De la chirurgie de précision pour sauver un monument de l’anatomie

Article de Laura Capogna – Elève en 5e année en spécialité Arts graphiques-Livres au département des restaurateurs de l’Institut national du patrimoine

La Bibliothèque interuniversitaire de santé conserve dans ses réserves plusieurs exemplaires du célèbre ouvrage De Humani corporis fabrica. Il est considéré comme le premier traité d’anatomie moderne et est le fruit de seulement quatre années de travail d’André Vésale, médecin et anatomiste parmi les plus connus de la Renaissance.

Fig. 1 (a) Secunda musculorum tabula, édition de 1543

Cet ouvrage rédigé en latin, langue du savoir, comprend de nombreuses illustrations du corps humain, allant de l’allure générale de corps (fig. 1 a) aux plus petits détails de son anatomie. De la première version publiée en 1543, la BIU Santé conserve un exemplaire. Elle possède également dans ses collections cinq exemplaires de la seconde édition de 1555.

 

 

 

 

L’un d’entre eux a fait l’objet d’un projet de conservation-restauration en partenariat avec l’Institut national du patrimoine (Inp), et c’est à l’occasion de sa restitution au sein des collections, après une longue absence, que nous avons jugé utile d’en relater les principales étapes.

Fig. 1 (b) Plat supérieur

 

Cet exemplaire nous est parvenu dans sa reliure d’origine (fig. 1 b), datée de 1558, à laquelle un soin particulier a été apporté lors de sa réalisation. En effet, les deux plats présentent un décor très riche occupant toute leur surface. Ce décor est composé d’encadrements rectangulaires de filets triples, un gras entouré de deux maigres.

                                                                                                                                 

 

Des figures bibliques s’insèrent en abondance dans la structure formée par cet encadrement. Parmi elles, on compte Saul, Lucrèce ou encore David (fig. 2 a). Cette richesse dans le décor est aussi visible sur les parties métalliques gravées et embouties (fig. 2 b). Le soin apporté à cette reliure est également visible à travers la complexité du façonnage des ais (plats en bois), notamment sur les chants.

Fig. 2 a : Détails du décor
Fig. 2 b : détails des gravures sur les pièces métalliques

 

 

 

 

 

 

 

 

L’arrivée de cet ouvrage au sein de l’atelier d’Arts graphiques-Livres de l’Inp est le fruit d’une longue collaboration entre les deux établissements. C’est au cours du premier chantier-école[1] effectué en 2008 au sein de la BIU Santé (alors nommée BIUM : Bibliothèque interuniversitaire de médecine) que cette pièce importante a été proposée pour restauration à Thierry Aubry, responsable de l’atelier. Compte tenu de l’état de l’ouvrage, il n’était pas envisageable d’en entreprendre le traitement dans les conditions d’un chantier-école, à savoir sur un temps court et en dehors d’un atelier équipé.

C’est pourquoi il a été décidé de faire venir l’ouvrage au sein de l’Inp. En effet, son état de conservation était très préoccupant et il était exclu de le présenter en exposition. Il n’était en aucun cas manipulable en l’état sans risques d’aggravation majeure des altérations présentes.

Les principaux dommages, imputables à un dégât des eaux survenu à la BIU Santé au cours des années 1980, ont touché à la fois le corps de l’ouvrage, la structure et le cuir de recouvrement. L’infestation du papier – par des micro-organismes – qui a suivi le dégât des eaux, a causé une très grande fragilisation ainsi que des taches et auréoles sur chaque feuillet (particulièrement sur les marges de tête) (fig. 3).

Fig. 3 : Dommages sur le corps d’ouvrage

L’eau a eu également un effet dévastateur sur le cuir : rétraction, noircissement, forte réticulation et lacunes importantes sur les plats (fig. 4).        

Fig. 4 : Dommages du dégât des eaux sur le cuir de couvrure (a) sur le plat supérieur, (b) sur le plat inférieur

               

Fig. 5 : Cassure du plat inférieur

D’autres altérations relevées, n’ayant pour autant pas forcément la même origine, menaçaient fortement la conservation de l’ouvrage. Parmi ces dernières, l’on peut citer l’absence totale du dos, une grande fragilisation de la structure du livre, en particulier de la couture, les plats en grande partie détachés et cassés (plat inférieur), ainsi que des fentes du bois des ais (fig. 5).

