L. 139.  >
À Nicolas Belin,
le 24 octobre 1646

Monsieur, [a][1]

Je vous remercie de vos thèses [2][3] et de vos livres. J’ai vu vos cardinales et les ai données à imprimer, on y travaille à présent. [1] Maintenant que vous êtes de retour, gardez bien de perdre votre temps. [4] Ne laissez passer aucun jour sans étudier pour le moins huit heures : lisez soigneusement la Pathologie de Fernel [5] et les quatre premiers livres de sa Méthode générale ; [6] ajoutez-y la Pratique de J. Houllier [7] avec les Énarrations de M. Duret ; [8] et même, lisez les Coaques d’Hippocrate [9] avec les commentaires du même Duret, [2] et les Aphorismes d’Hippocrate [10] avec les commentaires de Galien, [11] de Houllier et de Heurnius. [3][12] Les meilleures chirurgies sont celles de Tagault [13][14] et de Gourmelen, [4][15] et faut qu’un médecin sache ces deux livres ne obstrepentem sibi habeat, et rebus suis parum faventem, male feriatam et superbe ignaram chirurgicorum gentem[5][16] Il y a trois traités dans Galien que vous devez chérir et y lire souvent quelque chose, savoir de Locis affectis, de morborum et symptomatum Causis et Differentiis et ses livres de la Méthode[6] Vous ferez fort bien d’y ajouter ce qu’il a écrit de commentaires sur les Épidémies d’Hippocrate. [7][17] Si vous désirez autre Pharmacie que la Méthode de Fernel, lisez Renodæus ; [8][18] mais ne vous laissez point emporter au courant de tant de promesses que font les antidotaires, [19] qui sont destitués de l’expérience. Néanmoins, il faut savoir quelque chose des compositions, de peur que les apothicaires, [20] artis nostræ scandala et opprobria[9] ne puissent prendre barre sur vous. [10] Summum artis nostræ præsidium est venæ sectio, cuius vires insignes et pene divinas facultates perdiscere poteris ex Fernelii Methodi generalis, lib. 2, integro[11] et des trois petits traités qu’en a écrits Galien. Ne perdez point de temps à lire tant de modernes qui n’ont fait des livres de notre art que faute de pratique et pour avoir trop de loisir. Surtout, fuyez les livres de chimie, in quorum lectione oleum et operam perdes[12][21][22][23] Excusez le zèle avec lequel je vous parle si franchement. Il est vrai que j’ai tort puisque vous avez monsieur votre père [24] qui peut en tout temps vous donner de meilleurs conseils que moi. Quand il se fera ici de bonnes thèses, je vous en ferai part, en récompense de celles que m’avez envoyées, desquelles derechef je vous rends grâce, avec dessein d’être toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 24e d’octobre 1646.


a.

Ms BnF no 9358, fo 106, « À Monsieur/ Monsieur Belin, le fils,/ docteur en médecine demeurant/ chez Monsieur son père, docteur/ en médecine,/ À Troyes » ; Triaire no cxlii (pages 514‑515) ; Reveillé-Parise, no lxxxiv (tome i, pages 130‑131).

1.

Les thèses dont Guy Patin parlait ici n’étaient pas les cardinales de Nicolas Belin lui-même (sans trace imprimée), mais celles de son oncle Sébastien qui venait lui aussi d’achever ses études médicales à Montpellier (sans nom, in‑4o de 8 pages) :

Q.B.V.D. {a} Quæstiones quatuor cardinales, consequenda, propositæ ab illustrissimis viris, Domino, D. Richerio de Belleval, Regis Consillario et Medico, necnon in alma Monspeliensium Medicorum Academia Professore Regio, Anatomico, Botanico, Cancellario amplissimo, et Iudice æquissimo, et Domino, D. Simeone Curtaudo, Regis Consilario et Medico, eiusdemque Academiæ Decano reverendo. Quibus accesserunt assertiones, problemata et paradoxa, quorum omnium veritatem (Deo favente) per triduum integrum publice tueri conabitur Sebastianus Belin, Trecensis, artium magister, et Medicinæ licentiatus. Disputantibus Cancellario amplissimo, Decano reverendo, professoribus regiis illustrissimis, doctoribus aggregatis meritissimis, doctoribus, licentiatis, baccalauræis et Medicinæ studiosis, diebus scilicet 30. et 31. Iulii, et 1. Augusti, anni 1646. In augustissimo Monspeliensis Apollinis Fano. A.R.S.H. m.dc.xlvi.

[Que Dieu veuille y accorder le succès. Quatre questions cardinales, pour obtenir le laurier suprême d’Apollon, {b} proposées par les illustrissimes Maître Richer de Belleval, conseiller et médecin du roi, et aussi professeur royal d’anatomie et botanique en l’Université de médecine de Montpellier, magnifique chancelier et juge très équitable, et Maître Simon Courtaud, conseiller et médecin du roi, vénérable doyen de la même Université. Avec les affirmations, problèmes et paradoxes dont Sébastien Belin, natif de Troyes, maître ès arts et licencié de médecine, a publiquement entrepris d’examiner la vérité (Dieu aidant) pendant trois jours entiers ; savoir les 30 et 31 juillet, et 1er août de l’an 1646. Les disputants ont été le magnifique chancelier, le vénérable doyen, les illustrissimes professeurs royaux, les très méritants docteurs agrégés, les licenciés, les bacheliers et les étudiants en médecine. À Montpellier, dans le très auguste temple d’Apollon. 1646].


