L. 185.  >
À André Falconet,
le 22 juin 1649

Monsieur, [a][1]

J’ai trouvé céans votre lettre au retour d’un voyage que j’ai fait à la campagne à dix lieues d’ici, en carrosse bien attelé, où j’étais allé voir l’enfant d’un trésorier qui y était malade de la petite vérole. [2][3] Il fait merveilleusement beau aux champs, mais j’aime encore mieux mon étude [4] où je suis rentré avec une joie que la lecture de votre lettre m’a redoublée. Je vous remercie, Monsieur, de l’affection que vous avez pour moi et de l’état que vous faites de mes lettres. Je n’ai pourtant garde d’attribuer cette bonne réception à leur mérite. [5] On ne parle plus ici du mariage de M. de Beaufort [6] avec la fille du préfet barberin [7] et cela est mis au rang des péchés oubliés. Le mariage de M. de Mercœur [8][9][10] n’est ni fait, ni à faire, [1] il est pendu au croc, sauf à en être retiré et exécuté. Nous ne savons ce que c’est, mais il ne se fait pas, et peut-être que jamais il ne se fera, peut-être que si. Voilà comment vont les affaires de la cour. Pourquoi saurions-nous ce que ces gens-là feront à l’avenir puisqu’ils ne le savent pas eux-mêmes ? Toute leur vie n’est qu’une comédie déréglée et qui n’a aucun acte certain. Le roi, [11] la reine, [12] le Mazarin [13] et toute la cour sont en voyage à Amiens. [14] On dit que le cardinal s’en va faire un voyage à Arras. [15] Les uns disent que c’est pour la paix, les autres pour une trêve de douze ans. Je ne pense point que la reine revienne sitôt à Rueil. [16] Nous avons ici des nouvelles de Bordeaux [17] et de Provence. [18] Les premières sont passables, les autres ne sont pas encore bonnes. La reine a envoyé M. de Comminges [19] à Bordeaux pour y faire exécuter la paix à la place de M. d’Argenson [20] qui a tout gâté. Le Comminges est un lieutenant des gardes du corps. Elle a aussi envoyé M. d’Étampes de Valençay [21] en Provence pour y pacifier tout. C’est un conseiller d’État, frère de l’archevêque de Reims. [2][22]

Bien que je fasse grand état du livre de M. Gassendi, [23] je me donne pourtant la patience tout entière d’attendre qu’il soit achevé. Il est vrai que je souhaite que ce soit très bientôt, mais néanmoins je lui souhaite aussi une totale et entière perfection ; sicque possidebimus animas nostras in patientia[3][24] Il me semble que l’on m’a dit que le même auteur a fait depuis peu imprimer à Lyon un petit livre in‑4o contre M. Morin [25] de motu telluris[4][26][27] Si cela est et qu’il se recouvre aisément, je vous prie de le faire joindre aux autres et j’en paierai volontiers le prix. Je voudrais bien aussi avoir recouvré un petit livre imprimé à Lyon intitulé, ce me semble, Histoire et antiquités de la ville de Marseille, etc. [5][29][29] Ce n’est qu’un petit in‑8o et vous m’obligeriez bien fort de le mettre si vous le pouviez rencontrer. Nous n’avons point ici de nouvelles de M. Gassendi qui est en Provence. Je souhaite qu’il soit en bonne santé. C’est un homme qui mérite de vivre encore un siècle. Oh, que si cela était, qu’il nous ferait encore de bons livres ! Pour le livre du P. Fichet, [6][30] je vous en remercie de tout mon cœur, comme aussi de tous ceux que vous avez dessein de m’envoyer à l’avenir, ce que je ne refuse pas, à la charge d’autant. Pour le Riolan, [31] je pense que vous l’avez maintenant en vos mains. Le livre n’est pas mauvais. L’auteur, qui n’a plus guère de santé, consentait qu’il n’y eût point de table à son livre et disait qu’il n’avait point loisir de la faire. Le libraire disait qu’il ne savait à qui s’adresser pour en faire une. Ils me prièrent tous deux de la faire. J’y consentis et je ne sais si le public m’en saura gré car personne d’ici ne m’en a dit grand merci. Voilà comme sont faits nos grands libraires de Paris. Le livre n’a passé par mes mains que dans le temps que l’auteur me renvoyait les épreuves à lire après lui avec tout pouvoir d’y changer ce que je voudrais ; et de cette façon que je lui ai donnée, je vous assure que le livre n’en est pas empiré car l’auteur n’en peut plus. [7] Son asthme [32] lui ôte tout ce qu’il a de reste de santé. Je vous baise les mains de tout mon cœur, comme aussi à MM. Spon et Garnier [33] à qui je vous prie d’envoyer la présente, [8] et je serai toute ma vie votre, etc.

