L. 318.  >
À Charles Spon,
le 20 juin 1653

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Monsieur, [a][1]

Je vous écrivis le mardi 10e de juin par la voie de M. Huguetan. Depuis ce temps-là, nous avons ici la confirmation de la prise de Bellegarde, [1][2] faute de poudre à canon, et de vin, et de plusieurs autres choses nécessaires. Le prince de Condé [3] est toujours à Bruxelles, [4] incertain de ce qu’il fera l’été prochain. Le maréchal de Turenne [5] partira dans peu de jours pour aller commander l’armée du roi en Champagne. [2]

Nous avons ici eu et vu, le jour de la fête du Saint-Sacrement, [6] une belle et grande procession [7] en notre paroisse, à laquelle le roi, [8] la reine [9] et le Mazarin, [10] et plusieurs évêques suivant la cour et cherchant fortune, ont assisté fort pieusement et avec une dévotion fort exemplaire. Il faisait moult beau voir cette belle et riche compagnie. Toutes les paroisses ont fait à l’envi les unes des autres, [3] et a fait très beau par tout Paris, ce beau et dévot jour 12e de juin.

Ce même jour, les abbés et moines de Sainte-Geneviève [11] eurent grosse querelle contre le curé et les marguilliers de Saint-Étienne [12] leur voisin. [4] Enfin les moines l’emportèrent, ils eurent l’honneur de la procession ; laquelle achevée, ils rapportèrent sur l’autel de Saint-Étienne le Saint-Sacrement et se retirèrent. Aussitôt les paroissiens crièrent qu’ils n’en voulaient point avoir l’affront, qu’ils voulaient refaire une procession où les moines ne fussent point, ce qui fut fait. Ainsi le bon Dieu eut la peine de retourner pour une deuxième fois à la procession ; et tout cela n’est que zèle du service de Dieu, d’où s’ensuit un gros procès ; et la gorge du juge en fumera. [5] Il y eut pareillement du bruit à Saint-Sulpice pour quelque préséance, et y eut des épées tirées. [6][13]

La diète de Ratisbonne [14] a déclaré roi des Romains [15] le fils aîné [16] de l’empereur, [7][17] combien que le conseiller d’État nommé M. de Vautorte, [18] que l’on y a envoyé de deçà pour tâcher de l’empêcher, n’y soit point encore arrivé. [8] Voyez comment le Mazarin a de bons avis, et bien politiques, aussi bien que de bons amis.

Mais voici bien une autre affaire : les jésuites [19] montrent et font voir une bulle [20] obtenue du pape [21] il y a quatre ans, par laquelle il leur concède indulgence plénière [22] pour tous ceux et celles qui visiteront leurs maisons et églises le troisième dimanche de chaque mois, à la charge qu’ils y auront été confessés et communiés (et qu’ils n’oublieront pas de mettre dans le tronc, cela s’entend : Curia vult marcas, bursas exhaurit et arcas : si bursæ parcas, fuge Papas et Partiarchas). [9] Les curés, étonnés de cette nouveauté, sont allés trouver le nonce du pape, [10][23] ont protesté contre cette bulle, prient le pape de parler là-dessus : si cette bulle est vraie, de la rétracter à cause des conséquences ; si elle est fausse, de punir les jésuites ; sinon, qu’ils s’en plaindront au roi et au Parlement[11] Du côté des curés se rangeront la plupart de leurs paroissiens, la Sorbonne, [24] les jansénistes, [25] les ennemis des jésuites, les politiques [12] qui ne prétendent rien au paradis du P. Ignace, [26] et même le Parlement. Si les jésuites entreprennent de soutenir cette affaire malgré tant d’adversaires, par le moyen du confesseur du roi[13][27] peut-être du Mazarin, ut illos habeat sibi faventes[14] et autres petits tours de souplesse que ces passefins savent tant bien, nous verrons une belle guerre de gens désarmés ; principalement d’autant que l’on tient que les autres moines [28] se déclareront contra gregem Loyolæ[15] Les jacobins ont le rosaire, [29][30] les cordeliers [31] le cordon de saint François, [32] les augustins la ceinture de sainte Monique, [33][34] les carmes ont le saint et benoît scapulaire, [35] et tout cela belles petites inventions pour attraper de l’argent, a mulierculis quas ducunt in captivitate, bene nummatis et multiplici peccato oneratis[16] Toutes ces souplesses de dévotion ont été nommées par les anciens, piæ fraudes et doli industrii[17] Je me souviens d’avoir autrefois lu quelque chose de beau sur cela dans le livre du savant Casaubon [36] adversus Annales Eccleciasticos Card. Baronii[18] N’avez-vous jamais lu ce beau livre ? Ô qu’il est excellent ! Si vous ne l’avez point, je vous prie de me le mander afin que je vous en cherche un. [19] Si ce bon homme ne fût point mort, il avait dessein de réfuter Baronius [37] par douze volumes entiers, ha que cela serait beau ! Pour les Annales ecclésiastiques du cardinal Baronius, si vous m’en demandez ce que j’en crois, je suis de l’avis de Pierre Pithou [38] qui avait écrit sur le dos ou à l’entrée de son premier tome cette parodie térentianne : [39]

