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À André Falconet, le 28 février 1662

Monsieur, [a][1]

Depuis peu de jours, le duc de Lorraine, [2] raillant avec le prince de Condé [3] du traité qu’il avait fait avec le roi [4] par lequel, entre autres, le roi lui accordait que les princes de Lorraine [5] deviendraient princes du sang, il lui dit : En toute votre vie vous n’avez pu faire qu’un prince du sang, qui est le duc d’Enghien, [6] et moi, d’un trait de plume, j’en ai fait 24. M. de Vendôme [7] et M. de Courtenay [8] ont présenté requête contre cette nouvelle création de princes du sang. [1] M. le chancelier [9] a aussi parlé hardiment contre ce traité et dit au roi qu’il ne pouvait faire aucun prince du sang qu’avec la reine. Le roi n’a point trouvé bon telles remontrances, c’est pourquoi l’on dit que, nonobstant cela, il ira lundi matin au Parlement pour cette affaire et quelques autres. [2][10]

On parle ici d’amener M. Fouquet [11] dans la Bastille. [12] Son secrétaire Pellisson [13] est dans la Conciergerie. [14] Sans parler du maître, ce M. Pellisson est très habile ; sa disgrâce est plainte de tous les honnêtes gens, on dit qu’elle lui fera perdre l’esprit. Le roi veut envoyer un ambassadeur à l’empereur (on dit que ce sera M. de Vitry) [15][16] pour y faire maintenir le droit de préséance par-dessus tous les autres princes, que le roi d’Espagne [17] lui a cédé. [3]

Ce 26e de février. Hier, la duchesse de Retz [18] fut trouver la reine mère [19] au Louvre et elle la conduisit jusque dans le cabinet du roi, où elles furent avec lui plus d’une heure. [4] Les uns disent que c’est pour la démission de l’archevêché, les autres disent que ce sera un accord pour faciliter le retour du cardinal de Retz. [20] M. de Louvois, [21][22] fils de M. Le Tellier, [23] secrétaire d’État, qui est reçu en survivance, s’en va épouser Mlle de Courtenvaux. [5][24][25] M. l’abbé des Roches, [26] chanoine de Notre-Dame [27] et archidiacre, mourut hier. Il était bien riche du bien d’Église et en faisait un bel usage : carrosse, laquais, équipage, beaux meubles, etc. On parle d’un carrousel [28] qui coûtera bien de l’argent à la noblesse qui y aura part. La reine [29] est grosse et sur cette nouvelle, le roi a dit : Nous ne manquerons pas de petits Courtenay[6] c’est-à-dire de pauvres princes, et incommodés.

Ce lundi 27e de février. Le roi a été ce matin au Palais en grande pompe pour l’affaire du duché de Lorraine et y a demeuré jusqu’à midi ; nous en saurons le succès ce soir. Demain sur les onze heures du matin, sera enterré dans Notre-Dame [30] M. des Roches qui autrefois nous a promis 10 000 écus pour faire rebâtir nos Écoles. [31] Toute notre Faculté est priée à cet enterrement, je ne sais pourtant si nous aurons les 10 000 écus, bien que la donation en soit bien faite, et même insinuée au Châtelet de Paris [32] dès l’an 1644. [7] On dit qu’il laisse plus de 100 000 écus à l’Hôtel-Dieu de Paris [33] et sa grande bibliothèque [34] à la Sorbonne. [35] Il aurait bien pu nous faire davantage de bien, mais il se mécontenta de nous sur le refus que nous lui fîmes de rompre nos statuts [36] pour plusieurs particuliers qu’il nous recommandait trop souvent, et cela n’allait qu’à ruiner notre Faculté. Moribus antiquis res stat Romana, virisque[8][37] Je lui dis un jour chez lui, ayant été député de notre Faculté, qu’il eût été à souhaiter qu’il nous laissât dans l’observance rigoureuse de nos statuts plutôt que de nous porter à les rompre, et que nous étions résolus avec sa permission de n’en rien faire.

