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Ana de Guy Patin :
Naudæana et Patiniana I
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Préface de 1701 [a][1]

« Les noms de Naudé [2] et de Patin[3] à la tête d’un ouvrage, sont très capables de prévenir le public en sa faveur ; et pour peu qu’on lise celui qu’on donne au public, on sera aisément convaincu que cette prévention n’est pas sans fondement, et qu’on aurait peine d’en trouver un qui fît plus de plaisir à lire.

En effet, ces deux auteurs s’y peignent avec les couleurs les plus vives et les plus naturelles, et s’expliquent avec toute la liberté et toute la franchise de deux amis qui ne parlent que pour eux, ou tout au plus pour une postérité dont ils n’ont rien à craindre et qui, même, leur sait bon gré de leur sincérité.

On y voit beaucoup de faits revêtus de circonstances curieuses, véritables, et qu’on ne trouve point ailleurs. La plupart des écrivains étouffent la vérité par haine et par jalousie, ou la déguisent par amitié et par flatterie ; les deux auteurs à qui nous devons ces mémoires n’ont jamais été soupçonnés d’aucune de ces passions. À la vérité, quelquefois, la raillerie y est un peu forte ; mais elle ne peut nuire ni à ceux qu’elle attaque, ni à ceux qui la liront ; l’on se contentera d’en louer les pensées et le tour, et personne ne prendra pour certains un petit nombre de faits sur lesquels on a peut-être répandu un peu trop d’aigreur.

J’ai dit qu’on y lirait des choses qu’on ne trouve pas ailleurs, sans en excepter même les Lettres de Patin[1][4] car ces deux ouvrages n’ont rien de commun que la vivacité et l’agrément. Voilà pour les choses ; voici quelques particularités de la vie de ceux à qui nous les devons.

Guy Patin naquit à Houdan, à trois lieues de Beauvais, l’an 1602. [2][5] Il parle de ses parents [6][7] comme de gens d’une probité et d’une candeur dignes des premiers temps, et plus propres à lui inspirer la vertu qu’à lui procurer un établissement honnête ; aussi ne se chargèrent-ils que de l’instruction et des exemples, et lui laissèrent le soin de devenir l’artisan de sa fortune. Ils l’envoyèrent à Paris où, ayant fini ses études ordinaires, il s’attacha uniquement à la médecine ; et ce fut pour lors qu’il connut M. Naudé. Comme ils avaient le même goût pour la probité et pour le savoir, dès qu’ils se connurent, ils s’estimèrent à l’envi, et lièrent une amitié qui, par sa vivacité et par sa constance, eut toujours les grâces de la nouveauté, et fut à l’épreuve de l’intérêt, de l’absence des années, et de la mort même. [3]

Après s’être attaché plusieurs années à la médecine, il voulut enfin recueillir les fruits de cette application continuelle, dont le succès ne pouvait être médiocre. Il se fit recevoir docteur, et aurait été dès lors capable de la pratiquer avec éclat si, par une fatalité trop ordinaire aux gens de lettres, il n’avait été obligé d’être correcteur d’imprimerie. [4][8][9] À la vue de quelques-unes de ses corrections, M. Riolan, [10] célèbre médecin, qui était regardé par ses confrères comme l’arbitre de la réputation, lui donna son estime et son amitié, et le produisit dans le monde. Il n’y fut pas plus tôt connu qu’on le rechercha avec un empressement extrême, et qu’il s’y fit quantité d’amis illustres qui l’aimèrent avec cette familiarité que le mérite autorise, et que la grandeur et la bienséance ne condamnent pas.

