L. latine 437.  >
À Johann Daniel Horst, le 7 septembre 1667

[Ms BIU Santé no 2007, fo 217 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Daniel Horst, docteur en médecine, à Francfort.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Ce libraire de votre ville qui a récemment imprimé les Opuscula de Caspar Hofmann, [2] dont je ne sais pas même encore le nom, [3] a commis une grave erreur en voulant envoyer ici, sans aucune lettre, les exemplaires qui m’en sont destinés. Faute d’en avoir une, nos imprimeurs, [4][5][6] asservis et agités par l’espoir du gain, [7] ont jeté les mains sur son tonnelet et retiennent tous les exemplaires qu’on y a emballés pour moi ; cela m’a valu de devoir leur intenter un procès qui n’a pas encore pu être conclu, et j’ignore quand il se terminera. [8] Mais en attendant, je vous prie de le prévenir de ne plus rien m’expédier par la voie de Bâle, ou par quelque autre que ce soit, sans qu’il m’en ait avisé et que je lui aie indiqué par où [Ms BIU Santé no 2007, fo 218 ro | LAT | IMG] je veux qu’il m’envoie quoi que ce soit. Si vous me demandez pourquoi ces marauds agissent et manigancent ainsi contre moi, je vous répondrai en peu de mots : ils se comportent là en pillards avilis et animés par l’appât du lucre, arguant du fait, parfaitement abject, que je veuille faire le libraire et vendre des livres. Grands dieux ! tel n’est pas mon métier, le mien est bien celui d’enseigner publiquement dans la chaire royale que j’occupe et de soigner les malades. [9][10] Voyez, très distingué Monsieur, la sottise de ces fripons, et riez-en. Os hominum ! [1][11] Aussi dirai-je avec Pétrarque, Pulchra sane ars et eximia, sed sceptica, quæ de philosopho facit librarium ! [2][12][13] qui est un métier auquel je n’entends rien. Toute ma vie j’ai acheté des tas de livres, mais n’en ai jamais vendu aucun. Je dirai même avec Juvénal : [14] Quid faciam Romæ ? mentiri nescio ; librum, qui malus est, nequeo laudare[3] À l’âge que j’ai, si je voulais exercer une telle profession, ce serait vraiment descendre ab equis ad asinos[4][15] Vous mettrez donc votre homme en garde et m’aimerez, s’il vous plaît, comme vous avez fait jusqu’ici. Je salue votre très cher fils. [16] Vale, aimez-moi et croyez fermement que je ne veux pas être libraire parce que je ne sais pas mentir. En outre, officina nihil habet ingenui, etc[5][17]

De Paris, le 7e de septembre 1667.

Vôtre de tout cœur, Guy Patin.


1.

« Voyez l’effronterie de ces gens ! » (Cicéron, v. note [15], lettre 421).

Après sa lettre de la veille à Sebastian Scheffer, Guy Patin évoquait ses mésaventures, mais en procurant à Johann Daniel Horst de plus amples détails sur l’accusation de commerce illicite de livres que le syndicat des imprimeurs parisiens avait portée contre lui et son fils Charles (v. le début des Déboires de Carolus).

Thomas Matthias Götze (v. note [5], lettre latine 139) était le libraire de Francfort qui venait de publier les Opuscula medica [Opuscules médicaux] de Caspar Hofmann (v. note [14], lettre 150). Il en avait enfermé rien de moins que cinquante exemplaires dans un tonneau, en négligeant d’y joindre la lettre de voiture requise ; ce qui avait autorisé ses confrères parisiens à bloquer le colis en douane (v. notes [3], lettre latine 432, et [2], lettre latine 434), comme possible preuve à charge, au grand dam de Patin, mis à son insu dans l’incapacité de récupérer l’envoi qui lui était destiné et sous le coup d’un délit de contrebande.

V. note [8], lettre latine 443, pour un amusant retour de Patin sur sa pratique du métier de libraire.

2.

