À Claude II Belin, mars-avril 1641
Note [8]

L’antimoine, médicament abhorré de Guy Patin, a tenu une très grande place dans sa vie et sa correspondance : il rêvait de dresser une liste de ses martyrs, sous le nom de Martyrologe de l’antimoine. Au moment où la « guerre de l’antimoine » cessait enfin, un article (non signé) du Journal des Sçavans (no 23 du 7 juin 1666, pages 271‑273), intitulé Décret de la Faculté de médecine et arrêt du Parlement touchant l’usage de l’antimoine, fournissait « à chaud » un des meilleurs condensés qu’on puisse encore lire sur la plus grande querelle médicale française du xviie s.

« Pour mieux comprendre les motifs de cet arrêt, {a} il est nécessaire d’expliquer ce que c’est que l’antimoine, et quel est l’état de la contestation survenue entre les médecins touchant son usage.

L’antimoine est un corps mixte, {b} qui participe de la nature des minéraux et des métaux. On le trouve quelquefois dans les mines d’argent, d’autres fois dans celles de plomb, et souvent dans sa veine propre. Les Grecs l’appellent Στιμμι, les Latins Stibium, et depuis on lui a donné le nom d’antimoine, dont on ne sait pas la véritable étymologie. Quelques-uns ont voulu dire qu’un moine d’Allemagne qui cherchait la pierre philosophale, ayant jeté aux pourceaux de l’antimoine dont il se servait pour purger les métaux et en avancer la fonte, reconnut que les pourceaux qui en avaient mangé, après avoir été purgés très violemment, étaient devenus bien plus gras qu’ils n’étaient auparavant. Un effet si favorable fit songer à ce moine qu’en purgeant de la même manière ses confrères, ils s’en porteraient beaucoup mieux. Mais cet essai lui réussit si mal qu’ils en moururent tous : ce qui fut cause que depuis on appela ce métal Antimoine, comme qui dirait contraire aux moines. On prétend qu’on a trouvé cette étymologie dans un vieux manuscrit apporté d’Allemagne ; mais il faut s’en rapporter à la bonne foi de l’auteur de ce manuscrit, car il est le seul qui rapporte cette histoire. {c} L’antimoine est aussi appelé émétique parce qu’il a la faculté de faire vomir. La manière la plus ordinaire de le prendre est de le faire infuser dans du vin blanc, qui après cette infusion est appelé vin émétique. {d}

Les Anciens n’ont point connu l’antimoine comme un remède purgatif. {e} Ils ne lui ont attribué qu’une faculté astringente et desséchante, et ils ne s’en servaient qu’extérieurement pour empêcher les excroissances de chair, pour nettoyer les ordures qui s’amassent autour des yeux, pour farder, etc.
Les chimistes ayant trouvé le moyen de préparer ce minéral, commencèrent dans le siècle précédent à s’en servir comme d’un purgatif ; mais la Faculté de médecine de Paris condamna aussitôt cet usage, et déclara par un décret solennel que l’antimoine avait une qualité vénéneuse qui ne se peut corriger par quelque préparation que ce soit ; ensuite de quoi, le Parlement donna en l’année 1566 un arrêt par lequel il fit défense de se servir d’antimoine ; {f} et cet arrêt fut exécuté avec tant de rigueur que Paulmier, célèbre médecin de Paris, pour s’être servi d’antimoine et d’autres remèdes chimiques, fut en 1609 chassé de la Faculté. {g}

Néanmoins, comme les médecins virent que les empiriques se servaient utilement de ce remède en plusieurs maladies, et par ce moyen acquéraient beaucoup de réputation à leur préjudice, quelques-uns d’entre eux commencèrent aussi à s’en servir, et pour en autoriser l’usage, trouvèrent moyen de le faire mettre au rang des médicaments purgatifs dans l’Antidotaire qui fut fait en l’an 1637 par l’ordre de la Faculté de Paris. {h}

Depuis ce temps-là, plusieurs médecins, croyant que la Faculté de médecine avait en quelque façon révoqué son ancien décret par cette nouvelle déclaration, ne firent plus difficulté de s’en servir, et il s’en trouva même qui soutinrent hautement dans les Écoles que ce remède était très utile en plusieurs rencontres. Néanmoins, la plus grande partie s’opposa encore à cette nouvelle doctrine, et empêcha qu’on ne l’enseignât publiquement.

