L. 399.  >
À Charles Spon,
le 21 avril 1655

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Monsieur, [a][1]

Je vous envoyai ma dernière le 9e d’avril, laquelle était de quatre grandes pages. Depuis ce jour-là, nous apprenons ici que nous avons heureusement ravitaillé Le Quesnoy. [2] Le prince de Condé [3] s’est retiré, ils n’ont osé attaquer nos gens qui marchaient avec du canon, 5 000 chevaux et 4 000 hommes de pied. De ces 9 000 hommes, l’on dit qu’il en demeurera 3 000 dans la place pour la défendre et que les autres reviendront dans leurs garnisons jusqu’à ce que l’on fasse l’armée pour aller en campagne. Ils n’ont point attaqué nos gens, d’autant qu’ils n’ont osé hasarder une bataille et qu’entre eux il y a grande division, et même que le prince de Condé y est méprisé.

Ce 13e d’avril. Le Parlement s’était assemblé de nouveau, pour examiner les édits que le roi [4][5] fit vérifier en sa présence la dernière fois qu’il fut au Palais, qui fut à la fin du carême. Cela a irrité le Conseil et défenses là-dessus leur ont été envoyées de ne pas s’assembler davantage ; et de peur que le roi ne fût pas obéi, il a pris lui-même la peine d’aller au Palais bien accompagné, où de sa propre bouche, sans autre cérémonie, il leur a défendu de s’assembler davantage contre les édits qu’il fit l’autre jour publier. [6] Il y en a plusieurs fort odieux et entre autres, un pour le papier des notaires afin qu’ils soient obligés d’en faire leurs actes publics, ce qui ne se peut exécuter sans bien du désordre et qui fera beaucoup de bruit. [1]

Ce mercredi 14e d’a[vril]. J’ai aujourd’hui fait ma première leçon dans la grande salle de Cambrai[7][8][9] J’avais 52 écoliers qui écrivaient et quelques autres auditeurs. J’ai trouvé que c’était encore assez, vu que depuis la semaine sainte plusieurs s’en sont allés à cause qu’il y avait apparence que l’on ne ferait plus de dissections anatomiques. Je vous envoie une copie de l’affiche, avec la copie des manuscrits de Cardan [10] que le jeune Billaine [11] apporta l’an passé d’Italie. [2]

Le premier président au Parlement, qui est M. de Bellièvre, [12] et les présidents au mortier ont été saluer de roi dans le Bois de Vincennes, [13] touchant le voyage que le roi avait fait au Parlement. Ils y ont été fort bien reçus, le roi leur a promis de la modification pour tous ces édits, on s’y attend de deçà.

On parle ici de quelque brouillerie en Bretagne, [14] d’une autre à Toulouse [15] et d’une à Rouen ; [16] même, M. de Longueville [17] qui en était le gouverneur en est sorti et s’en est venu à Coulommiers en Brie [18] d’où il est seigneur.

Aujourd’hui 16e d’avril, le courrier est arrivé de Rome, lequel apporte nouvelles de la création d’un pape, savoir du cardinal Chigi qui a pris la qualité et le nom d’Alexandre vii[19] Il a été nonce à Cologne, [20] où M. Riolan [21] l’a fait tailler [22] de la pierre autrefois. Il a aussi été plénipotentiaire à Münster. [23] J’ai de lui céans un livre de poèmes latins. [3] M. Ogier [24] le prieur l’a connu fort particulièrement à Münster, il le tient le plus savant homme de l’Italie. Les Parisiens se réjouissent de cette nouvelle à cause que l’on dit qu’il est bon ami du cardinal de Retz : [25] An qui amant ipsi sibi somnia fingunt ? [4][26] Tel était hier Français qui sera demain Espagnol, est animal varium et semper mutabile princeps[5][27] Ce même jour, j’ai fait dans Cambrai ma seconde leçon à laquelle j’avais, de compte fait, 68 auditeurs. Comme j’ai vu que l’on m’écoutait avec joie, j’ai fait durer une heure entière mon explication et en suis sorti avec grand applaudissement. Devinez si je ne suis pas bien glorieux de vous écrire ces petites réjouissances miennes. Il y a ici un bruit de la mort de M. Des François, [28] cela vient de M. de Serres, [29] médecin du cardinal de Lyon. [6]