De Paris, ce 22e de juin 1649.


a.

Bulderen, no xxi (tome i, pages 62‑64) ; Reveillé-Parise, no ccclxvii (tome ii, pages 520‑522).

1.

V. notes [24], lettre 177, pour le projet de mariage du duc de Beaufort avec Lucrezia Barberini, et [8], lettre 184, pour celui de son frère, le duc de Mercœur, avec Laure Mancini.

2.

Guy Patin n’ajoutait rien à ce qu’il avait dit dans sa lettre précédente sur ces émissaires royaux envoyés dans les provinces pour tenter d’y apaiser les mouvements frondeurs.

3.

« ainsi donc sauvegarderons-nous nos âmes par [notre] persévérance » : In patientia vestra possidebitis animas vestras [Par votre persévérance vous sauvegarderez vos âmes] (Luc, 21:19).

C’était l’attente du livre de Gassendi sur la vie et la philosophie d’Épicure : v. note [171], lettre 166.

4.

« sur le mouvement de la Terre. »

Jean-Baptiste Morin (Villefranche dans le Beaujolais 1583-Paris 6 novembre 1656) avait été reçu docteur de la Faculté de médecine d’Avignon ou Valence (selon Guy Patin) en 1613. L’année suivante, il était venu à Paris pour entrer au service de Claude Dormy, évêque de Boulogne (de 1600 à sa mort en 1626), qui l’envoya faire des recherches sur la nature des métaux dans les mines de Hongrie. Il descendit dans les plus profondes et ayant cru reconnaître que la Terre est divisée comme l’air en trois régions, il fit un livre là-dessus : Nova Mundi sublunaris anatomia… [Nouvelle Anatomie du monde sublunaire…] (Paris, Nicolaus Du Fossé, 1619, in‑8o de 144 pages). De retour chez son prélat, Morin avait été initié à l’astrologie judiciaire (prémonitoire) par un Écossais. Dès 1617, il avait prédit avec exactitude l’emprisonnement de Dormy, ce qui lui permit d’entrer dans l’entourage des grands du royaume et d’obtenir en 1630 la charge de professeur royal de mathématiques. Ses talents divinatoires lui valurent beaucoup d’admirateurs aussi crédules qu’influents, mais aussi bien des ennemis.

Dans les remous de la condamnation de Galilée par l’Église de Rome, {a} une âpre querelle astrophysique avait opposé Morin à Pierre Gassendi, {b} principalement inaugurée par trois ouvrages : {c}

L’avis Au lecteur du Recueil sur la querelle entre Morin et Gassendi (Paris, 1650, v. supra notule {b}) en a résumé le motif :

