L. 755.  >
À Charles Spon,
le 3 juillet 1663

Monsieur, [a][1]

Je vous envoie un récit nouveau que je n’ai pu lire tout entier sans rire, je crois que vous en ferez autant ; vous y verrez un bel échantillon des bagatelles que le temps présent nous fournit et deliria morientis sæculi[1][2][2]

Pour ce qui est de Jean Liébault, [3] c’était un médecin bourguignon qui ne fit jamais ici fortune. Il était gendre de Charles Estienne, [4] qui mourut accablé de dettes dans le Châtelet. [2][5] Après cette mort, Liébault s’en alla mourir à Dijon, son pays. Sa femme s’appelait Nicole Estienne, [6] elle était nièce du grand Robert Estienne, [7] lequel quitta Paris après la mort de François ier[8] se voyant privé de son bon maître et persécuté par les sorbonistes, [9] pour se retirer à Genève. Ce livre de la Maladie des femmes, de Liébault, n’est qu’une traduction de Marinellus, [10] qui l’avait fait en italien sous le titre de la Commare[3][11][12]

On imprime ici l’Apologie des médecins de M. Lussauld. [13] Si M. Amyraut [14] daigne se donner la peine de répondre à ce livre, il est homme à dire là-dessus de belles choses que Lussauld ne sait point, et qui ne sont point dans son livre. Je lui en ai suggéré quelques-unes et entre autres, de beaux passages et de bonnes autorités, mais il n’en a pas fait cas ; aussi est-il d’une province qui n’est pas loin du pays d’Adieusias, [15] où ils sont plus glorieux que savants et ne manquent pas de vanité ; ainsi serait-ce contre la raison et même contre le droit des gens, qu’un Poitevin presque Gascon voulût apprendre quelque chose d’un Picard qui est sorti de la garenne des sots. [16][17]

Nos viles pulli, nati infelicibus ovis ;
Vervecum in patria, orasioque sub aere nati
[4]

Pour le nouveau catalogue de Francfort, [18] je n’y trouve rien. Les Allemands ne prennent point le chemin de faire quelque belle production pour le salut du genre humain, ils se laissent trop emporter à leur génie et aux belles promesses de la chimie. [19] Je vous baise les mains, et à votre famille.

De Paris, ce 3e de juillet 1663.


a.

Bulderen, no ccxcviii (tome ii, pages 376‑377), « au même » que la précédente (Charles Spon) ; Reveillé-Parise, no dcxviii (tome iii, pages 444‑446), à André Falconet. J’ai retenu Spon puisque la précédente lettre, de même date, est à Falconet.

1.

« et les extravagances d’un siècle moribond. »

L’authenticité de ce paragraphe est fort douteuse : les précédents éditeurs l’ont sans doute prélevé dans la lettre à Charles Spon datée du 17 mars 1664 (dont le manuscrit a été conservé) : v. sa note [2], qui commente les « bagatelles » dont Guy Patin se gaussait ; l’anachronisme est criant car il s’agissait de la première des 18 Lettres sur l’Hérésie imaginaire (qui est datée du 24 janvier 1664), écrites par les jansénistes entre 1664 et 1666.

2.

3.

Ces deux livres existent, mais posent des questions que je ne suis pas entièrement parvenu à débrouiller et à accorder avec ce qu’en disait Guy Patin.

4.

« Nous qui sommes des poussins au rabais, éclos de quelques œufs de rebut ; nés dans la patrie des moutons et sous un air épais » : réunion de deux vers de Juvénal, extraits de la Satire xiii (v. note [22], lettre 427) et de la Satire x (v. note [11], lettre 202).

C’était Guy Patin lui-même qui, face à Charles Lussauld, médecin de Niort (v. note [48], lettre 152), se qualifiait de « Picard qui est sorti de la garenne des sots ». Garenne (Furetière) : « bois ou bruyère où il y a beaucoup de lapins. […] On dit proverbialement et ironiquement de quelque hâblerie ou de quelque conte à plaisir dont on découvre sur-le-champ la fausseté, celui-là est de garenne. » L’Apologie de Lussauld (Paris, 1663, v. note [27], lettre 752) est un ouvrage très attachant qui se compose de deux parties.