On ne parle plus ici de ces derniers duellistes, [38] ils sont assez malheureux d’être hors de France et d’avoir perdu leurs biens. [9] Le cardinal de Retz a donné sa démission de l’archevêché de Paris, duquel, une heure après, le roi envoya le brevet à M. de Marca, [39] archevêque de Toulouse. [40] Voilà bien du malheur pour le premier, qui est un honnête homme, et une étrange fortune pour le second, qui vient de si loin à une si belle charge. On dit aussi qu’il deviendra cardinal, mais il est déjà bien vieux et je crois qu’il a plus de 70 ans. Je l’ai entretenu deux heures dans sa chambre depuis un mois, il a encore l’esprit fort présent, mais je le trouve sec et cassé, senectus ipsa morbus est[10][41] Le roi s’en va dans peu de jours au Bois de Vincennes, [42] il veut être duc de Lorraine absolument, iure vel iniuria[11] ce n’est pas à moi à le décider. Sa déclaration en fut hier enregistrée au Parlement où M. le premier président [43] harangua fort bien, et où il parla de la misère du peuple et des punitions exemplaires que le roi veut faire en bref ; ce que l’on sous-entend des partisans. La Chambre de justice [44] a fait donner assignation à plusieurs particuliers pour savoir s’ils n’ont aucun commerce avec Bruant, [12][45] Catelan, [46] Boislève [47] et autres. Si ceux qui ont été mandés n’y obéissent, ils sont déjà condamnés à payer le jour même 500 livres d’amende. Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 28e de février 1662.


1.

La seigneurie de Courtenay, alors représentée par Louis (1610-1672), seigneur de Chevillon et prince de Courtenay, et son fils Louis-Charles (1640-1723), remontait au début du xie s. Élisabeth de Courtenay, héritière de la branche aînée, avait épousé Pierre de France, septième et dernier fils de Louis vii le Gros, roi capétien de France, et leurs enfants avaient porté et transmis le nom de Courtenay. Gaspard i de Courtenay (1550-1609) avait présenté sans succès à Henri iv une première requête pour être reconnu prince du sang ; six renouvellements consécutifs de la demande furent infructueux. Exaspérés, les Courtenay avaient pris durant la Fronde le parti du prince de Condé, sur sa promesse de leur donner satisfaction.

Dans le nouvel épisode qu’évoquait ici Guy Patin, les Courtenay, pour appuyer leur revendication, avaient présenté au roi une histoire de leur Maison écrite par le généalogiste Jean Du Bouchet (v. note [6], lettre 692), mais sans plus de succès que les fois précédentes.

2.

Le lundi 27 février vers neuf heures du matin, le roi se rendit à la Sainte-Chapelle (v. note [38], lettre 342) pour entendre la messe, puis à la Grand’Chambre pour tenir un lit de justice au sujet du traité de Montmartre récemment conclu avec le duc de Lorraine (v. note [4], lettre 724) (Levantal). La remontrance du Chancelier Pierre iv Séguier à Louis xiv tenait au fait que le titre de prince du sang ne devait être accordé qu’aux descendants mâles en ligne directe d’un roi de France.

3.

François-Marie de l’Hospital, duc de Vitry et de Châteauvillain (mort en 1679), fils aîné de Nicolas (v. note [3], lettre 19), faisait carrière dans la diplomatie. En 1677 il allait être nommé conseiller d’État d’épée. Au moment des conférences de Rueil qui avaient mis fin, en mars 1649, à la première Fronde, on trouve parmi les Demandes particulières de Messieurs les généraux et autres intéressés (Mme de Motteville, Mémoires, page 269) :

« M. le marquis de Vitry demande, tant pour lui que pour quelques officiers, l’exécution de l’article concernant le rétablissement des charges de la guerre, et des lettres patentes de duc et pair, telles qu’on a accordées à MM. de Liancourt, de Damville, de La Meilleraye et autres, par les mêmes raisons que celles qui les leur ont fait accorder, avec le tabouret et prérogatives pour Madame sa femme. »

Saint-Simon (Mémoires, tome vi, page 140) dit de François-Marie de L’Hospital qu’il n’était que duc à brevet parce que Louis xiv, en 1650, avait élevé pour lui la terre de Châteauvillain en duché-pairie, mais les lettres d’érection n’en furent pas enregistrées.

V. note [18], lettre 619, pour la très funeste aventure de Vitry avec Melle de Guerchy.

4.

Catherine (1612-1677), fille de Henri, deuxième duc de Retz (mort en 1659 sans descendant mâle), avait épousé en 1633 un cousin germain de son père, Pierre de Gondi (v. note [22] du Borboniana 7 manuscrit), frère aîné du cardinal de Retz. Pierre était ainsi devenu le troisième et dernier duc de Retz car il n’eut, lui non plus, pas de fils.