 

 

 

Il était donc nécessaire d’intervenir sur la structure et le corps d’ouvrage afin qu’ils retrouvent une intégrité structurelle qui permettrait à nouveau sa manipulation et sa consultation sans risques.

A la suite d’un constat d’état, de l’établissement d’un diagnostic et de l’analyse des valeurs historique, d’usage et esthétique dont cet ouvrage est porteur, il a été décidé, en accord avec la BIU Santé, de réaliser un traitement minimaliste, plus particulièrement sur la reliure, visant à le stabiliser en conservant au maximum son aspect actuel. Cette approche permettait d’interagir le moins possible avec l’histoire particulière de l’ouvrage en offrant une certaine visibilité sur les matériaux et techniques de façonnage utilisés au milieu du XVIe siècle. Par ailleurs, un comblement complet des lacunes de la couvrure aurait provoqué une gêne visuelle par une trop grande présence de la restauration. En effet, les parties noircies et déformées du cuir d’œuvre n’auraient pas pu retrouver leur couleur et leur planéité d’origine. De ce fait, leur incrustation dans le nouveau cuir aurait eu un rendu esthétique peu satisfaisant. Ce comblement posait également la question d’une restitution totale ou partielle du décor, difficilement réalisable compte tenu de l’importance des lacunes.

Si une approche minimaliste était également de rigueur pour le traitement du corps d’ouvrage – il n’était par exemple pas envisageable de déposer la couture du XVIe  siècle pour un traitement plus aisé –, 400 feuillets devaient être traités individuellement. Ce travail répétitif, qui n’aurait nécessité que quelques mois d’immobilisation chez un professionnel, ne pouvait pas être réalisé en continu par un ou plusieurs élèves dans le cadre de leur formation pratique à l’Inp[2], au risque pour eux de ne pouvoir compléter leur programme pédagogique. Il a donc été envisagé en deux étapes. La partie systématique du traitement du corps d’ouvrage, à savoir le comblement de lacunes et la consolidation du papier, a été envisagée comme un exercice pédagogique ponctuel sur près de 10 années, pour plusieurs promotions d’élèves restaurateurs. Le traitement structurel a, lui, été réalisé en deux temps. Les ais ont été traités dès leur arrivée à l’Inp en 2008. Leur remontage et le travail post-consolidation du bloc texte ont été réalisés par mes soins entre 2018 et 2019, au gré du calendrier scolaire.

La première promotion en charge de cet ouvrage s’est donc occupée, en 2008, de dépoussiérer soigneusement l’ouvrage dans sa totalité et de restaurer les deux ais en insérant des languettes d’un bois plus tendre que le bois d’œuvre et en les collant à l’aide de colle animale (fig. 6). L’ais inférieur, encore solidaire du corps d’ouvrage, a été déposé au préalable.

Fig. 6 : Consolidation de l’ais inférieur

Les élèves ont ensuite consolidé la couture en posant une apprêture temporaire (collage de couches de papiers sur le dos) pour pouvoir traiter l’intérieur du livre sans trop solliciter la couture d’œuvre. Elles ont ainsi pu commencer le long travail sur le corps d’ouvrage en consolidant les déchirures et les parties fragilisées systématiquement par doublage à l’aide d’un papier japonais très fin (3,5 g/m2) et d’un adhésif dilué en phase alcoolique. Les lacunes, présentes sur pratiquement chaque feuillet, ont quant à elles été comblées à l’aide de papiers japonais pré-teintés et d’épaisseurs équivalentes au papier d’œuvre. A cette fin et en se basant sur les différentes nuances de couleur du papier d’œuvre, les élèves ont préparé des papiers de comblement en sélectionnant des teintes moyennes pour ne pas rendre le traitement trop chronophage.