« Ah ! le bel et éminent artifice, mais spéculatif, qui d’un philosophe fait un libraire » : citation de Pétrarque (v. note [17], lettre 93), De Remediis utriusque fortunæ [Les Remèdes aux deux fortunes], livre i, dialogue xliii, De librorum Copia [L’Abondance des livres], à laquelle Guy Patin a ajouté sed sceptica [mais douteux (en latin tardif)].

La Bibliothèque universitaire d’Uppsala (Suède) conserve un billet manuscrit « orphelin » de Guy Patin (Uppsala universitetsbibliotek, Waller Ms fr‑07025) ; sans date ni destinataire, il contient une double référence à Pétrarque (avec deux passages barrés, ici transcrits entre accolades) :

Adam parens ille publicus generis humanis, quamdiu solus fuit nemo felicior : mox ut comitatus, nemo miserior, solus stetit, comitatus ruit. Solus beatæ civis patriæ, comitatus, infelicis exilii peregrinus : solus, in requie et gaudio : comitatus, in laborib. et dolorib. multis. Deniq. solus immortalis fuerat, junge sociam, mortalis efficitur. {etc.} Iam tunc clarum et insigne præsagium, quid de societate fœminea sperare posteritas deberet. Petrarcha.

{Elogia Fernelij. Laus et vituperium Medicinæ.}

Du petit garson à qui la Mere mourante donna un bon Père, voyez Petrarque,
in remedijs utriusque fortunæ, dialog. 50. sub finem.

[« Aussi longtemps qu’il a été seul, personne ne fut plus heureux qu’Adam, l’ancêtre commun de tout le genre humain. Dès qu’il a eu de la compagnie, personne n’a été plus malheureux que lui. Tranquille tant qu’il fut seul, il s’est précipité dans les tourments quand il ne l’a plus été. Dès lors, de seul habitant d’un opulent pays, il s’est mué en étranger frappé de misérable exil. Jouissant de la paix et de la joie quand il était seul, une fois accompagné, il a vécu dans les peines et les douleurs sans nombre. Seul, il était immortel ; donnez-lui une compagne, et il devient aussitôt mortel. {etc.} Ainsi s’est depuis lors établie l’insigne et célèbre prédiction que la postérité de l’homme ne doit être espérée que de son association à une femme. » Pétrarque {a}

{Éloges de Fernel. Louange et blâme de la médecine.} {b}

Du petit garçon à qui la mère mourante donna un bon père, voyez Pétrarque in Remedijs utriusque fortunæ, à la fin du dialogue l]. {c}


  1. Transcription intégrale du chapitre i, De Solitudine parentis humani generis Adam [La Solitude d’Adam, l’ancêtre du genre humain], section ii du Francisci Petrarchæ V. C. de Vita solitaria liber ii [Second livre du très illustre Francesco Petrarca (Pétrarque) sur la Vie solitaire] (1346) ; il n’y manque que les cinq premiers mots : Et ut a primis ordiar… [Et pour commencer par le début…].

    J’ai corrigé les minimes écarts du texte de Patin pour le rendre parfaitement fidèle à sa source imprimée (Francisci Petrarchæ… Opera quæ extant omnia… [Œuvres complètes de Pétraque…], Bâle, Henricus Petrus, 1554, volume 1, pages 253‑254).

  2. Ligne rayée par Patin. Les « Éloges de Fernel » peuvent correspondre aux Virorum celebrium de Fernelio Judicia [Jugements d’hommes célèbres sur Fernel] qui occupent quatre pages dans les préliminaires de son Universa Medicina [Médecine universelle] (édition d’Otto van Heurne, Utrecht, 1656, v. note [3], lettre 463). Je n’ai trouvé, ni là ni ailleurs, de référence correspondant à « Louange et blâme de la médecine ».