Ce dimanche 18e d’avril. Et pour réponse à la chère vôtre que je viens de recevoir, datée du 13e d’avril (qui est le même jour, ou tout au plus tard ce sera le suivant, que vous aurez reçu ma dernière), je vous dirai que je vous rends grâces de toute mon affection de la peine que vous prenez de m’écrire et de plus, que j’attendrai patiemment la lettre que vous avez donnée à votre médecin de Strasbourg, [30] que je serai bien aise d’avoir l’honneur de connaître et que je servirai volontiers si j’en ai moyen. [7]

Je me souviens d’avoir ouï dire quelque chose de ce pauvre jeune homme nommé M. Moisson [31] à qui un fripon de compagnon barbier [32] a donné quelque poudre qui l’a tué. C’est qu’à Paris il n’y a point de police, outre que c’est la faute des malades mêmes qui se fient à toute sorte de gens ; aussi est-ce une chose honteuse combien ils en tuent ici tous les ans sans qu’aucun en soit châtié. Je ne sais s’il mourut le jour même, mais je suis très certain que Guénault [33] l’a vu et que l’on y parla de moi ; l’on fût même venu céans me quérir, n’eût été que j’étais trop loin ; peut-être aussi que Guénault l’empêcha. Je vous assure que nous haïssons à Paris les chirurgiens, [34] à l’égal et peut-être plus que les apothicaires, [35] vu qu’ils sont également insolents ; joint que ce sont des compagnons du pays d’Adieusias, [36] qui promettent merveilles de leurs secrets à ces pauvres jeunes gens, quos impura Venus ut plurimum momordit[8]

Cette Histoire des cérémonies du siège vacant a pour auteur un jeune homme de Paris nommé de Monstreuil [37] qui a été secrétaire d’un ambassadeur à Rome ; au moins voilà ce que j’en ai ouï dire. [9] Je n’ai point encore ouï parler de ce qu’a fait le P. Fabri [38] adversus pulverem febrifugum Chiffletii ; [10][39][40] s’il en vient à Lyon, voilà de la besogne pour M. Barbier puisqu’il a imprimé l’autre. Je ne connais point ce M. Bary, [41] auteur de la Rhétorique française, mais je puis bien vous dire qu’il est ici en bonne réputation d’un honnête homme. [11] Pour le chimiste [42] Barlet, [43] il demeure dans le Collège de Cambrai, [44] dans quelque grenier où il a quelques fourneaux et où il tâche de gagner sa vie en faisant quelque cours de chimie. Il est de Dauphiné, c’est un bon petit homme âgé d’environ 53 ans, maigre, pâle et jaunâtre. Il peste fort contre les chimistes vulgaires, et dit que ce sont des ignorants et des bourreaux. Il ne fait point le médecin, ne donne ni ne vend des drogues ; il improuve fort l’antimoine [45] et appelle sa chimie l’Art de Dieu, la physique résolutive, etc. Il m’est venu voir deux fois céans et m’a donné son livre. [12]

Du Galien grec-latin [46] de M. Chartier, [47][48] cinq volumes restent à faire, savoir les 9e, 10e, 11e, 12e et 14e ; le 13e est fait. Après cela, il faudra une table, laquelle doit contenir un volume tout entier. [13] La maison est ruinée, ceux qui ont commencé ce grand dessein ne l’achèveront jamais. La veuve [49] est chargée de six enfants, elle est chicanée par trois autres enfants du premier lit, dont l’aîné, Jean Chartier, [50] est gueux comme un peintre : il n’a point du pain ; il est si misérable que pour épargner le louage de sa chambre, M. l’évêque de Coutances [51] lui a permis d’aller occuper une chambre dans le Collège royal, d’où les autres professeurs du roi veulent le chasser et plaident pour cet effet contre lui ; il doit cent fois plus qu’il ne vaut, ses gages de professeur du roi sont arrêtés et saisis, depuis quatre ans ils n’en ont reçu que six mois ; [52] il se dit médecin du roi, la charge en appartient à sa belle-mère, sauf à lui d’en donner 12 000 livres dont il n’a pas les douze premiers sols ; ils voudraient bien la vendre, mais ils n’en trouvent point de marchands et la vente n’en vaut rien ; depuis neuf ans, ils n’en ont rien reçu de leurs gages. Sa femme vend de la cendre, unde victitat et miseram vitam trahit[14] Pour ce qui est imprimé, tout cela est fort imparfait ; et néanmoins, la veuve en demande 150 livres de papier fin, et de papier commun, 100 livres, sed fatuos non invenit[15] Elle sera bientôt obligée d’en faire meilleur marché ou autrement, les créanciers feront tout vendre à non-prix. [16]