  1. Quod bene vertat Deus.

  2. Dieu de la médecine, v. note [8], lettre 997.

Les titres des quatre cardinales sont :

  1. An dysenteriæ lactis usus ? [L’emploi du lait convient-il dans la dysenterie ?] (affirmative) ;

  2. An circa initia et fines morborum, remissiora sint omnia, circa statum vehementiora ? [Tout est-il plus calme au commencement et à la fin des maladies, mais plus agité à leur phase d’état ?] (affirmative) ;

  3. An somnus catarrho conferat ? [Le sommeil produit-il le catarrhe ?] (affirmative) ;

  4. An senes minus quam iuvenes ægrotent ? [Les vieillards sont-ils moins malades que les jeunes ?] (affirmative).

Sont seulement fournis les titres généralement gaillards voire paillards (à la mode de Montpellier) de :

A. Germain, Les anciennes Thèses de l’École de médecine de Montpellier. Collations de grades et concours professoraux (Montpellier, Boehm et fils, 1886, pages 8‑9) :

« Notre École de médecine {a} se distinguait par des pratiques non moins dramatisées. {b} On y avait seize épreuves à subir avant d’être proclamé docteur, indépendamment de celle de maître ès arts, garantie obligatoire d’études classiques préalables. L’épreuve du baccalauréat durait quatre heures à elle seule. {c} Quand ensuite le bachelier voulait, après les trois mois de cours publics qui lui étaient imposés à titre de stage et de noviciat, prendre le grade de licence, on l’admettait à se présenter aux quatre examens per intentionem, ainsi qualifiés parce qu’on les subissait avec l’intention d’arriver à la licence, per intentionem consequendi licentiam. Ces quatre examens se passaient publiquement devant quatre professeurs. Ils étaient suivis d’un cinquième examen à huis clos, dit rigoureux, pendant lequel on avait à répondre à tous les professeurs, docteurs et licenciés en médecine, après 24 heures de préparation, sur des textes de Galien et d’Hippocrate tirés au sort. Une fois admis, on allait recevoir la licence des mains de l’évêque ou de son vicaire général : on était conduit et ramené par les professeurs en costume et par les autres membres de l’École désireux de s’associer au cortège. Puis venaient les triduanes, nouvelles épreuves qui avaient lieu matin et soir durant trois jours, comme le mot l’indique. On y discutait quatre questions, dites cardinales, fixées à l’avance par le jury, et imprimées pour en rendre plus commode et plus précise l’argumentation. {d} Le doyen et les professeurs y ajoutaient, selon leur convenance, divers articles médicaux, problèmes et paradoxes, à étudier par surcroît. Il était bien permis, au bout d’un tel enchaînement d’épreuves, de qualifier le doctorat d’“ acte de triomphe ” (actus triumphalis). » {e}


  1. L’École de Montpellier était aussi appelée Université médicale, mais dédaignait ordinairement le titre de Faculté de médecine.

  2. Synonyme maladroit de « solennelles ».

  3. Contre une semaine entière à Paris, où il était suivi de deux pleines années de préparation à la licence, durant lesquelles le bachelier devait soutenir ses trois thèses (deux quodlibétaires et une cardinale, obligatoirement imprimées, v. note [1], lettre 1).

  4. L’Université médicale de Montpellier, contrairement à la Faculté de Paris, n’exigeait pas l’impression des thèses disputées par ses étudiants, ce qui rend aujourd’hui impossible leur recensement précis (Dulieu).

  5. Astruc (page 88) :

    « Les cérémonies du doctorat, qu’on pratique à Montpellier et qui sont établies par un usage presque aussi ancien que la Faculté, consistent : 1. à donner le bonnet ; 2. à mettre au doigt une bague d’or ; 3. à ceindre le docteur avec une ceinture d’or ; 4. à lui présenter le Livre d’Hippocrate ; 5. à le faire asseoir dans la chaire à côté du professeur ; 6. à l’embrasser ; 7. enfin, à lui donner la bénédiction. On accompagne chacune de ces cérémonies d’un petit discours qui en explique la valeur et la signification. »


2.

Io. Fernelii Ambiani Febrium curandarum Methodus generalis. Nunquam antehac edita.