En 2018, j’ai fini le comblement et la consolidation du papier et donc pu entamer la dernière phase de la restauration en posant une nouvelle apprêture sur le dos, définitive cette fois. Elle permet de ne pas trop solliciter les supports de couture lors de l’ouverture du livre. J’ai refixé les restes de l’ancienne apprêture en parchemin par-dessus (fig. 7 b), non pas tant pour leur fonctionnalité que pour les laisser sur l’ouvrage, à la manière d’un ré-enfouissement préventif pratiqué en archéologie : il est toujours préférable de laisser ou de remettre en place tous les éléments constitutifs d’un objet, plutôt que de les restituer de façon séparée.

Après une mise au ton des parties consolidées à l’aide d’aquarelles et de peintures acryliques, j’ai remonté les ais sur l’ouvrage comme à l’origine, et j’ai confectionné une coque rigide en papier japonais que j’ai fixée sur quelques millimètres aux ais (fig. 7 c). Elle permet de contrôler l’angle d’ouverture de l’ouvrage et protège ainsi la couture. Afin de ne pas rendre la restauration trop visible, j’ai collé plusieurs couches de papiers japonais fins de différentes teintes permettant ainsi d’imiter l’aspect et le relief du cuir.

Fig. 7 (a)  : dos avant restauration
Fig. 7 (c) :  dos après pose de la coque en papier japonais

 

Fig. 7 (b) : dos après pose d’une nouvelle apprêture et refixage de l’ancienne

 

 

Avant la dernière étape de conditionnement, j’ai mis à plat les parties de la couvrure le nécessitant, avant de les refixer par un collage à l’aide d’un pressage fort mais contrôlé. J’ai posé des bandes de papier japonais sur tout le tour du cuir, à cheval sur le bois, pour éviter toute accroche lors de futures manipulations, limitant ainsi les risques de (re)soulèvement du cuir.

 J’ai finalement réalisé un conditionnement sur mesure permettant un maintien optimal aussi bien pour un rangement à plat que debout avec des matériaux pérennes. Afin de limiter les risques de perte des défaits et ne pas augmenter l’encombrement total de l’ouvrage, j’ai intégré ces éléments dans la mousse de renfort pour qu’ils soient conservés avec l’ouvrage (fig. 8).

Fig. 8 : Boîte de conservation sur mesure avec les défaits intégrés

Cette restauration (fig. 9) conséquente et exceptionnelle dans le cadre de la formation au sein de l’Inp s’est étalée de manière intermittente sur 11 années et a impliqué de nombreuses promotions de 2008 à 2019 (à commencer par la promotion 2005-2010 jusqu’à la promotion 2016-2021[3]). Cet exemplaire du De Humani corporis fabrica a aujourd’hui retrouvé sa place au sein des collections de la BIU Santé et peut à nouveau être présenté aux visiteurs de la bibliothèque.

 

Fig. 9 (a) Plat supérieur avant et après restauration

                                            (b) Dos avant et après restauration

 

(c) Plat inférieur avant et après restauration

(d) Exemple de feuillet après restauration

Crédits photographiques : Fig. 1a – BIU Santé / Fig. 1b à 9  – © Inp

[1] Les chantiers-écoles sont réalisés tous les ans par les élèves sur une période de deux semaines. C’est l’occasion, pendant les trois premières années de la formation, de réaliser un chantier de conservation préventive, curative et de restauration dans les institutions.

[2] Les cours de pratique de la restauration sont dispensés les jeudis et vendredis au sein des ateliers de l’Inp sur les quatre premières années de formations. Le reste de la semaine est dédié aux cours théoriques d’histoire, de sciences ou encore de déontologie.

[3] Les étudiantes qui ont travaillé successivement sur ce projet sous la direction de Thierry Aubry sont Sandra Vez, Aurélie Martin, Marie Messager, Cindy Landry, Marie Poirot, Julie Tyrlik, Morgane Royo, Corinne Cheng, Isabelle Chavanne, Laury Grard, Ludivine Javelaud, Sara Mazet et Laura Capogna.

133 ebooks Karger en médecine achetés par Collex-Persée

Le GIS CollEx-Persée vient d’acquérir 133 titres d’ebooks en médecine de l’éditeur Karger, sous le modèle d’une licence nationale, couvrant de nombreuses disciplines médicales.