  3. Ce dialogue appartient au livre ii des Remèdes aux deux fortunes ; il est intitulé :

    De Filio, qui alienus inventus est.
    Si dabitur soboles alieno semine nata,
    Fac foveas etiam, cum sit imago Dei
    .

    [Du Fils issu d’autrui.
    Si te vient un enfant né d’un autre que ton mari, choie-le aussi parce qu’il est à l’image de Dieu].

    À la fin de ce dialogue sur les bâtards, Ratio [la Raison] dit cette histoire à Dolor [la Peine] :

    Circa littus oceani, quod Britanniam ab adverso conspicit, ante non multos annos fama est, fuisse mulierculam inopem, sed forma appetabili, et insigni lascivia : hæc dudodecim parvos filios, totidem ex viris genitos habebat, annuis ætatum interstitiis inter se distantes. Instante autem mortis hora, vocari prope virum iubet ; et non est, inquit, amplius ludi tempus, nullus horum puerorum ad te spectat, præter maiorem solum : primo enim anno nostri connubii, casta fui. Sedebant tunc forte pueri omnes humi, circa ignem, more gentis, aliquid manducantes. Stupente igitur viro, atque illis rei novitate suspensis : illa singulorum patres ordine nominat : quod audiens omnium minimus, qui triennis erat, panem, quem dextera, et rapam, quam habebat in manu altera, in terram posuit : ac tremens desiderio, et ambabus manib. in altum erectis, adorantis in morem ; Da, inquit, quæso, mihi genitrix, aliquem bonum patrem. Cumque illa in fine verborum patrem parvuli nominasset, et famosum quendam, divitemque hominem, reassumpto in manibus cibo ; Bene habet, inquit ; Bonus est pater.

    [On raconte que, sur le rivage qui fait face à l’Angleterre, voilà quelques années, vivait une pauvre petite femme, mais remarquable pour sa beauté et sa lascivité. Elle avait donné naissance à douze fils, nés à intervalles d’une année et engendrés par autant de pères. L’heure de sa mort approchant, elle demanda à parler à son mari : « Il n’est plus temps de s’amuser, lui dit-elle, aucun de ces enfants n’est de toi, hormis l’aîné, car ma conduite a été irréprochable durant la première année de notre mariage. » À ce moment, il se trouvait que tous les enfants étaient là, assis sur le sol autour du feu, mangeant quelque chose, à la manière de ces gens. La nouveauté de cette révélation frappa son mari de stupeur et plongea ses garçons dans la perplexité. Elle donna à chacun d’eux, dans l’ordre de sa naissance, le nom de son père. Entendant cela, le plus jeune de tous, âgé de trois ans, posa à terre le morceau de pain qu’il avait dans la main droite et la rave qu’il tenait dans l’autre ; puis tremblant d’impatience et les levant toutes deux en l’air, à la manière de ceux qui implorent, il dit : « Ma mère, donne-moi, je t’en prie, un bon père ! » Prononçant alors ses ultimes paroles, elle nomma ce père, qui était un homme riche et connu ; après quoi, le petit garçon reprit sa nourriture en mains et dit : « Tout va bien, j’ai un bon père »].

    Le Borboniana a repris ce conte (v. note [69] de sa quatrième partie).


Tout cela méritait bien d’être transcrit et traduit, mais ne permet pas de deviner celui à qui Patin destinait son curieux billet. Tout ce que je peux en dire de certain est que, dans la collection Waller des manuscrits d’Uppsala, sa cote (Ms fr‑07025) suit celle des deux pièces (Ms fr‑07024) que j’ai placées à la fin de la lettre du 22 mars 1657 à Christiaen Utenbogard.

3.

Juvénal (Satire iii, vers 41‑43), avec deux légères altérations :

Quid Romæ faciam ? mentiri nescio ; librum,
qui malus est, nequeo laudare et poscere ; motus
astrorum ignoro
.