Ce ne fut qu’environ l’an 1650 que plusieurs célèbres médecins s’étant déclarés pour l’antimoine, l’usage de ce remède devint très commun, et la question si on s’en pouvait servir fut rendue problématique dans l’École. Divers auteurs ont écrit depuis ce temps-là plusieurs livres pour combattre l’usage de l’antimoine, ou pour le défendre. {i}

Les uns ont dit <1.> que l’antimoine étant un purgatif nouvellement trouvé et très douteux, il n’était pas raisonnable de s’en servir, puisqu’il y en a tant d’autres dont on connaît la nature, et qu’une longue expérience a fait reconnaître salutaires ; 2. que ce minéral tient de la nature de l’arsenic, du mercure et du plomb, qui sont sans contredit des poisons, et partant qu’il doit être mis dans la même catégorie ; 3. que les excessives évacuations que l’antimoine fait faire par haut et par bas, la violence et la promptitude avec laquelle il purge, l’abattement des forces, la subversion et la faiblesse d’estomac qu’il cause, et la petite quantité dans laquelle il opère, faisaient clairement voir que c’est un véritable poison ; 4. que l’antimoine purge indifféremment toutes sortes d’humeurs, bonnes et mauvaises, gâte le foie, et cause souvent l’exulcération du ventricule et des boyaux. {j}

Les autres ont répondu <1.> que l’antimoine après cent ans d’expérience ne peut plus passer pour un remède nouveau, et que si les médecins n’ont point fait autrefois de difficulté de se servir du séné {k} et de plusieurs autres purgatifs qu’Hippocrate et Galien n’ont point connus, on n’en doit pas faire davantage de se servir maintenant de l’antimoine ; 2. que, bien que l’antimoine participe en quelque façon du mercure, et qu’il approche du plomb, il n’est pas pour cela poison, puisqu’on donne aux enfants de l’infusion de mercure pour faire mourir les vers, et que pour guérir l’iléus, {l} que le vulgaire appelle mal de miséréré, on fait avaler des balles de plomb. À l’égard de l’arsenic, sa nature est bien différente de celle de l’antimoine, car il est chaud, âcre, corrosif, et si vénéneux qu’étant avalé ou même appliqué extérieurement, il cause des accidents très funestes ; au lieu que l’antimoine a une vertu rafraîchissante et emplastique, {m} et est si bénin que les Anciens l’employaient aux remèdes des narines et des yeux. 3. Que l’antimoine, pour purger promptement et avec quelque violence, ne doit pas passer pour poison puisque cela lui est commun avec l’ellébore, la scammonée {n} et plusieurs autres purgatifs, qu’on ne met pas au rang de poisons. 4. Que d’autres médicaments ne purgent que par une simple irritation non plus que l’antimoine, et qu’ils ne font point élection des humeurs qu’ils évacuent ; que pour l’exulcération des boyaux, lorsqu’elle arrive, on ne la doit pas imputer à la malignité de l’antimoine, mais à l’acrimonie des humeurs, et que les autres purgatifs peuvent causer les mêmes symptômes que l’antimoine.

