop sûrement en besogne quand il est question de purger les corps malades, principalement à Paris où les corps sont merveilleusement délicats. Nos remèdes doux y agissent tout autrement et bien plus sûrement que les chimiques, je vous puis jurer qu’ils ont ici perdu leur crédit. Guénault, [13] des Fougerais, [14] Rainssant [15] sont en plomb ; ceux qui restent de la cabale sont étourdis du bateau[1]

Les boulangers de petit pain [16] ont ici un gros procès contre les cabaretiers et hôteliers : ceux-ci accusent les boulangers de faire leur pain avec de la levure de bière, [17] et non avec du franc levain ; [2][18] les cabaretiers sont accusés de frelater et mixtionner leur vin. C’est M. Du Laurens, [19] conseiller de la Grand’Chambre, qui est le rapporteur de ce procès dans lequel sont aussi enveloppés plusieurs autres chefs ; outre que les charcutiers y sont aussi mêlés, qui sont accusés pour leur salé. Voilà trois métiers de Paris qui sont bien échauffés les uns contre les autres. Messieurs du Parlement ont député six médecins de notre Faculté, desquels je suis l’ancien, < avec > MM. Brayer, [20] Blondel, [21] Ferrand, [22] Courtois [23] et Rainssant. [24] Ce dernier est tout jeune, et n’est encore guère capable de juger, mais c’est qu’il est médecin de la Conciergerie. [3][25] Nous nous assemblerons un de ces jours là-dessus, et ferons le procès à cette levure de bière, qui n’est qu’une vilaine écume.

M. l’abbé Le Tellier a été sacré en Sorbonne pour coadjuteur de Reims par M. le cardinal Antoine, grand aumônier de France. M. Arnauld, [26][27] docteur de Sorbonne, fait ici plusieurs visites chez ses amis en toute liberté. Son livre contre le ministre Claude [28] est sous la presse. [4] Le roi [29] ira bientôt au Palais pour l’extinction de la Chambre de justice [30] à la réserve de quelques particuliers, pour la suppression de plusieurs offices et entre autres, de secrétaire du roi. M. Deschiens [31] est hors de prison et a payé sa taxe. M. Colbert [32] est au lit de la goutte, [33] le roi et M. le duc d’Orléans [34] lui ont rendu visite. Je vous baise les mains et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 13e de novembre 1668.


1.

Ce nouveau coup de griffe contre les antimoniaux était plus poignant qu’honnête : nul ne contestait plus alors leur victoire ; la Faculté avait admis l’antimoine et n’y revint plus ; la mort (mise en plomb, v. note [5], lettre 77) de ses adversaires ne rendait pas Guy Patin plus sage. Ici se situe la jonction des deux lettres qu’on a réunies.

2.

Levure de bière : « écume que fait la bière quand elle bout dans le tonneau ; car ce n’est pas celle qu’elle fait quand on la cuit sur le feu. Cette levure sert quelquefois à faire du levain pour le petit pain, et surtout le pain qu’on nomme à la reine : ce qui le rend souvent amer, quand on y en met trop. La levure enfle beaucoup le pain et en peu de temps, et le rend plus léger, plus délicat et plus tendre. On tient que l’usage de la levure de bière a été introduit depuis peu par l’avarice des boulangers et qu’il n’y a qu’environ 50 ans qu’ils ont renouvelé cet usage, dont se servaient les Gaulois, selon le témoignage de Pline. Il y a eu un arrêt qui a permis aux boulangers de s’en servir, quoique les médecins aient soutenu qu’elle était contraire à la santé, par un décret du 24 mars 1668 » (Furetière).

Levain : « morceau de pâte aigrie ou imbibée de quelque acide, qui fait lever, enfler et fermenter l’autre pâte avec laquelle on le mêle ; et en ce cas il s’appelle franc levain. Quand on y mêle de l’écume de bière, il s’appelle levure. Le pain ordinaire est fait avec du levain. Le pain sur lequel on consacre est sans levain. Souvent ceux qui cuisent envoient emprunter un levain chez leur voisin pour faire leur pâte. Un levain d’une livre est capable de faire aigrir une masse de pâte aussi grosse que la Terre » (ibid.).

