L. 184.  >
À Nicolas Belin, le 19 juin 1649

Monsieur, [a][1]

Je suis bien aise que monsieur votre père [2] se trouve mieux. Il est infaillible qu’il se portera mieux dorénavant propter mitiora tempora[1] s’il veut un peu s’aider : il faut qu’il continue de se purger [3] afin de se décharger tout à fait. Quand il voudra voir le livre du P. Jarrige, [4] je l’ai céans et m’offre de lui envoyer. Ce père révolté n’a pas tout dit, il viendra par ci-après un autre volume du même homme qui pourra dire le reste. [2] Monsieur votre père se devrait faire saigner [5][6] du bras même du côté de son mal. Nous le faisons faire ici fort souvent et nous en trouvons bien. Je l’ai fait faire trois fois depuis un mois cum felici successu[3] Qu’il ne se hâte point de m’écrire, il me suffira toujours d’apprendre qu’il soit en bonne santé, de par vous ou par autrui. On dit ici que le roi [7] et toute la cour sont sortis de Compiègne [8] pour aller à Amiens, [9] mais nous n’avons pas encore lettre qu’ils y soient arrivés. [4] Ceux de Bordeaux [10] sont en paix et ont mis les armes bas. M. d’Épernon [11] y est entré avec 200 chevaux et y a profité ; au moins l’avantage a semblé être de son côté par la division qui a été entre le peuple et le parlement ; nous avons ici été plus sages et plus heureux. La reine [12] y a envoyé M. de Comminges, [5][13] lieutenant des gardes, y faire exécuter les articles du traité de paix à la place de M. d’Argenson [14] qui avait tout gâté. [6] Elle a aussi envoyé en Provence [15] M. d’Étampes de Valençay, [16] conseiller d’État, pour pacifier la province, laquelle est toute en armes contre le gouverneur qui est le comte d’Alais : [17] Aix, [18] Arles et Marseille [19] se sont de nouveau réunies ensemble pour s’opposer aux efforts et aux entreprises de ce tyranneau. [7] Le mariage de M. de Mercœur [20][21][22] avec l’aînée maroquine n’est ni fait, ni conclu ; il pourra pourtant bien se faire si Principes nostri in tanta qua hactenus vixerunt socordia firmiter perseverent[8] Il y a ici force procès de banqueroutiers frauduleux, de maltôtiers, partisans et gens d’affaires quos genuit quoties voluit Fortuna iocari ; [9][23][24] desquels on peut dire ce que Tacite [25] a dit des astrologues, [26] genus hominum quod in civitate nostra semper vetabitur et semper retinebitur[10] On continue toujours ici de faire des libelles mazarinesques ; [27] aussi le temps y est-il fort propre, difficile est satyram non scribere, etc. [11][28] Il y a du bruit en Italie entre le pape [29] et quelques princes qui l’ont menacé d’y faire venir le Turc ; [12][30] et cela pourra bien être qu’il y viendra sans qu’on le mande, les princes de la chrétienté sont assez méchants pour mériter ce fléau. J’ai peur qu’à la fin Dieu ne se lasse d’être chrétien, les voyant si cruellement méchants. Je vous baise les mains, à M. et à Mme Belin, et à tous nos amis, et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissants serviteur,

Patin.

De Paris, ce samedi 19e de juin 1649.

M. le Prince [31] est allé en Bourgogne. Je vous ai écrit celle-ci en hâte afin que ne fussiez en peine de moi. Je m’en vais partir bien malgré moi pour aller vers Fontainebleau y voir le fils d’un trésorier de l’Extraordinaire des guerres [32] qui y est fort malade. Le père et la mère m’y mènent dans leur carrosse, c’est sur le chemin de Provins. [13][33][34] Adieu Monsieur.


1.

« en raison des temps plus cléments ». Claude ii Belin, le père de Nicolas, était frappé d’hémiplégie par attaque cérébrale, v. note [9], lettre 179.