Consulter la liste complète des 133 ebooks Karger

Ces 133 ebooks Karger parus de 2015 à 2019 sont accessibles de façon pérenne à l’ensemble des établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche français, ainsi qu’à la Bibliothèque nationale de France.

Ce projet a été porté par la BIU Santé – Direction des bibliothèques d’Université de Paris, le consortium Couperin, l’ABES et l’Inist-CNRS.

Pour accéder à distance à ces ressources depuis ce billet, il est nécessaire de disposer de codes ENT Paris ex Descartes. Ces ebooks seront par ailleurs accessibles à tous depuis les postes publics de la BIU Santé à sa réouverture.

2 444 Ebooks Karger en consultation

La BIU Santé propose 2 444 ebooks de l’éditeur Karger en médecine et pharmacie, couvrant de nombreuses disciplines :

ebooksAnatomie, Biologie, Cardiologie, Chirurgie, Dentisterie, Dermatologie, Endocrinologie, Gastroentérologie, Génétique, Gériatrie, Hématologie,
Immunologie, Maladies infectieuses, Médecine du sport, Microbiologie,
Néphrologie, Neurologie, Nutrition, Obstétrique,
Oncologie, Ophtalmologie, Otorhinolaryngologie, Pédiatrie, Pharmacie, Pneumologie, Psychiatrie/Psychologie, Radiologie.

Ces livres électroniques sont ouverts à la consultation jusqu’au 30 juin 2020.

Les plus consultés seront acquis définitivement par la BIU Santé à l’issue de cette période de test.

En 2019, le même dispositif a permis à la BIU Santé d’acheter définitivement 95 livres électroniques les plus consultés.

Consulter la liste des 95 ebooks acquis définitivement en 2019.

Top 5 des ebooks Karger les plus consultés par les lecteurs de la BIU Santé en 2019 :

 

  • Pour accéder à distance à ces ressources depuis ce billet, il est nécessaire de disposer de codes ENT Paris Descartes. Ces ebooks sont par ailleurs accessibles à tous depuis les postes publics de la BIU Santé.

 

Van Horne, Sagemolen. Comment ça va les écorchés ? Ça va bien !

Rappelons qu’en juin 2016 à la BIU Santé, quatre grands volumes de myologie ont été attribués à l’anatomiste Johannes Van Horne (1621-1670) et au peintre Marten Sagemolen (c.1620-1669). Avec les dessins de Gérard de Lairesse pour l’anatomie de Bidloo (qui sont également à la BIU Santé), ils constituent à notre connaissance le plus vaste ensemble de dessins d’anatomie du XVIIe siècle hollandais, et l’un des plus grands fonds de dessins d’anatomie humaine pour l’époque moderne.

Après un travail de documentation qui a permis de confirmer l’identité des dessins et de retracer une partie de l’histoire de leur provenance, il fallait améliorer leur état physique et les conditions de leur conservation.

Les atlas ont été jugés suffisamment intéressants pour que soit mise en place une coopération entre la Bibliothèque nationale de France, le Centre de recherche et de restauration des musées de France et la BIU Santé. La générosité de plusieurs mécènes a permis que les bonnes intentions se transforment en une opération concrète.

Grâce à Isabelle Bonnard (experte en restauration, BnF) et Natalie Coural (responsable de la filière Arts graphiques – Photographies, C2RMF) en particulier, les opérations ont été organisées en plusieurs temps en y associant deux restauratrices indépendantes spécialisées en arts graphiques, Nadège Dauga et Nathalie Silvie, missionnées pour étudier la matérialité du corpus (techniques graphiques et papiers) et assurer la conservation curative du corps d’ouvrage des volumes :