Enfin, cette contestation s’est si fort échauffée que, pour l’apaiser, on a été obligé d’avoir recours à l’autorité du Parlement, qui ordonna que la Faculté de médecine s’assemblerait pour délibérer sur ce sujet. En exécution de cet arrêt, les docteurs s’étant assemblés au nombre de 102, le 29e jour du mois de mars dernier, il s’en trouva 92 qui furent d’avis de mettre le vin émétique au rang des remèdes purgatifs ; et suivant leur avis, la Faculté fit un décret par lequel elle approuva l’usage de l’antimoine. Le 10e jour d’avril suivant, la Cour conformément à ce décret donna un arrêt par lequel elle permet aux docteurs en médecine de se servir d’antimoine pour les cures des maladies, d’en écrire et d’en disputer, avec défense à toutes sortes de personnes de s’en servir que par leur avis. »


  1. Arrêt du 10 avril 1666, v. note [5], lettre 873.

  2. Métalloïde ou corps simple qui ne présente pas les caractères physiques des métaux proprement dits.

  3. Selon Jacques Perreau, dans son Rabat-joie de l’Antimoine triomphant (v. note [3], lettre 380), ce manuscrit d’Allemagne aurait été dans la bibliothèque de M. René Moreau, professeur royal ; v. note [2], lettre latine 31, pour Basile Valentin, improbable inventeur de l’antimoine au xve s.

  4. Du grec emein, vomir ; v. note [7], lettre 122.

  5. V. supra, note [7].

  6. V. note [42], lettre 293.

  7. V. note [18], lettre 79, pour la censure de la Faculté qui frappa Pierre Le Paulmier, .

  8. V. note [14], lettre 15.

  9. V. notes [13], lettre 271, [2], lettre 276, [3], lettre 380, [5], lettre 873, etc.

  10. De l’estomac et des intestins.

  11. V. note [6], lettre 15.

  12. Occlusion intestinale.

  13. Emplastique : qui a la vertu de former un emplâtre.

  14. V. note [4], lettre 172.

Précurseur, avec le mercure, de la chimie pharmaceutique qui a permis depuis Paracelse (v. note [7], lettre 7) tant d’immenses progrès thérapeutiques, l’antimoine a progressivement disparu des ordonnances à partir de la fin du xixe s. The Merck Index, an Encyclopedia of chemicals, drugs and biologicals [L’Index Merck, une Encyclopédie des substances chimiques, des médicaments et des produits biologiques] (Merck & Co., Inc., Rahway, 1989, 11e édition) consacre 21 entrées à l’antimoine et à ses sels (pages 110‑113).

  • Par contact direct, et par leurs fumées et poussières, l’antimoine et ses composés peuvent causer dermatite, kératite, conjonctivite et ulcération de la cloison nasale. Il faut se garder des circonstances où l’hydrogène natif réagit avec l’antimoine pour donner naissance la stibine (SbH3), produit hautement toxique (nausées, vomissements, maux de tête, hémolyse, hématurie, douleurs abdominales, mort).

  • L’antimoine sert à présent principalement dans l’industrie chimique comme catalyseur, comme base de colorants et de peintures, etc.

  • Comme escarotique, le trichlorure d’antimoine (Cl3Sb) est utilisé pour faire tomber les cornes des veaux et des chèvres.

  • En pharmacie, on emploie encore l’antimoine pour ses vertus vermifuges et antiparasitaires,dans le traitement des schistosomiases (bilharzioses) et des leishmanioses (kala-azar).

  • Quelques préparations des anciens alchimistes sont bien identifiées :

    • l’algarot, mercure de vie ou régule d’antimoine (v. note [11] de Noël Falconet, 60 ans après) est l’oxychlorure d’antimoine (SbOCl) ;

    • le safran d’antimoine (v. note [52], lettre 211) est son pentasulfure (Sb2S5) ;

    • les fleurs d’antimoine (v. note [9] de l’observation ii) sont l’ancien nom de son trioxyde (O3Sb2).

La thèse de Charles Guillemeau (Paris, 1648) sur la « Médecine d’Hippocrate » contient une observation sur l’antimoine, à laquelle Patin a probablement mis la main.

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x Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, mars-avril 1641. Note 8

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(Consulté le 15.11.2019)

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