[Mais moi, qu’irais-je faire à Rome ? Je ne sais pas mentir. Si un livre est mauvais, je ne peux le vanter ni le réclamer. Je n’entends rien aux mouvements des astres].

Guy Patin n’était pas de mauvaise foi quand il clamait son innocence (v. note [3], lettre latine 432) : comment pouvait-il avoir prévu que Sebastian Scheffer et son imprimeur, Thomas Matthias Götze, iraient lui envoyer les cinquante exemplaires des Opuscula medica de Caspar Hofmann (v. supra note [1]), que le syndic des libraires parisiens avait découverts dans leur tonneau le 24 juillet 1667 (v. note [2], lettre latine 434) ?

4.

Ab equis ad asinos [Des chevaux aux ânes] est un adage antique qu’Érasme a commenté (no 629) :

Ubi quis a studiis honestioribus ab parum honesta deflectit, veluti si quis e philosopho cantor, e theologo grammaticus, e mercatore caupo, ex economo qoquus, et fabro fieret histrio.

[Se dit quand, après avoir suivi des études fort honorables, on se tourne vers une condition qui l’est bien moins : par exemple, un philosophe qui se ferait chanteur, un théologien grammairien, un marchand cabaretier, un trésorier cuisinier, un artisan comédien].

5.

« il n’y a rien de noble dans une boutique, etc. » (Cicéron, v. note [3], lettre 612).

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Daniel Horst, ms BIU Santé no 2007, fos 217 vo‑218 ro.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 217 vo.

Clariss. viro D. Io. Dan. Horstio, Med. Doctori, Francofurtum.

Vester ille Bibliopola, Vir Cl. qui nuper typis mandavit Opuscula Casp. Hofmann[i]
cujus nequidem nomen adhuc teneo, in eo graviter peccavit quod mihi destinata
exemplaria mittere voluerit absque ulla epistola : cujus defectu, Bibliopolæ
nostri, lucri spe adducti et inescati, in modiolum vestrum manus injecerunt,
omniáq. exemplaria in modiolo inclusa mihi retinent, unde factum est ut mihi
in illos descendendum fuerit in litem, quæ nondum potuit terminari : nec quand[o]
terminabitur scire possum : interea v. Te rogo ut illum moneas, ne posthac
quidquam mihi destinatum mittam per viam Basilensem, aut quamlibet
aliam, nisi priùs monitus fuerim de mittendis, et indicaverim per quam viam

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 218 ro.

quidquid illud sit, mihi transmitti velim. Quod si quæras à me, cur tale quid in me
nebulones isti moliantur et aggrediantur : paucis respondeo : hoc faciunt tanquam
prædones, lucri spe adducti et inescati, turpissima ratione innixi, me velle librarium
agere, et si Dijs placet, libros vendere : meum hoc non esse, sed in cathedra regia
publicè profiteri, et ægris medicinam facere : Vide quæso, Vir Cl. et ride ejusmodi
nebulonum fatuitatem : os hominum ! dicam cum Petrarcha : pulchra sanè ars et
eximia, sed sceptica quæ de Philosopho facit librarium : in qua quidem arte nihil planè intelligo :
tota vita libros emi quam plurimos, sed nullum unquam vendidi : imò dicam cum
Iuvenale : quid faciam Romæ ? mentiri nescio : librum qui malus est, nequeo
laudare : hoc verè esset ab equis ad asinos descendere si hac ætate mea, talem
artem vellem exercere. Monebis igitur tuum hominem, et me, si placet amabis, ut
antehac fecisti. Dilectissimum filium tuum saluto. Vale, et me ama, et
firmiter crede, me nolle librariam exercere, quia mentiri nescio : adde quod officina
nihil habet ingenui, etc. Parisijs, 7. Sept. 1667. Tuus ex animo, Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Daniel Horst à Guy Patin, le 7 septembre 1667.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=1470
(Consulté le 11.05.2021)

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