L. 40.  >
À Claude II Belin,
le 24 avril 1638

Monsieur et très cher ami, [a][1]

Ce mot écrit à la hâte n’est que pour vous remercier des bons souvenirs qu’avez de moi, comme j’ai reconnu par la lettre de monsieur votre frère, et pour vous dire que jeudi au soir l’enfant de la reine a remué de bonne sorte après quatre mois et demi de grossesse ; [2] de sorte que maintenant il n’y a nul doute de sa grossesse, quam faustam, felicem et fortunatam debent omnes boni sperare[1] Le roi [3] s’en va lundi à Compiègne [4] pour y voir passer son armée qui va en Flandres [5] sous la conduite de M. le maréchal de Châtillon. [2][6][7] Quelques-uns disent que le roi va là pour une trêve ; sed non ego credulus illis[3] il n’est pas encore temps de cela. On a envoyé exprès en grande diligence à Rome un courrier pour quelque discord [4] qui est entre M. le maréchal d’Estrées [8] et le pape. [9] M. le Prince [10] est à Bordeaux. [5] Je voudrais que tous les soldats fussent en Italie et en Espagne avec tous les moines. [11] Mais à propos, aurez-vous des jésuites ? [12] On voit bien que votre ville est bonne puisqu’ils ont tant envie d’y nicher. Opulentas civitates, ubi sunt commoditates, semper quærunt isti patres, bonas carnes, bonum vinum, bonum panem, bonum linum et pallium tempestivum, etc., inquit prosa rhythmica Iesuitographia dicta[6][13] Si vous ne l’avez pas, je vous en enverrai une copie. On dit aussi que M. le cardinal [14] va en ce voyage avec le roi. M. de Rohan [15] est mort. [7] Le duc de Weimar [16] est devant Brisach. [8][17] Le prince d’Éthiopie [9][18][19] est ici mort d’une pleurésie. [10][20] Je vous baise les mains, et à mademoiselle votre femme, en intention de demeurer à jamais, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 24e d’avril 1638.


a.

Ms BnF no 9358, fo 46 ; Triaire no xl (pages 138‑139) ; Reveillé-Parise, no xxxi (tome i, page 53) ; Prévot & Jestaz no 5 (Pléiade, pages 414‑415).

1.

« que tous les hommes de bien doivent espérer favorable, heureuse et fortunée. » Jeudi était le 22 avril 1638.

2.

Le maréchal de Châtillon marchait sur la Flandre dans l’intention de prendre de Saint-Omer (v. note [8], lettre 55). Le siège allait commencer le 26 mai, mais l’arrivée de l’armée espagnole, sous les ordres du prince Thomas et de Piccolomini, força le maréchal à battre en retraite le 15 juillet. Le 14 septembre, l’armée française, sous La Force et Châtillon, obtenait sa revanche en prenant le Catelet aux Espagnols (Montglat, Mémoires, page 69) :

« Durant ce siège, le maréchal de Châtillon eut ordre de laisser le commandement de l’armée au maréchal de La Force et de se retirer en sa maison de Châtillon-sur-Loing. La lettre du roi portait qu’il ne pouvait ôter de son esprit le mauvais succès du siège de Saint-Omer, duquel il lui attribuait la faute. »

3.

« mais je ne les crois pas » (v. note [4], lettre 19).

4.

Discord : « désunion, dispute, querelle ; il est vieux et hors d’usage » (Furetière) ; on dit aujourd’hui discorde ou désaccord.

5.

Montglat (Mémoires, pages 71) :

« La victoire remportée l’année passée par le maréchal de Schomberg devant Leucate {a} fit résoudre le cardinal de Richelieu de porter cette année la guerre dans l’Espagne et d’y attaquer quelque place de conséquence. Il fit pour ce sujet le prince de Condé général de cette armée. » {b}


  1. V. note [10], lettre 209.

  2. Cette campagne se termina par la déroute des Français à Fontarabie (v. note [8], lettre 43).

6.

« Ces pères recherchent toujours les cités opulentes où sont les avantages, les bonnes viandes, le bon vin, le bon pain, le bon lin et le manteau qui convient à la saison, etc. dit la prose cadencée qu’on appelle Jésuitographie ».