« M. Gassendi ayant été toujours très curieux de chercher à justifier par les expériences la vérité des spéculations que la philosophie lui propose, et se trouvant à Marseille avec Monseigneur le comte d’Alais {a} en l’an 1641, fit voir, sur une galère qui sortit exprès en mer par l’ordre de ce prince […], qu’une pierre lâchée du plus haut du mât, tandis que la galère vogue avec toute la force et la vitesse possible, ne tombe point ailleurs qu’elle ne ferait si la même galère était arrêtée et immobile ; si bien que soit qu’elle aille ou qu’elle n’aille pas, la pierre tombe toujours le long du mât à son pied et de même côté. Cette expérience […] sembla tenir quelque chose du paradoxe à beaucoup qui ne l’avaient point vue ; ce qui fut cause que M. Gassendi composa un traité De Motu impresso a motore translato, que nous vîmes de lui la même année en forme de lettre écrite à M. Dupuy. M. Morin qui avait fait imprimer quelque temps auparavant son ouvrage intitulé Famosi problematis terræ motu hactenus optata, nunc tandem demonstrata solutio, {b} crut que M. Gassendi n’avait eu autre dessein que d’écrire contre son livre, pource que dans cette lettre à M. Dupuy, il détruisait une des plus fortes raisons que l’on a toujours opposées au mouvement de la Terre, et que M. Morin employait pour fondement d’une de ses principales démonstrations. Ce déplaisir joint à l’ambition qu’il a de se signaler en attaquant les hommes de réputation, le porta à faire cet autre livre auquel il donna pour titre Alæ Telluris fractæ, où il ne se contente pas d’impugner {c} à sa mode les raisons de M. Gassendi ; mais il s’oublie jusques à le taxer d’hérésie, en lui déconseillant le voyage de Rome, comme n’y faisant pas sûr pour lui. Alors M. Gassendi suivit l’exemple de Jésus-Christ, lequel n’ayant pas ouvert la bouche durant tous les outrages qu’il avait soufferts jusques là, montra quelque ressentiment de celui que le satellite {d} insolent lui fit, en lui reprochant qu’il offensait le Pontife. Ainsi, M. Gassendi voyant que M. Morin lui faisait un semblable reproche, pensa qu’il ne devait plus se taire et fit son Apologie. » {e}


  1. Louis-Emmanuel de Valois, comte d’Alais, gouverneur de Provence (v. note [42], lettre 155).

  2. « Solution, longtemps souhaitée et maintenant enfin démontrée, du célèbre problème lié au mouvement de la Terre » (Paris, chez l’auteur, 1631, in‑8o), dédié au cardinal de Richelieu.

  3. D’attaquer.

  4. Séide : « celui qui accompagne un autre pour sa sûreté, ou pour exécuter ses commandements. […] On le prend d’ordinaire en mauvaise part pour un archer, un pousse-cul [agent subalterne préposé à arrêter et emprisonner les gens], ou quelque mauvais garnement qui sert aux captures, ou à faire de mauvais traitements à quelqu’un » (Furetière).

  5. La dispute s’envenima plus encore quand elle s’étendit à l’astrologie, après que Morin eut prédit la mort de Gassendi en juillet-août 1650, qui n’arriva pas (Bayle, note I).

Cette querelle de la plus haute importance scientifique dépassant mes compétences, j’ai interrogé mon frère aîné, Jean-Pierre Capron, ancien ingénieur du Corps des Mines, et lui sais profondément gré de m’avoir renvoyé aux Dialogues que Galilée a rédigés à la demande du pape Urbain viii et publiés en italien (Florence, 1632, v. notule {b}, note [19], lettre 226). Guy Patin ne pouvait avoir lu que leur édition latine :

Galilæi Galilæi Lynci, Academiæ Pisanæ Mathematici, Serenmi. Magni-Ducis Hetruriæ Philosophi et Mathematici Primarii Systema Cosmicum : in quo Dialogis iv. de duobus maximis Mundi Systematibus, Ptolemaico et Copernicano, rationibus utrinque propositis indefinite disseritur. Accessit locorum S. Scripturæ cum Terræ mobilitate concilatio.

[Système cosmique de Galileo Galilei, lyncéen, {a} mathématicien de l’Université de Pise, premier philosophe et mathématicien du sérénissime grand-duc de Toscane : {b} où, sous la forme de quatre Dialogues sur les deux plus grands systèmes du monde, ptoléméen et copernicien, sont discutés sans parti pris les arguments proposés par chacun des deux. Y est adjointe une réconciliation des passages de la sainte Écriture avec la mobilité de la Terre]. {c}


  1. Membre de l’Académie romaine des Lynx, v. seconde notule {a}, note [35] du Naudæana 2.

  2. Ferdinand ii de Médicis (v. note [9], lettre 367), à qui Galilée a dédié son livre.

  3. Lyon, Jean-Antoine i Huguetan, 1641, in‑4o ilustré de 377 pages ; réimpression de la toute première édition (Trèves, Elezevier, David Hauttus, 1635), dans la traduction latine de Matthias Bernegger (v. notule {h}, note [11], lettre latine 101) ; dédiée par le libraire à Balthazar de Monconys (v. note [52], lettre 420), alors conseiller au présidial de Lyon.

