À Claude II Belin, le 2 janvier 1632
Note [10]

Guy Patin exerçait alors la charge de régent d’anatomie (Doctor anatomicus, v. note [49], lettre 152) ; celle de professeur de chirurgie ne fut créée qu’en 1634 (v. note [5] des Actes de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris).

Entre autres charges d’enseignement, le régent d’anatomie dirigeait devant les seuls étudiants en médecine les anatomies ou dissections de cadavre, qui se pratiquaient au cœur de l’hiver dans un amphithéâtre ouvert, quand le froid retardait la putréfaction.

Tolérée dans la chrétienté depuis le début du xvie s., la dissection humaine a été le moteur d’une salutaire révolution médicale : elle permit enfin de connaître l’anatomie véritable de l’homme, préalable indispensable à la compréhension raisonnée de ses maladies.

Avant cela, l’interdit avait été presque absolu : il semble n’avoir été que brièvement levé à Alexandrie, au temps d’Hérophile et d’Érasistrate (iiie-iiie s. av. J.‑C., v. note [4], lettre latine 330) ; leurs écrits (pour la plupart perdus ou profondément altérés), l’observation des plaies ou des squelettes et la dissection des animaux avaient donc été jusqu’à la Renaissance la seule source des connaissances anatomiques, avec bien entendu quantité d’erreurs et de méprises.

La Faculté de médecine de Paris tenait la dissection pour si précieuse qu’elle s’en arrogeait jalousement l’exclusivité, en refusant ordinairement la pratique au Collège de Saint-Côme, c’est-à-dire aux chirurgiens (v. note [1], lettre 591). C’était paradoxalement à un de ceux-là qu’on confiait la besogne de disséquer, sous la sévère autorité du docteur régent qui, perché sur la chaire de l’amphithéâtre, lui disait quoi faire et indiquait en latin aux philiatres ce qu’il leur fallait voir et comprendre. L’exploitation du corps, qui servait aussi aux recherches des anatomistes, s’étalait sur une, voire deux semaines. En exceptant les autopsies, qui n’avaient pas de dessein didactique, les seuls corps dont la dissection fût alors autorisée étaient ceux des suppliciés.

Les Comment. F.M.P. (tome xi, fos 126 vo‑127 ro) contiennent la transcription d’un arrêt du Parlement de Paris daté du 15 janvier 1615 reprenant et confirmant les termes d’un précédent arrêt que les doyen et docteurs de la Faculté de médecine de Paris avaient obtenu de la même Cour le 11 août 1551 :

« par lequel défenses sont faites aux lieutenant criminel, maître et gouverneur de l’Hôtel-Dieu, exécuteur de haute justice <et à> ses valets, <gracieusement ou> par sommes quelconques, de bailler ou délivrer aucun corps mort pour faire anatomies et dissections sans la requête présentée à cette fin par lesdits doyen et docteurs, et signée dudit doyen. Semblablement défenses sont faites aux chirurgiens barbiers et autres étudiants, tant de médecine que chirurgie, de faire aucune anatomie et dissection sinon en la présence d’un docteur en médecine, lequel ce faisant interprétera ladite dissection et anatomie. »

Le motif de ce rappel à l’ordre était :

« qu’au mépris des arrêts de ladite Cour et statuts de ladite Faculté, quelques particuliers chirurgiens ordinaires enlèvent des corps exécutés par justice, soit par force et <brutalité>, ou en vertu de quelque permission qu’ils obtiennent par surprise, sans <l’accord> de ladite Faculté ; comme quelques chirurgiens assistés d’une grande multitude de laquais en auraient fait enlever un samedi dernier, {a} en quoi ils auraient contrevenu auxdits arrêts et statuts, au grand préjudice du public. »


  1. 10 janvier 1615.

Il arrivait au doyen, quand les médecins avaient été déjà bien servis, ou quand le supplicié, roué ou écartelé, était en trop piteux état, de céder un corps aux chirurgiens. Sinon, ils pouvaient soit emporter de force un cadavre après son exécution, soit assister en payant aux dissections privées que les régents de la Faculté organisaient parfois chez eux. Dans l’introduction de son Guy Patin, Pierre Pic fustigeait l’intérêt morbide du médecin pour les exécutions pénales : « il ne se refusait pas assez le plaisir de faire du reportage en matière de crimes et de beaux supplices » (page xxx) ; c’était n’avoir pas compris tout l’intérêt de tels événements pour un docteur régent, puis pour un doyen, fort soucieux d’acquérir la matière indispensable à l’enseignement de ses élèves.

Jacques-Albert Hazon a donné un historique des amphithéâtres de la Faculté de médecine de Paris (Hazon a, pages 63‑64) :

« 1568 : sous le décanat de M. Jacques Charpentier, {a} la Faculté avait formé des décrets au sujet de l’anatomie et la manière de l’enseigner ; mais il fallait un lieu vaste, éclairé, élevé en gradins pour contenir un grand nombre d’auditeurs, qui puissent fixer la vue sur l’objet de la démonstration ; or, ce lieu et cette forme, nécessairement commodes, manquaient.