5.

François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois (Paris 1641-Versailles 1691), qui allait être appelé à une grande carrière de ministre, restait (depuis la mort de son frère aîné Michel, en 1645) le plus âgé des fils de Michel Le Tellier (v. note [89], lettre 166). Après avoir soutenu ses thèses de philosophie, il avait été nommé, en 1658, conseiller au parlement de Metz. La même année, il avait reçu les provisions de la charge de secrétaire d’État à la Guerre dont son père lui avait obtenu la survivance en 1655. Il exerçait dans cette charge depuis février 1661, en l’absence de son père qui allait en conserver la signature jusqu’en 1677, année où il devint chancelier.

François-Michel épousait alors Anne de Souvré (1646-1715), fille de Charles de Souvré, marquis de Courtenvaux, et riche héritière (avec elle s’éteignait la dynastie des Souvré de Courtenvaux).

Fort estimé pour la réorganisation des armées qu’il entreprit d’abord, Louvois obtint la confiance et la faveur de Louis xiv, et ne cessa plus d’acquérir charges et titres : surintendant général des postes en 1668 ; grand vicaire de l’Ordre de Saint-Lazare en 1670 ; chancelier de l’Ordre du Saint-Esprit en 1671 ; secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1671 ; ministre d’État, membre du Conseil d’en haut en 1672 ; etc. (R. et S. Pillorget).

6.

V. supra note [1], pour l’allusion perfide de Louis xiv aux Courtenay.

Après avoir donné naissance à Louis, le dauphin, le 1er novembre 1661 (v. note [12], lettre 715), la reine Marie-Thérèse était enceinte d’Anne-Élisabeth (v. note [14], lettre 736).

7.

« Insinuer, en termes du Palais, signifie écrire un acte dans un registre afin qu’il devienne public et qu’il ne puisse être changé ni altéré. L’ordonnance veut qu’on insinue les donations entre vifs dans les quatre mois, à peine de nullité. Toutes les substitutions doivent être insinuées, soit qu’elles soient faites par contrat, soit par testament. Il faut insinuer tous les actes en matière bénéficiale, surtout les procurations pour résigner, les prises de possession, les nominations des gradués, etc. » (Furetière).

Guy Patin rappelait ici le généreux legs que Michel Le Masle, abbé des Roches, avait fait à la Faculté de médecine de Paris, en 1643, pour embellir les Écoles de la rue de la Bûcherie (v. notes [3], lettre 83, et [14] des Décrets et assemblées de 1650‑1651 dans les Commentaires de la Faculté).

8.

« Rome a pour seul appui ses coutumes anciennes et ses grands hommes » ; précepte d’Ennius (Fragments, xviii) repris par saint Augustin (La Cité de Dieu, livre ii, Rome et les faux dieux, chapitre xxi, § 3).

9.

V. note [2], lettre 720, pour le grand duel des huit gentilshommes qui avait forcé les sept survivants à s’enfuir du royaume.

10.

« la vieillesse est en soi une maladie » (Térence, v. note [29], lettre 418).

Pierre de Marca, à qui Guy Patin avait écrit le 23 janvier 1662 une lettre fort déférente mais pleine de sous-entendus graveleux , ne fut pas nommé cardinal ; né en 1594, il était alors âgé de 68 ans.

11.

« de gré ou de force ».

12.

Louis Bruant des Carrières (1611-1689), secrétaire du roi (1655-1659) puis conseiller d’État (1659) et maître ordinaire en la Chambre des comptes (1661), était un des commis de Fouquet. Il partit se réfugier à Liège et finit par revenir en grâce (1674) (Dessert a, no 81).

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no cv (pages 319‑320), et Bulderen, nos cclxxvi (tome ii, pages 315‑316), du 28 février, et cclxxvii (pages 316‑319), du 29 février (date impossible, étant donné que 1662 n’a pas été une année bissextile) ; Reveillé-Parise, no dxcix (avec la même impossibilité de date ; tome iii, pages 400‑403).

Le contenu des deux lettres de l’édition Bulderen, convainc de n’en faire qu’une seule, dont le premier paragraphe forme la lettre no cv de Du Four et no cclxxvi de Bulderren, et n’a pas été transcrit par Reveillé‑Parise.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 28 février 1662.
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(Consulté le 04.10.2022)

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