Cardinalis Baronius quum primum animum ad scribendum appulit,
Id sibi negoti credidit solum dari,
Papæ ut placerent quas scripsisset fabulas
[20]

Tous ces grands volumes pleins de mensonges mériteraient bien d’être réfutés, mais il faudrait ad Herculeum illum laborem [21] un tel docteur que M. de Saumaise, [40] qui m’a dit lui-même autrefois que, quelque habile que puisse être un homme, s’il est seul et sans secours d’autrui, il ne peut réussir en ce travail s’il n’a en son pouvoir une grande bibliothèque, telle qu’est la Vaticane [41] à laquelle présidait ledit Baronius, in cuius stabulo repurgando opus est altero Hercule, et viro ingeniosissimo[22]

Le prince de Conti [42] a découvert une nouvelle conspiration dans Bordeaux [43] pour le roi. Il a fait arrêter un avocat nommé Chevalier [44] qui a été saisi d’une lettre, laquelle a expliqué tout le secret. Ce pauvre avocat en a été pendu et étranglé, et deuxconseillers qui étaient de la partie se sont sauvés et ont fort bien fait. [23] D’ailleurs, un gentilhomme du pays nommé M. de Lusignan, [45] envoyé par le prince de Conti en Espagne, a rapporté que le secours pour Bordeaux était à Saint-Sébastien, [24][46] tout prêt de partir pour venir à Bordeaux, et que tout au plus tard, il partirait le 12e de ce mois. Cela n’a pas empêché que les Bordelais n’aient renvoyé à Londres y presser encore le secours qu’on leur a fait espérer et y ont envoyé une requête signée de toutes les communautés de la ville. [25]

Le maréchal de Turenne est parti d’ici pour aller commander son armée de Champagne le lundi 16e de juin [Falsum[26] il est encore ici, ce n’est que son train qui est parti], content de la cour en tant qu’il a obtenu le gouvernement de Limousin, dont il a prêté serment, par la démission du duc de Damville, [47] à qui on a donné, de bon argent comptant, l’évêché de Pons [48][49] à un de ses frères qui a été jésuite, [50] et promesse d’une abbaye à un autre frère qui est chanoine de Notre-Dame de cette ville. [27][51][52]

Les jésuites et consorts se vantent ici fort hautement qu’ils auront bientôt de Rome un jugement favorable contre les jansénistes, du parti desquels il y en a trois des plus habiles à Rome, qui y font tout ce qu’ils peuvent pour se défendre. Ces pauvres gens seront assez malheureux pour être condamnés, dans l’iniquité présente du siècle, par un pape qui est fort ignorant et qui ne connaît non plus dans ces difficultés de théologie qu’un aveugle aux couleurs. [28][53]

L’affaire de la citadelle d’Amiens [54] n’est pas encore achevée : M. le chevalier de Chaulnes, [55] frère du défunt, [56] ne veut point en sortir qu’il n’ait touché de l’argent ; on dit que quand le Mazarin l’aura, qu’il y enverra prisonnier le cardinal de Retz [57] sous la garde de M. de Bar [58] qui a autrefois gardé les trois princes dans Le Havre-de-Grâce. [29][59]