J’ai vu les vers premiers et seconds du P. Bertet, [53] et ce qui y a été changé : il est vrai qu’il n’y a eu de cette réconciliation qu’une proposition, dont la conclusion ne s’est point ensuivie ; mais on la tenait faite quand je vous l’écrivis. Je vous en dirai quelque jour davantage, il y a eu cause pour cela. [17]

J’ai vu ce catalogue des plantes du jardin de Blois [54][55] de M. le duc d’Orléans ; [56][57] même je pense l’avoir céans quelque part ; sed ista hihil faciunt ad artem[18] ce n’est qu’un nomenclator[19] Je baise très humblement les mains à M. Gras, à M. Falconet et à M. Huguetan, s’il vous plaît. Pour M. Pecquet, [58] je doute fort s’il voudrait quitter son maître [59] (qui aspire bien au-dessus de l’évêché d’Agde, qui est frère d’un surintendant des finances) [60] et avec lequel il est fort bien, pour être professeur à Montpellier. [61] Peut-être que ce Rivière, [62] qui est un homme affamé d’argent, voudrait lui avoir donné cette sienne profession pour quelque récompense présente. [20]

M. Gassendi, [63] qui vivote en attendant que le beau temps et chaud soit venu, m’a aujourd’hui appris que M. Blondel, [64] savant ministre, est mort à Amsterdam, [65] et Daniel Heinsius, [66] à Leyde. [21][67] Et en récompense de ces deux bons, en voici deux méchants et infâmes, dont l’un est Le Fèvre, [68] soi-disant médecin de Troyes, [69] bailleur de petits grains (lequel en donna au cardinal de Richelieu), qui mourut le 15e de ce mois à Troyes de deux prises de vin émétique [70][71] qu’il prit le jour d’auparavant ; l’autre est Mayerne Turquet, [72] lequel est mort en Angleterre ; tous deux grands fourbes, grands imposteurs et insignes charlatans. [73] Le Fèvre avait environ 57 ans, qui s’est traité soi-même comme il traitait les autres et qui en a bien tué en sa vie avec ses petits grains qui étaient de l’opium [74] fardé et déguisé.

Pour M. Blondel, c’est celui qui avait écrit qu’il n’y eut jamais de papesse. [75] Il avait aussi écrit des Sibylles in‑4o et un gros in‑fo intitulé De la Primauté en l’Église, et un autre latin, depuis peu arrivé ici, contre Chifflet, lequel se vend fort cher. [22]

Ce 20e d’avril. Un jeune homme de notre ville de Beauvais [76] nommé M. Mauger, [77] frère d’un jeune médecin [78] qui eut le bonheur de vous voir à Lyon il y a quelques années, [23] s’en va à Lyon pour s’y mettre chez quelque marchand. Son frère, qui est médecin à Beauvais, m’a prié de vous écrire en sa faveur, ce que j’ai fait par un petit mot qu’il vous rendra lui-même (dans dix jours ou environ car il sera bien cela sur les chemins) [24] avec un petit paquet contenant cinq pièces différentes touchant la controverse stibiale. Quelques-uns de nos antimoniaux [79] se sont sentis fort piqués de l’Alethophanes[25] ils n’en ont pu rien découvrir, ni par justice, ni par menaces. Ils ont recours aux censures ecclésiastiques comme vous reconnaîtrez par une des pièces de ci-dessus. [26] Quelque chose qui en arrive, je ne participe point ni ne trempe en aucune façon dans ces monitoires [80] ou excommunications, [81] mais je trouve et crois fermement que quiconque a fait ledit poème dont < il > est question est un fort habile homme et sait beaucoup de vérités qu’il a étalées là-dedans fort hardiment. Et néanmoins il n’a pas encore tout dit : ces Messieurs stibiales tortores [27] en ont bien fait d’autres, dont ils ont pris de l’argent quand ils ont pu ; mais ils sont fort étonnés et étourdis du scandale que leur maudit remède a causé ici partout, où ils n’osent même le proposer ; joint que ces libelles augmentent leur infamie en la publiant, sans ceux qui suivront par ci-après.

Je viens d’apprendre que votre M. Moisson ne mourut que neuf jours après avoir pris cette poudre de ce malheureux barbier. J’en suis pourtant bien marri, à cause de lui, et de vous aussi puisqu’il avait l’honneur d’être votre parent. [28] Il arrive souvent de tels malheurs par la trop grande crédulité des malades qui s’adressent à des garçons chirurgiens, apothicaires, charlatans, opérateurs, et autres animaux ignorants et affamés de gain, et notez que la plupart de ces coureurs sont provençaux, languedociens et gascons, ou des provinces voisines ; ce qui ne se fait ici que faute de police et par la faute de nos juges qui in tales nebulones, circumforaneos et impostores non animadvertunt, quo nomine abutuntur impunitate et iniquitate sæculi[29] On a ici grande espérance de la paix d’Angleterre en vertu de quelques lettres qui en sont venues.

