L. latine 75.  >
À Johannes Antonides Vander Linden,
le 9 février 1657

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[Ms BIU Santé 2007, fo 52 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johannes Antonides Vander Linden, docteur en médecine à Leyde.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Tandis que règne partout la folie populaire, [1][2] je n’ai de reste que fort peu de loisir. Je vous écris pourtant de nouveau, en vous priant de ne pas vous tourmenter pour la fréquence de mes lettres : toutes choses venant en leur temps, je vous donnerai dorénavant, sans aucun doute, moins de nouvelles car je vais commencer mes leçons publiques ; [3] mais aujourd’hui je vous sollicite sur des sujets dont je souhaite être mieux assuré ; et si j’ai dérangé vos excellentes études par cette mienne hâte, pardonnez à un ami qui vous importunera moins à l’avenir.

Ne songez-vous pas à une nouvelle édition augmentée de vos livres de Scriptis medicis ? Je vous le demande afin qu’à mes heures de désœuvrement, j’y apporte ma contribution pour lui donner du lustre et l’enrichir, et vous être utile en quelque façon que ce soit que par mon travail ou par mon application ; à quoi je désire beaucoup vous servir. [2][4]

Jan van Beverwijk, médecin de Dordrecht, excellent homme et jadis mon très honorable ami, quand il vivait encore, n’a-t-il pas laissé des fils ? Que font-ils, ont-ils suivi les traces de leur père ? [3][5][6]

Pensez-vous que sera jamais publié cet opuscule de Claude Saumaise de Manna et Saccharo, dont j’ai depuis longtemps entendu parler ? [4][7][8][9] Ce très éminent homme pensait et s’était mis en tête que jadis, chez les Anciens, le sucre était différent de celui que nous avons aujourd’hui, car il rafraîchissait et convenait donc dans les fièvres ; quelque avis de Pline l’en avait convaincu. [10] Je ne me soucie guère de ce qu’il aura pensé de la manne, ne sachant qu’une chose : c’est que notre manne, celle qu’on trouve aujourd’hui dans les officines, n’est pas dénuée de falsification ; je suis même absolument certain que c’est pur maquignonnage. Toute cette manne des boutiquiers, qu’on trouve partout à vendre, nous est apportée d’Italie, où certains marchands et fraudeurs la fabriquent en divers endroits à partir de miel clarifié, de sucre et de scammonée, [11][12][13] d’où elle finit par devenir altérante ; ce qui est la marque d’un très mauvais médicament. Il est pourtant évident pour moi, en toute bonne foi et selon le témoignage éprouvé d’hommes fort compétents, que la Nature ne procure nulle manne véritable, pure et authentique ; qu’elle n’y existe et ne s’y trouve pas, pas même de Calabre, d’où nous vient la meilleure ; et que de parfaits vauriens mentent en la colportant dans le monde entier. Certains avouent sans doute que notre manne, [Ms BIU Santé 2007, fo 53 ro | LAT | IMG] qu’on trouve en si grande abondance dans les pharmacies, n’est en vérité pas de Calabre, mais, seulement de Briançon, comme ils disent ; [14] c’est-à-dire venue d’une ville de ce nom en Dauphiné, qui est une province de notre France, proche de la Savoie ; mais ceux-là sont semblables aux Crétois, toujours menteurs, [5][15] car cette manne, même si elle est vraiment distincte de celle d’Italie, se signale aussi par sa falsification : on l’y fabrique à partir de miel clarifié, de scammonée, et de suc d’euphorbe et de tithymale. [6][16][17] Je sais cela aussi certainement que je me sais en vie ; mais vous, très distingué Monsieur, que pensez-vous de ces sujets difficiles, car je recours à vous comme à un oracle ?

Quand donc imprimera-t-on le 2d livre des Epistolæ de ce même Saumaise ? N’avez-vous aucune nouvelle de l’Oratio de Freitag contre les pharmaciens ? Écrit par un très savant homme, ce discours n’aura-t-il pas disparu pour faire plaisir à tant de vauriens, mais au très grand préjudice de la bonne cause médicale ? Je pense certainement utile à tous les honnêtes gens que de tels écrits ne périssent pas : ils ne laissent pas de défendre la vérité, car ils ne trompent pas les gens de bonne volonté, même si, au bout du compte, ceux-là veulent qu’on les trompe. [7][18][19][20]

Vous n’avez pas écrit de dédicace sur les Selecta que vous avez offerts à mon Carolus, contrairement à ce que vous avez fait pour les autres, et vous savez fort bien pourquoi ; mais mon fils vous prie instamment (et je partage son vœu) de m’envoyer, si vous voulez bien, un billet de quelques mots qu’il attachera au début de votre livre pour que, se souvenant de votre générosité, il puisse aussi sérieusement se glorifier de la grande faveur que vous lui avez faite. [8][21][22]

N’avez-vous eu aucune nouvelle de notre Simon Moinet, [23] n’a-t-il pas reçu ma lettre, réside-t-il à Leyde ou à Amsterdam, ne deviendra-t-il pas dorénavant plus raisonnable ? Je n’en sais rien du tout.