2.

Les jésuites sur l’échafaud du P. Pierre Jarrige, jésuite renégat (v. note [7], lettre 162), n’a pas eu de suite.

3.

« avec heureux résultat. »

4.

La cour avait quitté Montdidier le 16 juin pour arriver à Amiens dans la soirée. Elle y séjourna jusqu’au 2 juillet (Levantal).

Journal de la Fronde (volume i, fos 47 ro et 48 ro) :

« Le même jour, {a} le roi et la reine partirent de Compiègne pour Amiens avec les officiers de leur Maison. M. le duc d’Orléans et M. le cardinal demeurèrent à Compiègne d’où ils ne partirent que le lendemain. Les habitants de ce lieu firent grand bruit et crièrent fort après eux à leur départ, de ce qu’on n’avait payé presque personne. On dit que le sujet qui a obligé M. le cardinal à différer son départ d’un jour après celui de Leurs Majestés est parce que la ville d’Amiens a témoigné ne le vouloir point recevoir et qu’elle n’y pourra pas résister Leurs Majestés y étant arrivées. Les troupes qui sont aux environs de cette ville-là ont reçu ordre d’y demeurer encore huit jours et l’on croit que ce n’est que pour faciliter la réception de Son Éminence, qui en a le gouvernement par la démission du vidame à qui l’on a donné pour récompense la survivance du gouvernement du Lyonnais qui appartient à M. le maréchal de Villeroy, son beau-père, avec quelques sommes d’argent dont on lui donne des assignations. […]
Les lettres d’Amiens datées d’hier {b} portent que Leurs Majestés y arrivèrent avant-hier sur les cinq heures du soir et M. le duc d’Orléans 2 ou 3 heures après avec M. le cardinal ; et que le vidame n’y a point témoigné de mécontentement. S.A.R. et S.É. {c} doivent aller delà {d} jusqu’à Arras pour faire entrer les troupes dans les pays ennemis à cause de la difficulté qu’il y a de les faire avancer, n’étant pas payées.
Les ennemis n’ont encore rien entrepris et l’on croit qu’ils gardent leur argent pour attirer notre armée. »


  1. 15 juin.

  2. 17 juin.

  3. Son Altesse Royale, Gaston d’Orléans et Son Éminence, le cardinal Mazarin.

  4. Ensuite.

5.

Gaston-Jean-Baptiste de Comminges (1613-1670), lieutenant puis capitaine des gardes de la reine, était celui qui avait arrêté Pierre Broussel sur l’ordre d’Anne d’Autriche, événement qui avait déclenché les barricades du 27 août 1648. On l’envoyait à Bordeaux pour calmer les esprits, et consolider la paix entre la ville, le parlement et M. d’Épernon, le gouverneur de Guyenne (v. note [18], lettre 183).

6.

René de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson (1596-Venise 1651), avait été reçu avocat (1615) puis conseiller (1619) au Parlement de Paris. Maître des requêtes en 1628, il avait été nommé conseiller d’État ordinaire en 1643. V. notes [6], lettre 175, et [1], lettre 179, pour ses interventions à Bordeaux au printemps de 1649. Veuf en 1647, d’Argenson se fit prêtre en 1651 et mourut alors qu’il était ambassadeur à Venise (Popoff, no 2508).

7.

Journal de la Fronde (volume i, fo 44 ro et vo, 9 juin 1649) :

« De Provence l’on mandait que les affaires s’y aigrissaient de plus en plus entre le parlement d’Aix et le comte d’Alais, le premier ayant cassé quelques ordonnances de celui-ci touchant les étapes, logements de gens de guerre et la levée des tailles, outre leur premier différend touchant le lieu de la tenue des états que ce comte avait convoqués à Brignoles contre l’arrêt du Parlement, qui a ordonné qu’ils seraient assemblés à Aix ; qu’une bonne partie de la noblesse était du parti de ce comte avec les villes de Toulon, Tarascon et Brignoles ; mais que le menu peuple et les autres villes armaient en faveur du parlement et que la ville de Marseille demeurerait neutre. M. d’Étampes, conseiller d’État, doit partir d’ici la semaine prochaine par ordre de la cour pour aller pacifier les désordres de cette province-là. »