Il y a ici un autre livre nouveau, aussi barbare que le dernier contre M. Guillemeau. [82] Plusieurs de nos docteurs y sont nommés : MM. Guillemeau, Riolan, Merlet, [83] Perreau, [84] Moreau, [85] Mentel, [86] Pijart, [87] Du Clédat, [88] Puilon, [89] Cappon, [30][90] et moi aussi quelquefois. Il en veut aussi à M. Du Prat [91] et à l’Alethophilus du livre de M. Pecquet, qu’il traite mal en deux endroits où il fait allusion au nom de M. Sorbière, [92] qu’il appelle par mépris Gymnasiarcham Oransiensem[31] Il y a sur la fin des vers français aussi mauvais que le latin qui est devant, tout y est barbare. On dit que Jean Chartier est auteur des vers français et qu’un pauvre diable de charlatan, qui se dit conseiller et médecin ordinaire du roi et docteur de la Faculté de Montpellier, nommé Ant. Madelain, [93] en est l’auteur. Medicinam ille non profitetur, sed ex arte lenonia victum sibi quærit cum uxore iam vetula[32] et cela est aussi vrai que je vous l’écris, nous le savons de bonne part. Il n’y a que des injures et du mauvais latin, et quelque chose de la vie de M. Héroard, [94] mais obscur et peu intelligible. On ne croit point ici que ces deux derniers livres contre M. Guillemeau viennent de Montpellier, mais que c’est le bonhomme M. Courtaud [95] d’ici qui les fait faire à Madelain, qui lui en paie la façon et qui les fait imprimer, croyant que cela soit bien fait et que cela tourne fort à l’honneur de son frère de Montpellier [96] et de feu M. Héroard, leur oncle. [33] Si celui de Montpellier ne fait autre chose et tout autrement mieux, les Courtaud ont perdu la bataille, et le champ de la victoire en demeurera à M. Guillemeau qui méprise fort ces libelles pleins d’injures atroces et de médisances très peu convenables à ceux contre lesquels elles sont dites. Tout le monde s’en moque ici, et moi pareillement. Ce dernier livret est de 17 feuilles, ces pauvres gens sont bien mal conseillés de si mal employer leur argent. J’aimerais mieux voir en français la vie de M. Héroard faite par M. Courtaud de Montpellier, du même style que sa lettre que vous me fîtes l’honneur de m’envoyer l’an passé ; [34] il y aurait quelque secret touchant l’histoire du temps qui pourrait servir à quelque chose, mais à ces deux derniers livres il n’y a rien du tout à apprendre, j’entends celui qui est intitulé Lenonis Guillemei Apotheosis, et ce dernier Genius, etc[35] Je ne sais si M. Guillemeau voudra se donner la peine de réfuter ce dernier. En vérité, il n’en vaut point la peine, mais je sais bien qu’il a quelque chose tout prêt à mettre sur la presse qui fera deux volumes.

Ce 21e d’avril. J’ai ce matin consulté chez M. Languet, [36][97][98] trésorier de l’Extraordinaire des guerres, [99] avec M. Moreau le bonhomme que j’y ai fait appeler ; je lui ai promis de vous faire ses recommandations par celle-ci. Il m’a dit qu’il aura bientôt quelque chose pour vous envoyer, je me suis offert de m’en charger pour vous le faire rendre.

J’appris hier que M. Rigaud, [100] qui a notre manuscrit de M. Hofmann, [101] se prépare à faire bientôt ici un voyage. Je vous prie de lui toucher un mot de ma part que s’il ne veut imprimer ce manuscrit, qu’au moins, puisqu’il vient de deçà, qu’il prenne la peine de me le rapporter. Que fait-on de nouveau à Lyon et à Genève pour les livres ? Je me recommande à vos bonnes grâces et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 21e d’avril 1655.

On dit que nous sommes d’accord avec Cromwell, [102] et que cette paix est prête d’être signée. Demain, le Parlement sera assemblé touchant les édits dernièrement vérifiés. Vale et me ama, iterumque vale[37]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 21 avril 1655

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(Consulté le 18.08.2019)