L. 794.  >
À Hugues II de Salins,
le 29 septembre 1664

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu votre dernière des mains de deux honnêtes hommes de Beaune, par laquelle j’apprends votre retour d’Afrique en bonne santé, dont je loue Dieu. [1][2] Je vous prie d’assurer M. Richard, [3] le maître des comptes, et Madame sa femme que je suis leur très humble serviteur et que je les remercie de leur souvenir. J’ai maintes fois cherché pour vous votre Hippocrate latin de 1546, [2][4] mais je ne l’ai encore pu trouver ; j’espère néanmoins que cela arrivera quelque jour. Pour l’ignorance des médecins dont vous m’écrivez, nihil miror : [3] il ne faut tantôt plus étudier pour être médecin, il ne faut être que babillard et effronté, quales sunt agyrtæ, Empirici, Chymistæ, et id genus nebulones ; [4][5] mais de regret que j’en ai, je vous dirai aussi que hæc tetigit, Galene, tuos urtica nepotes[5][6] Guénault [7] a infecté la plupart de notre jeunesse avec ses maximes pires que celles de Machiavel [8] et avec son vin émétique. [9] Il dit qu’il n’importe comment l’on fasse, pourvu qu’on fasse venir de l’argent de ces b. [6] de malades : Populus vult decipi, decipiatur, etc[7][10] Ce n’est là qu’un échantillon de ses fleurettes et de son éloquence meurtrière. [8] Nous avons ici de nouvelle édition la Pratique de Houllier in‑fo[11] dans lequel nous avons mis tout ce qui est dans l’in‑4o de Duret [12] et de Valet [13] avec de très bons commentaires de feu M. Jean Haultin, [14] qui mourut l’an 1616 et qui tenait ici le haut du pavé avec Simon Piètre, [15] et qui ont été deux hommes incomparables. Ce livre est le meilleur livre de pratique que nous ayons, et est thesaurus vere therapeuticus[9] Il y a encore un autre livre de médecine fort bon, savoir Campus Elysius iucundarum quæstionum, etc. in‑fo imprimé à Bruxelles. [16] L’auteur [17] est un savant Espagnol qui a une grande lecture et bon sens, mais qui parle latin comme un Espagnol. [10] Si vous avez envie de voir ce livre, et Hollerius aussi, tous deux se trouvent à Paris, environ 10 livres bien reliés, mais j’entends chacun d’eux. Dans deux mois nous aurons quelques bons livres nouveaux de Lyon, mais entre autres toutes les œuvres du P. Théophile Raynaud, [18] qui a été un illustre et très grand personnage, en 19 volumes in‑fo[11] Les médecins juifs [19] sont de grands coquins, ignorants, forfantes et larrons, tout leur fait n’est que charlatanerie. Nous aurons ici bientôt en trois volumes in‑fo une histoire universelle latine d’un jésuite de Poitiers [20] nommé le P. Goutoulas. [12][21] Je vous baise les mains, et à monsieur votre frère. Vive, vale et me ama.

Tuus ex animo, Guido Patin.

Parisiis, 29. Sept. 1664[13]

Je vous envoie un petit paquet de thèses, [22] je vous prie de l’avoir agréable. Si par ci-après, il s’en fait de meilleures, je vous en garderai puisque vous en êtes curieux. M. de Mézeray [23] fait ici imprimer in‑4o l’Abrégé de son histoire de France, qu’il fera venir jusqu’au temps présent. [14] La peste, qui a été fort cruelle jusqu’à présent, commence à diminuer en Hollande. [24] Les Anglais et les Hollandais ne peuvent s’accorder, faute de quoi tota res erumpet in nervum [15][25] et en une guerre occulte. Nous avons ici un des nôtres, nommé M. Rainssant, [26] bien malade d’une fièvre double-quarte : [27] morbi genus inimicum senibus. Vale, et me ama[16]


a.

Ms BnF no 9357, fo 360 ; Chéreau no xxxi (45).

1.

On regrette fort de n’en savoir pas plus sur ce voyage de Hugues ii de Salins en Afrique. Peut-être s’était-il joint à la piteuse expédition militaire de Gigeri en Algérie (v. note [2], lettre 799) : l’occupation française du port algérien dura du 22 juillet au 1er novembre 1664 ; et entre ces deux dates, il y eut plusieurs allées et venues de troupes françaises entre Toulon et Gigeri ; Hugues ii pouvait avoir accompagné son frère Jean-Baptiste, médecin réal des galères de France (v. la fin de la notice biographique des Salins).

2.

Hippocratis Coi Medicorum omnium longe Principis, Opera quæ apud nos extant omnia. Per Ianum Cornarium Medicum Physicum Latina lingua conscripta. Index rerum ad calcem operis universi annexus est fœcundissimus.

[Toutes les œuvres que nous connaissons d’Hippocrate de Cos, de loin le Prince de tous les médecins qui sont parvenues jusqu’à nous. Transcrites en langue latine par Janus Cornarius, {a} médecin. Un très riche index des matières a été à la toute fin de l’ouvrage]. {b}


  1. Mort en 1558, v. note [32], lettre 406.

  2. Bale, Froben, 1546, in‑fo de 695 pages : traduction latine non annotée ; v. note [1], lettre latine 166, pour les 22 commentaires que Cornarius a publiés sur ces textes (Bâle, 1579).

3.

« je ne m’en étonne absolument pas ».

4.

« comme sont les charlatans, les empiriques, les chimistes et autres vauriens de cette espèce ».

5.

« cette démangeaison, Galien, a mordu tes petits-fils » : paraphrase de Juvénal (avec Galien pour Gradivus, v. note [9], lettre 752).

6.