Jean d’Étampes de Valençay (1595-4 février 1671) frère cadet de Léonor (archevêque de Reims, v. note [10], lettre 19) et d’Achille (cardinal, v. note [56], lettre 99), avait été reçu conseiller au Parlement de Paris en 1619. D’abord abbé de Berselles, il avait quitté l’habit ecclésiastique pour devenir maître des requêtes en 1626 puis président au Grand-Conseil, ambassadeur en Suisse en 1637. Après une autre ambassade en Hollande, il avait été nommé conseiller d’État ordinaire et de la direction des finances en 1642 (Popoff, no 1142).

8.

« si nos princes persévèrent résolument dans une stupidité aussi grande que celle où ils ont vécu jusqu’à présent. »

L’aînée mazarine était Laure Mancini (v. note [35], lettre 176), que Guy Patin a bien qualifiée ici, non pas de mazarine, mais de maroquine : « On dit ironiquement, vous êtes un plaisant maroquin, un plaisant bouffon » (Furetière), mais la peau mate de Laure pouvait aussi être un sujet de raillerie.

9.

« que la Fortune a engendrés chaque fois qu’elle a voulu badiner » : Extollit quoties voluit Fortuna iocari (Juvénal, Satire iii, vers 40).

10.

La phrase complète de Tacite (Histoire, livre i, chapitre xxii) à propos des astrologues qui conseillaient l’empereur Othon est :

genus hominum potentibus infidum, sperantibus fallax, quod in civitate nostra et vetabitur semper et retinebitur.

[espèce d’hommes qui trahit la puissance, trompe l’ambition et qui toujours proscrite dans Rome, s’y maintiendra toujours].

11.

« il est difficile de ne pas se laisser aller à écrire de satire, etc. » (Juvénal, Satire i, vers 30).

12.

Mehmed (Mohamed) iv (1642-1691) encore enfant était monté sur le trône ottoman en 1648 après l’assassinat de son père Ibrahim ier par les janissaires (v. note [2], lettre 178). Infatigable chasseur, mais prince indolent et incapable, il fut dominé tour à tour par sa grand-mère, la sultane Kensym (ou Kösem) qui périt assassinée dans une révolte en 1651, par sa mère, la sultane Turhan Haticé, par la sultane favorite Khacéki-Rébia-Gulnuch, puis plus heureusement, par ses vizirs : Mehmed Pashha Köprülü (v. note [4], lettre 539), nommé en 1656, puis son fils Fazil Ahmed, de 1661 à 1676 (v. note [11], lettre latine 183), relevèrent brillamment les finances et la puissance de l’Empire ottoman. Ce fut une longue période de campagnes souvent victorieuses menées principalement contre les Vénitiens (en Crète) et les Impériaux (en Dalmatie et en Hongrie). Après sa défaite devant Vienne (1683) suivie par l’affaissement de son Empire, Mehmed fut déposé (1687) ; remplacé sur le trône par son frère Soliman iii, il fut renfermé dans le sérail où il termina paisiblement ses jours (G.D.U. xixe s. et A.V.D.).

13.

Dans sa lettre du 14 mai 1649 à Charles Spon (lettre 176), Guy Patin a déjà parlé de ce trésorier de l’Extraordinaire des guerres qui avait une maison près de Provins (v. note [10], lettre 176).

a.

Ms BnF no 9358, fo 121, « À Monsieur/ Monsieur Belin,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise, no xcvii (tome i, pages 154‑156).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Nicolas Belin à Guy Patin, le 19 juin 1649.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0184
(Consulté le 22.09.2021)

Licence Creative Commons "Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron" est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale 4.0 International.