Lussauld répond (pages 7‑8), sans la nommer, à La Morale chrétienne de Moïse Amyraut (Saumur, 1652, v. note [38], lettre 292) :

« Ainsi il y a sujet de s’étonner qu’un personnage docte, et qui a acquis de la réputation, dédiant à un médecin un discours qu’il avait prononcé en une grande assemblée, le loue, entre autres choses, de ce qu’il a une vraie piété, dans une profession où plusieurs donnent trop à la nature, au préjudice de son auteur. Comme si c’était une chose extraordinaire aux médecins d’avoir de la piété, et que ces défauts, dont il veut exempter son ami, fussent attachés à leur profession et qu’on ne pût s’en garantir que par des lumières extraordinaires ou par une grâce particulière d’en haut ; à peu près comme si on louait une personne de résister à un air empesté, ou par la vigueur de sa complexion, ou par la faveur du ciel. »

Conclusion de ce traité (pages 171‑172 et 184‑187) :

« Et ainsi, nous sommes venus à bout de la défense que nous avions entreprise pour les médecins, et nous n’aurions plus rien à ajouter si le même auteur, qui a donné dans sa Morale cette atteinte injurieuse à la religion des médecins, n’avait encore ajouté diverses choses qui choquent l’honneur de leur profession.

À la vérité, cet auteur rend justice aux médecins des siècles passés, mais ce n’est que pour mettre plus bas ceux d’aujourd’hui, par la comparaison odieuse qu’il fait des uns avec les autres, afin que Atrum/ Desinat in piscem, mulier formosa superne. {a} […]

Au reste, après avoir bien dit du mal des médecins, l’auteur que je réfute détruit en particulier ce qu’il avait établi en général, en louant M. Duncan, {b} docteur en médecine qui, par son propre témoignage, n’avait point les défauts qu’il veut être attachés à la profession de la médecine. Mais je dis que c’était la connaissance des choses appartenant à la médecine qui lui avait donné la science et l’inclination à la piété qu’il lui attribue, et qu’elle le fait en tous les autres médecins s’ils n’ont quelque défaut personnel qui les en empêche. Ainsi, s’il y en a qui aient les mauvaises qualités qu’il leur attribue, ce doit être une exception ; mais la règle générale doit toujours demeurer en son entier : que les médecins, comme médecins, connaissent Dieu par-dessus les autres hommes, qu’ils doivent le révérer plus particulièrement, et être honnêtes et modérés en toutes leurs conversations. Notre adversaire avouerait cette vérité s’il avait connu plusieurs des médecins de la Faculté de Paris.

Je ne puis que rendre cette marque de gratitude à la mémoire de MM. Seguin, Charles et Riolan qui étaient mes précepteurs il y a 38 ans. {c} Ils possédaient en un degré éminent ces belles qualités convenables à un médecin ; ils entendaient et savaient Hippocrate et Aristote dans toute leur étendue ; et ils étaient directement contraires à ce qu’on appelle être charlatan : ils ne disaient point que les maladies fussent plus dangereuses qu’ils ne les croyaient, pour donner de l’éclat à leur guérison ; mais ils faisaient valoir chaque chose selon sa valeur. La charité avait les mêmes motifs pour les faire agir que l’intérêt : ils détestaient ceux qui, dans le traitement des maladies, avaient d’autre but que le soulagement ; qui faisaient des ordonnances plutôt pour l’apothicaire que pour les malades ; qui avaient des complaisances basses pour se procurer de l’emploi. Enfin, ils soumettaient avec douceur leurs amis à la raison. Je les ai ouïs enseigner, et ils ont agi de la sorte. »


  1. « Un beau buste de femme se termine en hideuse queue de poisson » (Horace, Art poétique, vers 3‑4).

  2. V. note [50], lettre 97, pour Marc Duncan.

  3. Pierre i Seguin, Claude Charles et Jean ii Riolan.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 3 juillet 1663

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(Consulté le 25/04/2024)

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