On dit ici que les gentilshommes de Nivernais se voyant fort maltraités de quelques soldats qui ravageaient tout, se sont soulevés contre eux, et qu’ils ont mis en pièces la compagnie de la reine et qu’ils ont même poursuivi M. Foullé, [60] intendant de justice dans la province et maître des requêtes, qui s’est sauvé dans Nevers. [30][61]

Je vous prie de me mander (si vous le savez, sinon de vous enquérir) ce que c’est qu’un livre intitulé Flores temporum, in‑fo, imprimé à Genève. Si c’est un livre d’histoire ou de chronologie, et qui ait votre approbation, vous m’obligerez fort si vous voulez prendre la peine de m’en vouloir acheter un. Il a été dit en passant, en ma présence, que c’était un fort bon livre et n’en ai pu savoir davantage. Je n’ai jamais vu ce livre et n’en ai ouï parler que cette fois-là. [31]

Votre échevin de Lyon [62] nommé M. Paquet [63] est enfin heureusement guéri. Il a pris la peine de me venir voir céans ce matin et a été fort étonné de la quantité de mes livres. [64][65] Comme il considérait mon tableau, [66] je lui ai dit que vous en aviez voulu avoir un pareil chez vous, que je vous avais envoyé il y a quelques années, que vous étiez mon bon ami et que je vous écrivais souvent des nouvelles de deçà. Il m’a bien promis de vous voir quand il sera de retour à Lyon et qu’il vous demandera souvent de mes nouvelles. Il fait grand état de M. Gras, de vous et de M. Falconet, mais il méprise fort M. de La Guilleminière : [67] il dit qu’il ne mérite point la réputation qu’il a dans Lyon, mais que ce sont Messieurs vos gouverneurs qui la lui ont donnée. Quoi qu’il en soit, il est bien content de moi et moi de lui.

Ce 19e de juin. Mais voilà votre belle lettre que je reçois, dont je vous remercie. Je suis bien aise que votre jeune apothicaire s’en soit retourné content. Je vous prie de lui faire mes très humbles recommandations quand vous le verrez. M. Des François [68] a raison de ce qu’il vous a dit de Vallot : [69] le Mazarin en a touché 70 000 livres et Vautier [70] en avait donné l’an 1646, à la mort de feu M. Cousinot, [71] 60 000 livres. [32] J’ai vu céans M. de Liergues [72] et me suis bien souvenu du factum de M. de Monconys que je pense vous avoir autrefois envoyé. [33] Dès que M. Rigaud [73] aura travaillé, je vous prie de m’en envoyer la première feuille[34][74] Je vous prie de m’indiquer où c’est que Gaspard Bauhinus [75] a fait cette animadversion sur l’herbier de Daléchamps. [35][76] Je suis bien aise que le blé soit ramendé à Lyon, il est ici à fort bon compte. Je baise les mains à MM. Gras, Falconet et Garnier. Si M. Seignoret [77] ne trouve point vos livres de Vallesius [78] à Genève, il y aura moyen de vous les envoyer de deçà. Ne manquez point, s’il vous plaît, de me le mander dès que vous saurez ce qu’il en aura fait. On dit ici que ceux de Bordeaux se résolvent de prendre l’amnistie que le roi leur a offerte, voyant que le prince de Conti n’a point le crédit de leur faire venir du secours d’Espagne. Il est vrai qu’il y a des vaisseaux à Saint-Sébastien, mais il y a si peu de soldats dedans que c’est folie à ceux de Bordeaux de s’y attendre. [36] Quand Bordeaux sera rendu et le prince de Condé tout à fait humilié, on croit ici que le Mazarin commencera à se venger et à faire le méchant plus que jamais, dont Dieu nous garde. M. le comte de Charost, [79] gouverneur de Calais, [80] a mandé ici que les Hollandais étaient aux mains avec les Anglais depuis cinq jours. [37][81][82] Bref, le diable est partout, mais je ne sais qui enfin sera le maître.

Je me recommande un million de fois à vos bonnes grâces, avec protestation que je serai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Guy Patin.

De Paris, ce vendredi 20e de juin 1653.

M. Paquet me promet de vous faire rendre la présente à Lyon en main propre, c’est lui-même qui me l’a demandé.


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× Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Charles Spon, le 20 juin 1653

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(Consulté le 16.09.2019)