Ce même mérite qui lui avait donné des amis d’un si grand nom, et qui lui procura dans la suite une chaire de professeur de médecine au Collège royal[11] lui attira une infinité d’envieux qui, donnant un tour criminel à ses manières de parler, libres et naïves, tâchèrent de le rendre suspect de libertinage ; [12] mais l’étroite liaison qu’il avait avec M. le premier président de Lamoignon, [13] la vertu même, fit ouvrir les yeux aux personnes qui étaient sans passion, et leur fit remarquer qu’il n’en voulait qu’à la bigoterie et à la superstition, [14] et que d’ailleurs c’était un homme d’une piété solide, [15] rempli de respect pour son roi, [16] de tendresse pour sa famille et pour ses amis, et de bonté pour ses écoliers, qui l’écoutaient comme un habile maître et l’aimaient comme leur père. [5]

Quoiqu’il fît profession d’une philosophie qui semblait le mettre au-dessus des accidents les plus fâcheux, elle succomba néanmoins, cette philosophie, sous la disgrâce de son second fils. [17] C’est celui qui s’est si fort signalé par son habileté dans la médecine et dans la connaissance des médailles, et qui est mort à Padoue en 1694, [6] comblé d’honneurs et de mérite. Il ne put voir sortir du royaume ce cher fils, et cela pour avoir déplu à son prince, sans en concevoir un chagrin qui, joint au peu de satisfaction qu’il avait eu de son fils aîné, [18] lui rendit la vie ennuyeuse et lui fit regarder la mort d’un visage plus serein. Il mourut l’an 1672, âgé de 70 ans. [7]

Ce serait ici l’endroit où je devrais parler de M. Naudé, et je n’aurais garde de séparer ceux qu’une amitié si tendre avait si étroitement unis, si je n’avouais qu’il fallait ménager le public et le renvoyer à ce qu’en dit le P. Jacob [19] dans le recueil qu’il a donné au public des éloges de M. Naudé, et à un article de cet ouvrage, où Patin parle de son ami d’une manière qui me dispense d’en dire davantage. [8]

Il ne me reste plus qu’à dire un mot du manuscrit. Il me fut communiqué il y a deux ans par une personne connue à la cour et à la ville par ses rares talents et qui joint à la délicatesse d’esprit une science profonde. Je la nommerais avec plaisir et je lui donnerais encore plus volontiers les éloges que mon cœur m’inspire, mais sa modestie ne me le pardonnerait pas. » [9]

Avertissement du libraire sur cette 2e édition (1702-1703) [b][20]

« Je n’ai pas pu faire tout ce que je souhaitais pour perfectionner cette nouvelle édition du Naudæana et Patiniana. Je voulais y joindre les endroits que M. le président Cousin [10][21] a retranchés de l’original, et les pièces latines que le Père Jacob [22] publia en l’honneur de M. Naudé à Paris l’an 1659, mais jusqu’ici il m’a été impossible de les recouvrer. [8] J’ai été plus heureux par rapport à la taille-douce de M. Naudé[23] car j’en ai enfin déterré un exemplaire, on la trouvera ici avec celle de M. Patin[11][24] Mais pour faire bien connaître que cette édition ne laisse pas d’être incomparablement meilleure que celle de Paris, il me suffira d’avertir que j’ai fait corriger un très grand nombre de fautes, qui défiguraient si horriblement les noms propres qu’ils en étaient méconnaissables. J’ai mis ensemble les endroits qui appartiennent à la même personne, et qui se trouvent dispersés çà et là dans l’édition de Paris ; et, ce qui est beaucoup plus considérable, je donne des suppléments très curieux et fort nécessaires, dont le manuscrit m’est venu de France. S’ils fussent venus assez tôt, j’eusse mis chaque addition au bas de l’article qu’elle concerne, mais, quoiqu’elles soient toutes ensemble à la fin du Naudæana, il n’y a personne qui ne puisse facilement les rapporter où il faut. L’auteur de ces additions ne m’est connu que sous l’idée générale de savant homme. Vous allez voir son avant-propos. »

Préface de l’auteur des Additions au Naudæana (1702-1703) [c][25]

« Quoique je sois très persuadé que les les grands noms de Naudé et de Patin que l’on a mis à la tête de cet ouvrage imposeront à peu de personnes, et qu’on ne rendra point ces savants hommes responsables de tout ce qui s’y peut avancer ou faussement ou avec témérité, j’ai cru néanmoins qu’il ne serait pas inutile de travailler à mettre ces conversations à peu près en l’état où ils auraient voulu qu’elles eussent paru.