Le Dialogue, réparti en quatre journées, fait intervenir trois personnages fictifs : Filippo Salviati (Salv. qui défend les idées de Copernic et Galilée), Simplicio (Simpl. qui représente les aristotéliciens) et Giovan Francesco Sagredo (Sagr. dont l’opinion est neutre). La iie journée relate deux expériences menées sur des bateaux en déplacement, qui permettent d’éclairer, sans anachronisme, les échanges entre Gassendi et Morin.

5.

Les Antiquités de la ville de Marseille. Par N. Jules Raymond de Solier jurisconsulte. {a} Où il est traité de l’ancienne République des Marseillais : et des choses plus remarquables de leur État : Translatées de latin en français par Charles-Annibal Fabrot {b} avocat au parlement de Provence. {c}


  1. Jules-Raymond de Soliers (Pertuis, Vaucluse vers 1530-vers 1595), avocat à Aix : étant protestant, il fut forcé de revenir à Pertuis puis de se réfugier au château de Montfuron près de Manosque, où il mourut de chagrin (G.D.U. xixe s.).

  2. V. note [3], lettre 126.

  3. Cologny [Genève], Alexandre Pernet, 1615, in‑9o de 224 pages ; réédition à Lyon, Antoine de Bussi, 1632, in‑8o de 254 pages.

6.

V. note [26], lettre 180, pour l’Arcana… du P. Alexandre Fichet.

7.

V. note [25], lettre 146, pour les Opera anatomica vetera… de Jean ii Riolan dont Guy Patin avait dressé la table (l’index). Dans son Sapienti lectori Monitum, quo declaratur institutum authoris, in hac editione postrema [Avertissement au sage lecteur, où l’auteur déclare son dessein pour cette dernière édition], Riolan n’a pas manqué de rendre un hommage appuyé à Guy Patin pour sa participation déterminante à la préparation de l’ouvrage (2e page) :

Tandem ultimæ et sextæ editionis, quam negligebam, cum aliis anatomicis sub spongia iacentibus, author fuit et promotor eruditissimus medicus, Dom. Guido Patinus, collega noster, cui pro renatæ ac instauratæ huius editionis fructu, si quis accedat philiatris, gratiæ debentur. Scitum est illud Comici, vino vendibili non est opus suspensa hedera,

Laudat venales qui vult extrudere merces

[Enfin, un médecin très savant, Maître Guy Patin, notre collègue, a été l’auteur et l’initiateur d’une sixième et dernière édition, {a} que je négligeais avec d’autres ouvrages anatomiques végétant sous le coude. Nous devons le remercier pour le plaisir de cette édition renouvelée et régénérée, si quelque philiatre {b} y adhère. On connaît ce vers du poète comique, « vin facile à vendre se dispense de la branche de lierre » : {c}

Laudat venales qui vult extrudere merces]. {d}


  1. De l’Anthropographie.

  2. Amateur de médecine.

  3. Expression proverbiale qui a inspiré plusieurs auteurs latins, dont Plaute ou Publilius Syrus (Sentences, vers 985, v. note [9], lettre 511), et qu’Érasme a commentée (adage no 1520) :

    « l’excellence véritable se passe de louanges venues d’ailleurs ; les choses exceptionnelles plaisent pour elles-mêmes et n’ont pas besoin de recommandation extérieure ; semble venir de l’habitude qu’avaient les cabaretiers d’attacher une enseigne représentant un lierre devant leur boutique. »

  4. « Celui qui vante sa marchandise outre mesure veut en être débarrassé » (Horace, Épitres, livre ii, lettre 2, vers 11).

8.

Ou bien Guy Patin avait joint à son envoi une lettre destinée à Pierre Garnier, ou bien il priait André Falconet de lui faire lire celle qu’il lui adressait.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À André Falconet, le 22 juin 1649

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(Consulté le 21/06/2024)

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