Puisque vous avez voulu que ma bibliothèque s’enorgueillisse aussi de vos présents, [24] afin que vous ne jugiez pourtant pas que je suis le débiteur oublieux ou ingrat de tant de livres offerts, il me semblerait que je ne vous doive pas seulement mes remerciements et ceux de mes fils ; [25] pour vous procurer quelque contribution concrète de ma part, je voudrais vous aviser qu’en lisant la préface De laudibus et vita Cl. Salmasii, page xviii, j’ai été surpris d’y apprendre qu’il serait né en 1596 alors qu’en 1644, Claude Saumaise en personne m’a ici dit et affirmé être venu au monde en1588, ; [9][26] année tout à fait remarquable dans nos annales françaises, et il a ajouté : Quo cecidit fato Consul uterque pari [10][27] (à comprendre comme étant les deux frères Guise, savoir le duc et le cardinal, [28][29] accusés de lèse-majesté pour avoir aspiré à la royauté ; c’est pourquoi notre roi Henri iii [30] ordonna par édit royal de les tuer à Blois sur la Loire, où se tenaient les états généraux du royaume ; [31] voyez, de grâce, là-dessus le très remarquable historien Jacques-Auguste de Thou, sur cette même année 1588, vers la fin du tome 4 de l’édition de Genève, qui est la plus achevée et la meilleure de toutes). [11][32] Dites-moi, je vous prie, d’où j’aurais pu mieux et plus sûrement apprendre que de lui en personne l’année de naissance d’un si grand homme, qui s’est comporté si amicalement à mon égard ; de quoi vous aviserez, s’il vous plaît, le savant Antoine Clément, auteur de cette préface, et le saluerez, je vous prie, de ma part. [33] Il faut sûrement que Claude Saumaise soit né avant l’an 1596 et je le prouve comme suit : Joseph Scaliger, [34] ce héros de la république des lettres, mourut à Leyde au début de l’an 1609 ; en 1607, il a écrit à Claude Saumaise une lettre bien longue et de grande importance ; [12] mais jamais personne ne saura me persuader qu’un si grand homme a écrit de telles lettres à un enfant de 11 ans ; ce qui pourtant devrait être vrai si Claude Saumaise n’était né qu’en 1596, comme il est dit là, ce qui est impossible.

[Ms BIU Santé 2007, fo 54 ro | LAT | IMG]

Il me reste une autre preuve, et celle-là est absolument incontestable, que Claude Saumaise est bien né en 1588 : parmi les lettres qu’on lit de Casaubon à Saumaise, certaines ont été écrites en 1604 et 1605. [13][35] Dites-moi, je vous prie : le très grand Casaubon a-t-il écrit à un enfant de huit ans sur des sujets d’érudition critique ? Cela est inouï ; il en serait pourtant ainsi si Claude Saumaise était né en 1596. Præterea, etc. recurre ad initium epistolæ pag. præced. [14]

[Ms BIU Santé 2007, fo 53 vo | LAT | IMG]

Qui pis est, dans la nouvelle édition des Opera omnia de Fernel récemment parue, in‑4o à Utrecht, se lit aussi une erreur sur l’âge de Fernel : il est né en l’an de grâce 1506, et non pas en 1485 comme on lit là. [15][36][37] Voici comment je le prouve : l’épitaphe de Fernel, qui se présente au public en l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, non loin d’ici, lieu de sa sépulture, porte ces mots en grandes lettres dorées : Obiit anno ætatis lii. anno Chr. 1558 ; [16][38] mais non pas 1557 comme on lit dans sa Vita. En outre, je me souviens avoir lu dans les Commentaires de notre Faculté, que j’ai eus en ma possession pendant les deux années entières de mon décanat, que Fernel est mort le 26e d’avril 1558, à l’âge de 52 ans. Qui, je vous prie, a pu mieux savoir cet âge que son propre gendre, [39] qui a rédigé l’épitaphe, et quel avantage aurait-il donc tiré d’un mensonge ? Ou mieux que le doyen lui-même de notre École, qui avait en mains nos Commentaires et qui a annoncé aussitôt la mort d’un si grand personnage, et plus précisément dans la semaine même de sa survenue, et l’y a écrite de sa propre main comme un fait remarquable, et tout à fait digne de remarque particulière ? [17][40][41]

Ajoutez à cela que j’ai en ma possession une autre Vie manuscrite de Jean Fernel et qui n’a pas encore été imprimée, écrite par Guillaume Capelle, médecin de Paris à la même époque, [18][42] qui rapporte la même chose sur son âge, à savoir que Fernel, qui n’était pas encore un vieillard, est passé de vie à trépas à l’âge de 52 ans ; or cet écrivain voyait Fernel, et le connaissait. Donc, etc.