Ce dessein, selon les premier projet que j’en avais formé regardait également le Naudæana et le Patiniana ; mais quelques raisons m’ont depuis obligé à me restreindre au premier de ces deux ouvrages.

Tout le monde sait avec quelle avidité les Ana sont à présent reçus ; mais il n’est personne aussi qui ignore que le peu d’exactitude qui s’y trouve diminue beaucoup le plaisir que pourraient faire naître au lecteur la variété des matières et la liberté des sentiments qui sont ordinairement inséparables de ces sortes de livres. C’est donc pour inspirer en quelque façon la pensée de les rendre dorénavant plus utiles que j’ai entrepris d’ajouter une espèce de commentaire au prétendu Naudæana. L’unique but que je m’y propose est de fixer les époques de tous les faits dont il y est parlé, d’y ajouter quelquefois des circonstances absolument nécessaires, enfin de ne rien laisser avancer à l’auteur qui ne soit soutenu du témoignage de quelque autre digne de foi. Je ne descendrai point ici dans le détail de ce que j’ai fait pour le rectifier. Il vaut mieux renvoyer le lecteur aux notes que j’y ai ajoutées, et qui ne sont point d’une longueur à beaucoup ennuyer. Peut-être même que les plus difficiles y trouveront à se dédommager de la peine qu’ils auront prise à les lire. J’ai tâché du moins de ne rien dire qui fût trop commun, et les connaisseurs s’apercevront de temps en temps de quelques découvertes. » [12]


1.

En 1701, avaient paru deux éditions des Lettres de Guy Patin :

  1. celle de Francfort, 1683, contenant 196 lettres, rééditée en 1685 (Paris), 1688 (ibid.) et 1689 (Rotterdam, avec une lettre supplémentaire) ;

  2. celle de Cologne, 1691, contenant 545 lettres, rééditée à Cologne et à Paris en 1692.

Leur succès et la curiosité du public étaient déjà indéniables.

2.

Sic pour 1601, le 31 août.

3.

L’« absence des années » est à prendre au sens « d’années d’éloignement », notamment pendant le long séjour de Gabriel Naudé en Italie (1631-1642). Naudé (né le 2 février 1600) n’était que de 18 mois plus âgé que Guy Patin.

Naudé mourut en 1653, soit 19 ans avant son ami, qui le pleura amèrement. Ils ne s’étaient pas connus à la Faculté de médecine, mais tandis qu’ils étaient collégiens à Paris, vers 1615 (v. note [9], lettre 3).

Tous les détails sur la vie de Patin sont réunis dans notre Chronologie.

4.

Guy Patin avait été reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en décembre 1627 ; Gabriel Naudé avait pris le bonnet à Padoue l’année précédente, mais ne pratiqua pas la médecine.

Selon toute vraisemblance, pour assurer sa subsistance, Patin n’a été correcteur d’imprimerie que pendant ses études médicales, et non pas après l’obtention de son doctorat, qui lui procurait largement de quoi vivre. Ce point obscur de sa biographie n’a guère été évoqué que par Théophraste Renaudot, son intime ennemi (v. note [11], 2e notule {a}, lettre 57, et [9], lettre 96).

5.

Cette apologie du christianisme de Guy Patin, contre les tenants de son adhésion au « libertinage érudit » (v. note [9], lettre 60), n’est pas malvenue, car elle aborde une question qui surgit fréquemment en parcourant l’ensemble de ses ana, et qui peut faire pencher l’avis du lecteur dans un sens ou dans l’autre. Je me la suis souvent posée en les éditant, mais sans jamais me convaincre que Patin était profondément sceptique, et encore moins athée. En se référant à textes, il est simplement essentiel, comme je l’ai fait dans mes annotations, de bien faire la différence entre les propos qui appartiennent vraiment à Patin et ceux qu’il a prêtés à d’autres que lui, pour s’en amuser ou s’en offusquer.

6.