La Iesuitographia de Ordinis Iesuitici Institutis ac moribus [Jésuitographie, sur la doctrine et les règles de l’Ordre jésuite] est une série de couplets satiriques en latin contre les jésuites, qu’on trouve dans le manuscrit intitulé Mémoires historiques du xviie s. (Bnf, ms fr 9730, fos 93‑94), attribués (en partie) à Guy Patin (v. note [4], lettre 829), mais dont l’écriture n’est pas la sienne. À deux mots près, les deux premiers tercets (sur les 47 que contient ce texte) correspondent à ce qu’écrivait ici Patin à Claude ii Belin :

Opulentas civitates
ubi sunt commoditates
semper quærunt isti patres.

Claras ædes {a}
bonum vinum,
bonum panem, bonum linum,
et pallium tempestivum
.


  1. « les fastueuses maisons » (au lieu de « les bonnes viandes », bonas carnes).

Cette Iesuitographia n’est pas signée et semble datée de 1611. Les 46 tercets de la Jesuitographia ont été imprimés dans Le Cabinet jésuitique… (Cologne, 1674, v. note [2], lettre 82), pages 162‑167. V. note [2], lettre 37, pour l’implantation tumultueuse des jésuites à Troyes.

7.

V. note [16], lettre 34.

8.

Brisach (Guy Patin écrivait Brissac ; Breisach am Rhein dans le Bade-Wurtemberg, Vieux-Brisach en français), ancienne capitale du Brisgau, sur la rive droite du Rhin, à 17 kilomètres à l’ouest de Fribourg (Freiburg-im-Breisgau), était une ville impériale. Elle se situait à la jonction des deux principales routes espagnoles qui allaient de Milan aux Pays-Bas : celle qui passait à l’est par la Valteline et celle de l’ouest par la Franche-Comté. Brisach fut emportée par Bernhard de Saxe-Weimar à la suite d’un long siège (avril à décembre 1638) et devint française aux traités de Westphalie (1648).

9.

Zaga-Christ (ou Zagaxe, quelque part en Afrique vers 1610-Rueil 1638) était celui que Guy Patin appelait le prince d’Éthiopie. Vers 1630, les moines abyssins de Jérusalem virent arriver chez eux un jeune homme de haute taille au front audacieux, à la démarche aisée, suivi de 15 hommes noirs ou basanés, vêtus de chemises bleues en coton et coiffés de turbans de soie. Cet homme se disait prince d’Abyssinie. Il avait dû, racontait-il, chercher son salut dans la fuite après la mort de son père Hasse Yakoub, que ses sujets chrétiens révoltés avaient tué dans une bataille en 1618, sous les ordres de Socinius ou Susneus, empereur d’Éthiopie (de 1605 à 1632) qui, sous l’influence des jésuites, y avait établi le catholicisme.

Zaga-Christ disait que le roi de Fungi, près duquel il s’était retiré, avait voulu le livrer aux sociniens (v. note [13], lettre 127), mais qu’il s’était échappé avec ses fidèles compagnons, avait gagné l’Égypte et avait pris alors la résolution de se rendre à Jérusalem pour y embrasser le catholicisme. Les prêtres auxquels le prétendu Zaga-Christ fit cette demande, redoutant que cette conversion ne leur attirât des persécutions de la part des mahométans, lui conseillèrent d’aller en Europe où il pourrait librement exercer sa nouvelle religion et lui en fournirent les moyens. En 1634, l’imposteur arriva à Rome où le pape l’accueillit avec honneur. Il se rendit ensuite à Paris où il fut bien accueilli du roi et de Richelieu, qui lui donna un logement dans son château de Rueil. Là, sa jactance fit moins de dupes qu’à Jérusalem et en Italie ; néanmoins, il vit s’ouvrir devant lui les palais et les maisons des plus célèbres personnages, pour s’adonner à toutes sortes d’excès. Il enleva la femme de François Saulnier, conseiller au Parlement (v. note [3], lettre 83), fut poursuivi et mourut tout à coup, selon les uns, des suites de ses honteuses débauches, selon d’autres, d’un poison qu’il prit lui-même (G.D.U. xixe s.).