Sans doute une élision bienséante de « bougres ».

7.

« Le peuple veut être trompé, qu’il soit donc trompé, etc. »

Ce propos cynique figure dans l’Histoire universelle de Jacques-Auguste i de Thou (livre xvii, règne de Henri ii, année 1556, Thou fr, volume 3, page 29) :

« Ensuite, le cardinal Carafe fit son entrée dans Paris comme légat du pape, {a} avec les cérémonies accoutumées. On rapporte que ce cardinal, qui était impie et se moquait librement de la religion, en donnant sa bénédiction au peuple qui se jetait en foule à ses genoux pour la recevoir, au lieu des paroles ordinaires, répéta plusieurs fois tout bas celles-ci : Trompons ce peuple, puisqu’il veut être trompé. » {b}


  1. Le sulfureux cardinal Carlo Carafa (v. note [58] et  [59] du Borboniana 4 manuscrit), légat de son oncle, le pape Paul iv.

  2. Quandoquidem populus iste vult decipi, decipiatur.

8.

Fleurette « ne se dit qu’au figuré de certains petits ornements du langage et des termes doucereux dont on se sert ordinairement pour cajoler les femmes » (Furetière).

9.

« et c’est véritablement un trésor thérapeutique. »

V. note [14], lettre 738, pour la nouvelle édition (Paris, 1664) des Opera practica de Jacques Houllier (avec ses commentateurs, Louis Duret, Antoine Valet et Jean Haultin). Les précédentes, in‑4o, avaient paru à Paris (1612) et à Genève (1623 et 1635). Guy Patin se méprenait apparemment de nouveau sur l’année de la mort de Jean Haultin (1616 pour 1615, v. notes [19], lettre 181, et [15], lettre 738).

10.

Elysius iucundarum quæstionum Campus, omnium literarum amœnissima varietate refertus. Medicis imprimis, tanquam in quo luxuriantis naturæ spectatissimi flores erumpant, et admiranda illius opera contemplentur, maximè delectabilis Theologis deinde, Iurisperitis, et omnium denique bonarum disciplinarum studiosis, Philosophis, Philiatris, Philologis, Philomusis summe utilis, ac ab omnibus expetitus. Auctore Gaspare a Reies Franco, Illustrissimæ Urbis Carmonensis Medico Iurato.

[Champ Élysée {a} de questions plaisantes, rempli d’une très agréable variété de toutes les lettres. Très utile, en tout premier aux médecins parce qu’y jaillissent les fleurs les plus remarquables de la luxuriante Nature et qu’y sont contemplées ses œuvres à admirer, extrêmement plaisant ensuite pour les théologiens, les juristes et finalement les philosophes, philiatres, philologues et amoureux des Muses qui sont curieux de toutes les bonnes disciplines ; et vivement désiré par tout le monde. Par Gaspar dos Reis Franco, {b} médecin juré de l’illustrissime ville de Carmone]. {c}


  1. V. notule {c}, note [2], lettre 125.

  2. V. la lettre que Guy Patin a écrite le 2 février 1662 à Gaspar dos Reis Franco pour le remercier de l’y avoir cité dans quatre de ses questions.

  3. Bruxelles, Franciscus Vivien, 1661, in‑4o de 746 pages.

Ce sont cent questions portant sur des sujets curieux et principalement médicaux (O. in Panckoucke) :

« Ce livre renferme quelques discussions relatives à des points litigieux de l’histoire de la médecine avant l’expulsion des médecins de l’ancienne Rome. Il est déparé par une crédulité excessive. Ainsi, l’auteur attribue la plupart des maladies à l’influence du démon, ajoutant que le premier soin du médecin doit être de chasser l’esprit infernal par de longues prières. Malheureux les péripneumoniques et les apoplectiques qui tombaient entre ses mains ! »

11.

V. note [6], lettre 736, pour les Opera du P. Théophile Raynaud (Lyon, 1669).

12.
Universa Historia Profana in certa Capita, per annorum decadas digesta, a Christo nato, ad annum millesimum sexcentesimum quadragesimum, cum imperatorum regumque Francorum iconibus. Auctore Iacobo Goutoulas Tolosano, Societatis Iesu Sacerdote. Pars prima. Pars secunda. Pars tertia.

[Histoire universelle profane en ses points capitaux, arrangée par décennies, depuis la naissance du Christ jusqu’à l’année 1640, avec les portraits (écrits) des empereurs et des rois francs. Par Jacques Goutoulas, {a} prêtre de la Compagnie dé Jésus, natif de Toulouse. Première, {b} deuxième {c} et troisième parties]. {d}


  1. Jacques Goutoulas (vers 1580-Poitiers 1662).

  2. Paris, Dionysius Bechet, 1651, in‑4o de 595 pages, depuis l’empereur Auguste jusqu’au ve s.

  3. Ibid. Dion. Bechet et Lud. Billaine, 1659, in‑4o de 576 pages, depuis Anastasius, empereur romain d’Orient, jusqu’au xe s.

  4. Ibid. Dionysius Bechet, 1665, in‑4o de 8655 pages, depuis les empereurs d’Orient Basile et Constantin jusqu’au règne de Louis xiii.

13.

« Profitez de la vie, Vale et aimez-moi. Votre Guy Patin de tout cœur. À Paris, ce 29e de septembre 1664. »

14.

V. note [11], lettre 776, pour l’Abrégé de François Eudes de Mézeray (Paris, 1667).

15.

« la corde finira par rompre tout à fait » (Térence, v. note [4], lettre 791).

16.

« genre de maladie hostile aux vieillards. Vale et aimez-moi. »


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Hugues II de Salins, le 29 septembre 1664

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(Consulté le 22/04/2024)

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