Sic pour 1693, le 2 octobre.

7.

Sic pour 71 ans.

Autrement, quoique fort édulcorée et idéalisée, cette courte biographie de Guy Patin, écrite trente ans après sa mort, a le mérite de ne pas éluder les cinq dernières années de sa vie : ce naufrage avait dû frapper de stupeur ses proches contemporains, amis désolés comme ennemis réjouis ; je l’ai reconstitué et détaillé du mieux que j’ai pu dans trois annexes, les Déboires de Carolus, La bibliothèque de Guy Patin et Comment le mariage et la mort de Robert Patin ont causé la ruine de Guy.

8.

V. notes :

  • [9], lettre 3, pour une courte biographie de Naudé ;

  • [11], lettre 324, pour ses éloges posthumes recueillis par le P. Louis Jacob de Saint-Charles (v. note [5], lettre 108) dans le Gabrielis Naudæi Tumulus… [Tombeau de Gabriel Naudé…] (Paris, 1659) ;

  • [12], lettre 342, pour les quatre épicèdes de Patin à la mémoire de Naudé, dans le même ouvrage.

9.

Aucune lecture ne m’a permis d’identifier cette « personne connue à la cour » qui a compilé et rédigé le manuscrit des Naudæana et Patiniana ; je me range donc à la conclusion de René Pintard (Pintard a, 1943, page 47) :

« Si l’éloge était courtois, il était bien vague ; le moindre nom aurait bien mieux fait notre affaire. »

Voilà tout le mystère qui continue de couvrir les orgines des Papiers de Guy Patin, qui ont servi à établir les éditions de 1701 puis de 1702-1703 : v. note [12] de l’Introduction aux ana de Guy Patin. Mon humble conseil aux chercheurs qui fouillent la question est de ne pas écarter Noël Falconet de leurs hypothèses (v. note [13] de ladite Introduction) : ancien disciple et proche familier de Patin, il vivait à la cour depuis 1678, comme médecin des écuries du roi et du maréchal de Villeroy (v. note [2], lettre 388).

La Préface est suivie d’un Catalogus omnium operum Gabrielis Naudæi, Parisini, Eminentissimi cardinalis Mazarini Bibliothecarii [Catalogue de toutes les Œuvres de Gabriel Naudé, natif de Paris, bibliothécaire de l’éminentissime cardinal Mazarin], long de 12 pages.

10.

V. note [11] de l’Introduction aux ana de Guy Patin, pour Louis Cousin.

11.

Les portaits gravés de « Guy Patin, Docteur en Medecine, de la Faculté de Paris » (v. note [2], lettre latine 231, pour la source de ce dessin), et de « Gabriel Naudé, Bibliothequaire du cardinal Mazarin » (v. note [6], lettre latine 477), figurent en tête de cette deuxième édition du Naudæana et Patiniana.

12.

Notre édition s’est conformée à des principes similaires à ceux que Bayle a énoncés dans son Avertissement du libraire.

J’ai inséré toutes les remarques du Père de Vitry à la fin de mes notes sur le Naudæana car elles m’ont paru utiles et instructives, bien quelles évitent soigneusement de commenter les ricanements sceptiques voire anticléricaux qui abondent dans cet ouvrage.

a.

Première édition (Paris, 1701), pages 3‑12, texte attribué à Antoine Lancelot (v. note [3] de l’Introduction aux ana de Guy Patin).

b.

Deuxième édition (Amsterdam, 1703, parue en 1702), pages *2 ro‑[*3] ro, texte de Pierre Bayle, (v. notes [3] et [4] de l’Introduction aux ana de Guy Patin).

c.

Deuxième édition (Amsterdam, 1703, parue en 1702), pages [*3] vo‑[*4] vo, texte du P. Édouard de Vitry, (v. note [5] de l’Introduction aux ana de Guy Patin), attribué par erreur à Antoine Lancelot.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Autres écrits : Ana de Guy Patin :
Naudæana et Patiniana I
Préfaces.
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(Consulté le 21.05.2022)

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