3.

Nicolas Rainssant, fils de Sébastien (v. note [6], lettre 240), avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1663 (Baron).

Le Traité de la Police, où l’on trouvera l’histoire de son établissement, les fonctions et les prérogatives de ses magistrats, toutes les lois et tous les réglements qui la concernent… de Nicolas de La Mare (Paris, Pierre Cot, 1710, in‑fo, tome second) fournit un rapport complet sur ce procès dans le livre v, titre xii, article xx, intitulé Arrêt du Parlement du 21 mars 1670 qui permet aux boulangers d’employer de la levure de bière dans leurs petits pains, et qui les règle avec les boulangers forains et les cabaretiers (Gallica, pages 912‑914), avec cette précision (page 913) :

« Arrêt du 31 août 1668 par lequel, avant faire droit sur toutes les demandes et contestations des parties, aurait été ordonné que les Maîtres François Blondel, Guy Patin, Nicolas Brayer, Paul Courtois, Claude Perrault, et < prénom laissé en blanc > Rainssant, médecins, […] seraient ouïs par devant le conseiller rapporteur, donneraient leur avis sur la composition du petit pain, et si la levure qui y entre est nuisible au corps humain. »

4.

Jean Claude (La Sauvetat, Agénois 1619-La Haye 1687) avait étudié la philosophie et la théologie, puis était devenu ministre protestant à 26 ans. Au synode provincial tenu à Nîmes en 1661, il avait combattu avec succès un projet de réunion des calvinistes avec les catholiques, ce qui lui avait valu un premier bannissement sur ordre du roi. Quatre ans après, Claude avait attiré l’attention publique par la réfutation d’un écrit où Pierre Nicole s’efforçait de prouver que l’Église a cru de tout temps à la transsubstantiation (v. note [5], lettre 952). Devenu Pasteur à Charenton en 1666, il se consacrait alors à défendre les Églises réformées, menacées par la révocation de l’édit de Nantes. Dans ses querelles avec Bossuet, Nicole ou Arnauld, Claude ne cessa de protester contre les violations réitérées des droits des protestants. Il fut pendant plusieurs années l’âme de la Réforme. En 1682, il se résolut à un exil définitif en Hollande (G.D.U. xixe s.).

Répliquant à un ouvrage de Claude intitulé Réponse aux deux traités [de Pierre Nicole et Antoine Arnauld] intitulés La Perpétuité de la foi de l’Église catholique touchant l’Eucharistie (Paris, Olivier de Varennes, l667, in‑12o, pour la première édition), le livre que faisait alors imprimer Antoine Arnauld s’intitulait La Perpétuité de la foi de l’Église catholique touchant l’Eucharistie défendue contre le livre du sieur Claude ministre de Charenton (Paris, Charles Savreux, 1669, in‑4o ; ouvrage écrit avec Pierre Nicole et l’abbé Eusèbe Renaudot, qui connut cinq éditions jusqu’en 1676 et compta jusqu’à six volumes). Claude ne manqua pas d’y répliquer par sa Réponse au livre de M. Arnauld intitulé la Perpétuité de la foi de l’Église catholique (Quevilly ou Rouen, J. Lucas, 1670, in‑8o).

a.

Réunion de deux lettres : (1) Bulderen no cccclxxxi (tome iii, pages 293‑294), datée par erreur du 13 septembre 1668, et Reveillé-Parise no dcclxxv (tome iii, pages 684‑685), datée du 10 novembre 1668 ; (2) Bulderen no cccclxxxii (tome iii, pages 294‑295) et Reveillé-Parise no dcclxxvi (tome iii, pages 685‑686) datées du 13 novembre 1668.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 10 novembre 1668.
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(Consulté le 31.10.2020)

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