  • Démontage des documents hors de leur reliure, en raison des contraintes exercées par les reliures sur les dessins et de l’état de conservation médiocre de la structure des reliures (coutures altérées ou trop serrées, cuir des couvertures très fragilisé). Ces états ont décidé d’un démontage justifié de l’ensemble du corpus, de façon à permettre un travail de restauration des dessins aussi efficace que possible.
  • Constat d’état très détaillé avec établissement d’une base de données informatique, prélèvements, campagne photographique, analyse des techniques graphiques, dépoussiérage approfondi, consolidations des parties en péril, rapport d’étude final. Les restauratrices indépendantes travaillent sur cette première phase dans un atelier mis à leur disposition par le C2RMF – juste en face du château de Versailles. Ce travail, long, délicat et virtuose, atteint une étape décisive : le 2 avril, trois des quatre volumes quitteront Versailles, embellis, dans un état grandement amélioré et avec une documentation très précieuse sur chacun des dessins qui les constituent. Ils seront suivis à la mi-mai par le quatrième volume. On peut espérer d’intéressants renseignements lors de la synthèse des données à propos des techniques mises en œuvre (papiers, techniques graphiques), mais aussi peut-être de l’organisation d’un atelier de dessinateur au XVIIe siècle et sur les usages ultérieurs des dessins.
  • Les quatre volumes dûment conditionnés rejoindront le Centre technique de conservation Joël-le-Theule de la Bibliothèque nationale de France, au château de Sablé-sur-Sarthe. Ils y seront d’abord numérisés : cette opération sera en effet plus facile et moins risquée à réaliser sur des dessins en feuilles séparées que sur des albums reliés.
  • Ensuite ils seront remontés dans leurs reliures originales restaurées à cette occasion par des restaurateurs de la BnF. Le parti a été pris de les remonter dans leur reliure d’origine, à l’exception toutefois des plus grands des dessins. Ceux qui portent la cote Ms 30 étaient conditionnés dans une reliure de toile noire du début du XXe siècle, fort laide, et dont
    Nathalie Silvie présente les grandes planches mises à plat et restaurées issues du Ms 27. (A droite, Isabelle Bonnard.)

    la composition chimique était un danger pour les documents : elle ne sera pas conservée. Ceux qui se trouvaient pliés en accordéon à la fin du Ms 27, et qui ont beaucoup souffert de ce conditionnement, ont été démontés, mis à plat, et consolidés : nous avons trouvé que les plier à nouveau n’aurait plus été du respect pour un objet historique, mais un fétichisme de l’ancien. Comme les dessins du Ms 30, ils seront donc conditionnés dans des portefeuilles spécialement conçus, qui permettront à la fois leur bonne conservation, une éventuelle exposition sans démontage préalable, et une manipulation à des fins d’étude facilitée.

  • Enfin, après un peu plus de deux ans de travaux, ils viendront reprendre leur place à la BIU Santé, dans un meuble conçu pour mieux les stocker qui sera construit d’ici là.

Dans la seconde partie de 2020, nous espérons qu’un colloque pourra se tenir autour de ses ouvrages qui sont loin de nous avoir donné tout le savoir qu’ils peuvent nous apporter.

Nous remercions les  mécènes qui nous ont permis de mener à bien ce projet. Retrouvez-les sur notre page dédiée.

Jean-François Vincent

 

Un projet mené par la BIU Santé dans le cadre de ses missions nationales CollEx.

 

 

Traduction de la Préface de Boerhaave et Albinus des Opera omnia de Vésale (1725)

La Fabrique de Vésale et autres textes : la traduction française des pièces liminaires des œuvres de Vésale est désormais complète sur le site de la BIU Santé

En juin 2014, sous la direction de Jacqueline Vons et de Stéphane Velut, les premiers éléments de La Fabrique de Vésale et autres textes ont été mis en ligne sur le site de la BIU Santé. Cet ouvrage de longue haleine aboutira, rappelons-le, à la publication de la première traduction française intégrale de la plus grande œuvre anatomique du XVIe siècle, le De humani corporis fabrica Libri septem (1543), associé à celle des pièces liminaires de toutes les autres œuvres publiées par André Vésale.

À côté des livres I et VII de la Fabrica déjà publiés, avec les importantes introductions qui les accompagnent, et des pièces liminaires de six autres œuvres de Vésale et de leurs propres introductions, la traduction ici annoncée complète la publication des pièces liminaires.