[Méthode générale de Jean Fernel, {a} natif de l’Amiénois, pour la guérison des fièvres. Jamais publiée précédemment]. {b}


  1. Mort en 1558, v. note [4], lettre 2.

  2. Francfort, Andreas Wechelus, 1577, in‑8o de 94 pages, éditée par Jean Lamy (v. note [2], lettre 80).

V. notes [1], lettre 36, pour la Pathologie de Fernel, et [9], lettre 131, pour les Opera pratica de Jacques Houllier, avec les énarrations de Louis Duret, qui a aussi commenté les Hippocratis magni Coacæ prænotiones [Prénotions coaques du grand Hippocrate] (v. note [10], lettre 11).

3.

Jan i van Heurne (Heurnius, Utrecht 1543-Leyde 1601) avait étudié les mathématiques et la médecine à Louvain. Il se rendit ensuite à Paris pour suivre les leçons de Louis Duret et de Ramus, puis à Padoue et à Pavie, où il reçut en 1571 le bonnet de docteur en médecine. Il était sur le point d’y être nommé professeur quand la jalousie de ses rivaux et ses sympathies marquées pour la Religion réformée lui firent préférer le retour à Utrecht en 1573, où il devint médecin du gouverneur, alors espagnol, de la province (que l’Union d’Utrecht ne sépara des Pays-Bas espagnols qu’en 1579) Appelé à Leyde en 1581, il y remplit une chaire avec distinction jusqu’à sa mort. Il a laissé un nombre considérable d’ouvrages (O. in Panckoucke).

Guy Patin citait ici les :

4.

Dans la suscription du commentaire de sa première année de décanat (Comment. F.M.P., tome v, fo 45 vo), Jean Tagault (Ioannes Tagaultius), né vers la fin du xve s., mourut à Paris en 1545. Docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1522, il en fut été doyen quatre années de suite (1532-1536) au lieu des deux ordinaires. Il était aussi chirurgien, discipline qu’il professa avec éclat et pour laquelle il fut l’un des premiers à écrire en latin, ce qui valut à ses ouvrages de nombreuses éditions et traductions en plusieurs langues (R. Desgenettes in Panckoucke et Éloy). Sa Chirurgie porte le titre de :

Ioannis Tagaultii Ambiani Vimaci, Parisiensis medici, de Chirurgica institutione libri quinque. His accessit sextus liber de materia chirurgica, authore Iacobo Hollerio Stempano, medico Parisiensi.

[Cinq livres de Jean Tagault, natif du Vimeu en Amiénois, {a} sur la Doctrine chirurgicale. Auxquels a été ajouté un sixième livre sur la matière chirurgicale, par Jacques Houllier, {b} médecin de Paris natif d’Étampes]. {c}


  1. Petite région côtière située à l’ouest de la Picardie, entre Abbeville et Le Tréport.

  2. V. note [9], lettre 131.

  3. Paris, Christianus Wechelus, 1543, in‑fo pour la première de très nombreuses éditions.

V. note [42], lettre 104, pour la chirurgie (traduite en français) d’Étienne Gourmelen ; ses Chirurgiæ artis ex Hippocratis et veterum decretis ad rationis normam redactæ libri tres [Trois livres de l’art de la chirurgie réduite à la règle de la raison, selon Hippocrate et les principes des anciens] (Paris, Ægidius Gillius, 1580, in‑8o) font le troisième volume de la médecine (Universa Medicina) de Barthélemy Pardoux (le Perdulcis, souvent mentionné dans les lettres).

5.

« pour ne pas se laisser importuner par la pernicieusement oisive et superbement ignarde nation des chirurgiens, et pour ne pas favoriser ses affaires. »

6.

Galien a écrit un commentaire sur les De Locis affectis libri vi [Six livres des Lieux affectés] d’Hippocrate et quatre traités correspondant au second titre latin indiqué par Guy Patin :

V. note [3], lettre 124, pour la Méthode de Galien (Methodi medendi libri xiv).

7.

Galien a enrichi de trois commentaires chacun des trois livres des Épidémies d’Hippocrate.

8.

V. notes [16], lettre 15, pour la Pharmacie de Jean de Renou (Renodæus), et [1], lettre 36, pour la Méthode générale (Medicina Universa) de Jean Fernel.

9.

« qui sont la honte et le scandale de notre art ».

10.

« On dit avoir [prendre] barre sur quelqu’un pour dire avoir avantage sur lui » (Furetière).

11.

« La saignée est le secours suprême de notre art. Vous pourrez en connaître parfaitement les pouvoirs remarquables et les capacités presque divines dans le livre ii, en entier, de la Méthode générale de Fernel ». La totalité des 20 chapitres de ce livre, autrement appelé Méthode de remédier ou Thérapeutique universelle (édition française de Paris, 1655, v. note [1], lettre 36) a trait à la saignée considérée sous tous ses aspects (pages 47‑153) ; v. note [3], lettre 124, pour Galien sur la saignée.

12.

« leur lecture vous fera gaspiller votre temps et votre huile » : Oleum et operam perdidi est un vers de Plaute (Le Petit Carthaginois, vers 332), devenu proverbial, et qu’Érasme a commenté (adage no 362).


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Nicolas Belin, le 24 octobre 1646

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(Consulté le 21/04/2024)

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