Dans le même temps, le roi Charles ix, {b} par ses lettres patentes, avait accordé à la Faculté de lever sur chaque licencié de la présente licence et les suivantes, soixante écus d’or, à condition que, les charges déduites, le reste serait réservé à des choses utiles à la Compagnie et au public, telles que : l’augmentation des honoraires des professeurs qui, dans ce temps-là, étaient encore modiques ; un amphithéâtre anatomique ; des distributions manuelles de médicaments ; des laboratoires de chimie ; et autres emplois d’une utilité marquée. MM. Claude Charles, professeur royal, et les deux Riolan, père et fils, {c} zélés pour l’anatomie, crurent qu’il n’y avait pas d’objet plus utile à remplir, dans les circonstances présentes, que la confection d’un amphithéâtre, selon les vues des lettres patentes.

1604 : on éleva un premier amphithéâtre anatomique sous le décanat de M. François Duport, et sous la direction de MM. de Monantheuil et Marescot, commissaires nommés par la Faculté. {d} Il fut construit en quinze jours ; mais il ne fut jugé ni assez spacieux ni assez solide.

La Faculté présenta requête au Parlement, à l’effet d’obtenir un emplacement plus étendu. Le seul qui put convenir fut celui d’une maison aux Écoles, sur la droite en sortant, au coin de la rue ; occupée pour lors par un nommé Évan, qui en était propriétaire, elle était contiguë au petit jardin botanique.

Elle obtint, le 20 juin 1608, des lettres patentes du roi Henri iv qui contraignaient Évan à céder sa maison à la Faculté, en le dédommageant à l’estimation des experts. Le motif des lettres patentes et de l’arrêt d’enregistrement était l’utilité et la nécessité publique. Évan fit opposition à l’arrêt d’enregistrement, mais il fut débouté par les mêmes motifs qui l’avaient fait obtenir. La Compagnie, pour remplir ses obligations envers ce propriétaire, emprunta à rente de l’Université six mille livres. La maison fut bientôt démolie, et l’emplacement en état.

MM. le lieutenant civil, Morin, Du Laurens, {e} anatomiste, premier médecin d’Henri iv, nos commissaires, avec cinq experts architectes, se transportèrent sur les lieux pour visiter l’emplacement, faire des toises, lever des plans et délibérer sur la forme du théâtre anatomique.

1617 : sous le décanat de M. Georges Cornuti, {f} après avoir délibéré longtemps sur un ouvrage de cette importance, l’amphithéâtre fut élevé sur les plans et devis qui avaient été dressés. Il manquait cependant de solidité car, douze ans après, on fut obligé de le réparer, et la Compagnie prétendait des dommages et intérêts contre les entrepreneurs. Construit à jour, c’est-à-dire sans être fermé de vitrages, il y faisait un rude froid, en 1730, lorsque j’assistais aux leçons de MM. Martineng et Léaulte, le premier, professeur de cours, le second, professeur de chirurgie : c’était un reste de l’ancienne simplicité laborieuse de nos pères, qui s’occupaient peu des commodités.

Ce premier amphithéâtre devint bientôt célèbre par les habiles anatomistes qui y firent, dès le commencement, des leçons et des démonstrations : MM. Riolan, second du nom (car le premier était mort en 1606), Littre, Winslow, Duverney, Hunauld et beaucoup d’autres y enseignèrent avec un grand concours. {g} Il retint longtemps le nom de Riolan parce que le second Riolan, le plus célèbre anatomiste de son temps, y démontra des premiers. Cet amphithéâtre, quoique peu solide en apparence, a duré plus de cent vingt ans, pour faire place en 1744 à un beaucoup plus beau, bâti en pierres de taille et fermé de vitrages, sous le décanat de M. Élie Col de Villars. {h} Ce nouvel amphithéâtre a été élevé, comme le premier, aux dépens de la Compagnie qui, à l’exemple de ses ancêtres, animée du zèle pour le bien public, y a employé des sommes considérables. »


  1. V. note [51], lettre 970.

  2. 1560-1569.

  3. V. notes [10], lettre 7, pour Claude Charles, [9], lettre 22, pour Jean i Riolan, et [7], lettre 51, pour son fils, Jean ii.

  4. V. notes [2], lettre 359, pour François Duport, [6], lettre de Samuel Sorbière, probablement datée de 1649, pour Henri de Monantheuil, et [14], lettre 98, pour Michel i de Marescot.

  5. V. note [3], lettre 13, pour André Du Laurens, docteur de l’Université de médecine de Montpellier.

  6. V. note [5], lettre 81, pour Georges Cornuti, qui fut doyen de 1608 à 1610 (ce qui fait douter de l’année 1617 donnée par Hazon.

  7. V. notes [42] et [44] du Manuscrit 2007 de la Bibliothèque interuniversitaire de santé (recueil Peÿrilhe) pour Alexis Littre et Jacques-Bénigne Winslow. Joseph-Guichard (1648-1730), docteur en médecine d’Avignon, et François-Joseph Hunauld (1701-1742), docteur de Reims, furent tous deux professeurs d’anatomie au Jardin du roi.

  8. Élie Col de Villars (1675-1747), docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1713, en fut doyen de 1740 à 1742. V. note [3], lettre 83 pour l’amphithéâtre qui demeure le plus brillant vestige de l’ancienne Faculté, rue de la Bûcherie.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 2 janvier 1632. Note 10

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(Consulté le 21.09.2019)

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