Vésale, André. – Opera omnia anatomica et chirurgica, cura Hermanni Boerhaave,… et Bernhardi Siegfried Albini.. Lugduni Batavorum : apud J. Du Vivie et J. et H. Verbeek, 1725. (En ligne dans Medica)

Vésale, Opera Omnia, H. Boerhaave B. Albinus (éd.), Leiden, 1725
Introduction par Jacqueline Vons et Maurits Biesbrouck

En 1725, paraissait en deux tomes in-folio la première et unique édition des Œuvres complètes de Vésale, due à deux médecins de l’université de Leyde, Herman Boerhaave (1668-1738) et Bernhard Siegfried Albinus (1697-1770), qui ont voulu rendre hommage au père de l’anatomie moderne par un très beau livre. Mais si l’on observe de près cette reprise éditoriale, on constate que les éditeurs ne se sont pas contentés de produire un fac-similé. Les planches et le frontispice ont été recomposés et regravés sur cuivre par Jan Wandelaar (1690-1759), élève de Gérard de Lairesse et artiste renommé. Tous les ouvrages de Vésale n’ont pas été repris, d’autres lui sont attribués à tort. Le texte de la Fabrique est celui de l’édition de 1555, mais ce schéma général connaît des exceptions, sans que les corrections apportées au texte original soient signalées ; c’est cependant ce texte modifié qui a été souvent cité comme étant la version authentique de 1555. La transformation la plus spectaculaire est celle qu’ont subie les illustrations ; regravées, recadrées et agrandies, signées, elles se sont pour ainsi dire libérées du texte descriptif en affirmant leur autonomie.

La préface est constituée d’une longue lettre au lecteur, contenant un éloge de Vésale et une biographie, aujourd’hui remise en question, mais qui a servi de base aux historiens de la médecine pendant près de deux siècles. Pour Boerhaave et Albinus, Vésale est à l’origine d’une nouvelle histoire de l’anatomie, mais cette dernière ne s’est pas figée à ce moment. Contrairement à la médecine de Galien, devenue au fil du temps un dogme indiscutable, les livres de Vésale ont pu être l’objet de discussions, de remises en cause et d’améliorations. Les successeurs de Vésale se sont en quelque sorte approprié ce monument et l’ont fait évoluer. Finalement, le plus bel hommage que Boerhaave et Albinus rendent à Vésale est d’avoir initié le doute dans les sciences comme facteur de progrès :

«Toutes les fois où il doutait ou restait dans l’ignorance de quelque chose, Vésale avouait son ignorance modestement, avec candeur et en toute franchise, et en honnête homme il gardait le silence» (Préface *******).

Avec ce texte s’achève ainsi un des volets du projet Vésale, projet mené en partenariat avec le Service d’histoire de la santé et le Service informatique de la Bibliothèque interuniversitaire de santé (Paris), et avec la participation de chercheurs français et étrangers.

Les textes sont à la disposition des lecteurs, dans le respect de la propriété intellectuelle des auteurs, sur la page La Fabrique de Vésale et autres textes. Éditions, transcriptions et traductions par Jacqueline Vons et Stéphane Velut.

Jacqueline Vons et Stéphane Velut

La Fabrique de Vésale et autres textes – éditions, transcriptions et traductions par Jacqueline Vons et Stéphane Velut. –
Paris, BIU Santé

Contacts :

 jacqueline.vons@univ-tours.fr

info-hist@biusante.parisdescartes.fr

Un projet mené par la BIU Santé dans le cadre de ses missions nationales CollEx.

 

Des pirates belges pour achever les Dievx de la BIV

Les DieVx de la BIV bouclent la boucle. Ils ont commencé le 1er avril 2016  avec un «super original» de Bourgery : un dessin de Jacob en vue du grand Traité complet de l’anatomie de l’homme comprenant la médecine opératoire. Ils saluent finalement la galerie avec des reproductions de reproductions de reproductions (mais rares, quand même) du même Bourgery : des «contrefaçons belges» de l’Anatomie élémentaire.

Télécharger le calendrier de décembre 2018.

La bibliothèque vient d’acquérir chez deux libraires parisiens quelques exemples de planches en couleur de l’Anatomie élémentaire de Jean-Marc Bourgery (1797-1849), provenant de deux éditions belges contrefaites.