Le frère Eugène Roger, missionnaire récollet, a donné un pieux récit Du Prince Zaga-Christ et de sa conversion (avec son portrait), dans le chapitre ii (pages 349‑360), livre ii de son ouvrage intitulé La Terre sainte… (Paris, 1646, v. note [10] du Naudæana 4). Il le conclut sur la venue à Rome puis à Paris de celui qu’il tenait pour un prince authentique :

« À cette occasion, {a} on le fit embarquer avec ces deux renégats, lombard et maltais, qui avaient été remis au giron de l’Église par le père Jacques de Vendôme, récollet de Paris, gardien de Nazareth, lequel donna au prince deux religieux pour le conduire au pape. Sa Sainteté le reçut, lui donna un palais pour son logement, et le traita environ deux ans qu’il demeura à Rome. Pour lors, M. de Créqui, {b} qui était à Rome ambassadeur, où voyant souvent Zaga-Christ, il lui persuada de voir la France et de venir à Paris ; ce qu’il fit, et a demeuré en cette ville de Paris environ trois ans, {c} après lequel temps, Dieu l’appela de ce monde en l’autre, mourant d’une pleurésie à Rueil, où son corps fut inhumé auprès du prince de Portugal, {d} l’an mil six cent trente-huit. Il vous semblera peut-être que cette remarque ait été une pièce détachée de mon sujet, mais je l’ai voulu rapporter pour faire connaître à tous ceux qui ont vu ce prince la vérité de son extraction, et qu’il était prince et fils légitime. »


  1. En 1634, le pape Urbain viii avait envoyé un légat à Jérusalem en le chargeant, entre autres missions, de lui ramener Zaga-Christ, qui s’y était converti l’année précédente.

  2. Charles ier de Créqui, v. note [13], lettre 39.

  3. 1636-1638. L’arrivée du prodige en France fut précédée par la parution des :

    Étranges événements du voyage de Son Altesse, le sérénissime prince Zaga-Christ d’Éthiopie, du grand empire des Abyssins. Issu de la lignée de David et de Salomon, fils de l’empereur Jacob, appelé communément le Prêtre-Jan. Avec la défaite de l’empereur Jacob et la fuite de ses deux enfants, Cosme et Zaga-Christ. Écrits par le Sieur de Réhac, {i} le Jeune. {ii}

    1. Le dominicain Jean de Giffre de Réhac (1604-1660).

    2. Paris, Louis Sevestre, 1635, in‑4o, ouvrage de propagande dédié à la reine Anne d’Autriche.
  4. Antoine ier s. d’Aviz (Lisbonne 1531-Rueil 1595), roi du Portugal en 1580, mais chassé de son trône au bout d’un mois de règne à Rueil par le roi Philippe ii d’Espagne, et exilé en France.

Moréri :

« On publia en ce même temps une épitaphe où on parle de lui comme d’un imposteur, qui n’était pas ce qu’il disait. En voici les paroles :

Zaga-Christ, publié pour roi d’Éthiopie,
Ayant imbu Paris de ses grands accidents,
Fut cru tant seulement en être la copie,
Et non l’original, par les hommes de sens
. »

V. notes [16] et [17] du Borboniana 7 manuscrit pour ce que Nicolas Bourbon et quelques autres ont dit de Zaga-Christ.

10.

La pleurésie est une affection de la plèvre (enveloppe des poumons), le plus souvent accompagnée d’épanchement. Sa nature est inflammatoire (infection tuberculeuse par exemple) ou mécanique (hydropisie).

Dans les termes du temps (Furetière), c’est « une maladie qui emporte le malade en peu de temps, qui est causée par l’inflammation [v. note [6], lettre latine 412] de la plèvre avec une fièvre aiguë, difficulté de respirer et grande douleur de côté. […] On dit proverbialement d’un homme froid et qui marche lentement, qu’il ne gagnera pas la pleurésie ».


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 24 avril 1638

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(Consulté le 15/04/2024)

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