Mais, direz-vous, pourquoi m’écrire cela, mon cher Guy, sur les naissances de Fernel et de Saumaise, qui tous deux furent d’éminents hommes ? J’avoue certes que ce n’est pas plus important pour vous que pour la république médicale tout entière. J’ai pourtant voulu vous aviser de ces deux faits pour que, si vous le pouvez, vous en avisiez d’autres, et pour que vous partagiez en quelque façon le fruit de ma petite marotte ; ce dont pourtant, selon l’ancienne formule, nemo tenetur rationem reddere[19][43] J’ai cependant déterré cela pour vous, à l’abri dans mon étude, tandis que beaucoup de gens déguisés et masqués courent par la ville, et que pris de folie collective, ils célèbrent la fête des fous, qui est à peine différente des bacchanales des anciens. [20]

J’aimerais aussi savoir de vous qui est ce Louis de Beaufort, natif de Paris, docteur en médecine, qui a récemment publié chez vous une Cosmopœa divina, etc., qu’il a dédiée à M. Golius, recteur de votre Université : [21][44][45] vivrait-il à Leyde, que ferait-il, enseignerait-il ou pratiquerait-il la médecine, serait-il vieux, etc. ?

Le pape romain n’est pas mort. [46] On dit qu’au printemps prochain, toutes les armées se rueront en Italie et que notre roi ira lui-même jusqu’en Savoie pour renforcer l’armée qui passera par là. [22][47]

La duchesse de Mercœur est morte ici ce matin, âgée de 21 ans. Elle avait accouché 15 jours auparavant ; voilà deux jours, elle avait été frappée de paralysie à la jambe droite ; enfin, elle est devenue apoplectique par quantité de sang qui s’est porté en masse vers le cerveau ; deux médicastres de la cour lui ont aussitôt fait prendre de leur vin émétique d’antimoine ; elle a expiré cinq heures plus tard, tant par la force de la maladie que par la malignité du remède[23][48][49][50][51] Elle était nièce de notre Premier ministre, le cardinal Mazarin, étant fille de sa sœur, qui mourut ici il y a deux mois. [24][52][53] [Ms BIU Santé 2007, fo 54 ro | LAT | IMG] Elle est passée en l’autre monde ; Dieu fasse que la suivent bientôt les auteurs de tant de calamités qui aujourd’hui oppriment et écrasent sans ménagement la France tout entière. Son mari, le duc de Mercœur, est le fils aîné du duc de Vendôme, lui-même fils naturel de Henri iv, qui fut jadis hélas notre roi. [54][55][56]

Un homme très haut placé m’a aujourd’hui rapporté que l’ambassadeur de notre pays en Hollande ne sera pas M. le président de Thou, [57] parce que Mazarin lui a refusé cette somme d’argent qu’on a coutume d’octroyer à nos ambassadeurs. Ce Thou a eu pour père M. Jacques-Auguste de Thou, homme très considérable, président au mortier du Parlement de Paris, auteur très distingué des Historiæ sui temporis[11] S’il était parti dans votre pays y être ambassadeur, je lui eusse parlé de vous et de vos mérites, pour que vous l’eussiez eu comme ami tout le temps qu’il aurait rempli la charge d’ambassadeur en Hollande ; je l’ai en effet pour ami et allié, par-dessus tout. [25]

Mais voici que je reçois votre lettre datée de Leyde le 23e de janvier, qui me met dans une joie peu commune. Je vous remercie pour M. Barthius et me réjouis qu’un homme si digne de louange soit encore en vie. [58] Je suis content et vous suis reconnaissant que Simon Moinet ait reçu mes lettres. Notre Riolan ne va toujours pas mieux, je prendrai soin du reste plus tard. [26][59][60] Pour les livres de M. René Moreau, [61][62] vous n’avez plus aucune aide à en espérer de moi, car M. Nicolas Fouquet, procureur général du Parlement de Paris et surintendant des finances du roi, [63][64] se les est tous achetés pour dix mille livres tournois. J’entends cette partie de sa très riche bibliothèque qui concernait la médecine ; les autres livres de critique, de philosophie, de théologie sont exposés à la vente dans la foire Saint-Germain, qu’on tient ici chaque année pendant tout le mois de février. [65] On n’a dressé aucun catalogue de cette bibliothèque, et on ne le fera pas car elle se vend au détail tous les jours. Je pense que j’ai ici le livre d’Alessandro Petronio de Victu Romanorum, c’est pourquoi je vous l’offre. [27][66] Je n’ai jamais vu Argentier de veterum medicorum Erroribus, et il ne se trouve pas dans la liste placée au début de ses Opera[28][67][68] Mes fils vous saluent, comme je fais tout le premier, en vous promettant toute sorte de services.

Portez-vous bien, très distingué Monsieur, et continuez toujours de m’aimer. Portez-vous donc bien, pardonnez et aimez-moi.

Votre Guy Patin de tout cœur.

De Paris, ce vendredi 9e de février 1657. [29]


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Johannes Antonides Vander Linden, le 9 février 1657

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(Consulté le 18.08.2019)