Les trois illustrations ci-dessus à retrouver dans notre banque d’images :

L’original de N. H. Jacob et le texte qui l’accompagne ;

La copie de 1840 ;

La copie de 1853.

Bourgery est un des auteurs majeurs de l’anatomie du XIXe siècle. Il a fait appel à de brillants dessinateurs spécialisés,  en particulier Jacob et Léveillé, qui ont contribué à placer au plus haut les standards de qualité de l’iconographie dans leur domaine. Les deux éditions de son Traité – la première en noir et blanc (Paris : C. Delaunay, 8 vol., 1831-1846[1]); la seconde, posthume, en couleur (Paris : L. Guérin, 9 vol., 1866-1871[2]) – sont des chefs-d’œuvre, qui ont marqué l’iconographie anatomique, et qui sont peut-être les plus beaux exemples de la production éditoriale médicale, tout à fait remarquable, de cette époque.

En marge de la première édition du grand Traité, l’éditeur Crochard a produit une Anatomie élémentaire, constituée de vingt planches de très grand format (89 x 52 cm). Il me semble qu’on nommerait cela un produit dérivé, aujourd’hui. Comme c’était souvent le cas, deux présentations étaient proposées à la vente : en noir et blanc, et coloriée (un coloriage qui, à cette époque, se faisait à la main, dans des ateliers spécialisés[3]). La bibliothèque possédait déjà un exemplaire en noir et blanc complet (Paris : Crochard, 1836-1839[4]), et six planches en couleur imprimées et coloriées à Paris[5].

Mais le succès du Bourgery a dépassé les frontières : au plus tard en 1840, la Société typographique belge Ad. Wahlen et Cie[6] a contrefait les vingt planches ; un peu plus tard (sans doute vers 1853[7]), l’éditeur Méline, Cams et Cie, associé au Comptoir des éditeurs, fait paraître une autre édition, d’un rendu assez différent. Un autre éditeur encore, la Société encyclographique des sciences médicales, a produit une édition en 1843 ; nous n’en avons pas vu d’exemplaire[8].

Qu’en était-il des droits de propriété intellectuelle? Eh bien, il n’en était pas question (sauf dans les protestations des éditeurs français, naturellement). À cette époque, et jusqu’au début du Second Empire, aucun traité ne protégeait les productions éditoriales. L’industrie de l’édition belge a donc produit légalement un nombre très important d’éditions non autorisées, tout particulièrement à partir de la production éditoriale française.

Myologie. Aponévrologie. Pl. 7. Plan latéral. Bourgery, Jean-Marc. Jacob, Nicolas-Henri. – [Anatomie élémentaire en 20 planches…]. – Bruxelles : Méline Cans et Cie éditeurs, Comptoir des éditeurs (H. Dumont, gérant). Cote BIU Santé : CISD0087
En littérature dans la première partie du XIXe siècle, l’édition belge a même parfois publié en volumes des œuvres dont la parution originale en feuilleton s’achevait à peine dans les journaux français, produisant ainsi des éditions originales (les «préfaçons»[9]). Au point que Jacques Hellemans peut écrire : «Durant toute la première moitié du XIXe siècle, c’est principalement dans les éditions belges que le monde lit les œuvres des écrivains français.»[10] C’est à la littérature seule qu’il pense, pas aux sciences, je crois.

Une convention pour la garantie réciproque de la propriété littéraire et artistique, conclue le 22 août 1852 entre la France et la Belgique[11] et ratifiée le 12 avril 1854[12], transforma profondément la situation au détriment de l’industrie belge, et mit fin au piratage.

«[L’ ]accord impos[a] notamment un inventaire dans les librairies en France et en Belgique des éditions imprimées […]. Un timbre uniforme sera[it] apposé sur tous les ouvrages correspondant dans un délai de trois mois. Au-delà, toute réimpression non autorisée et dépourvue de timbre sera[it] considérée comme illicite[13].» La présence du timbre sec sur nos planches indique qu’elles étaient en vente durant la période où le timbrage était encore possible. Que les âmes sensibles à la protection des droits de la propriété intellectuelle se rassurent donc : la BIU Santé ne peut pas être considérée comme receleuse de contrefaçons illégales, du moins pas à cause de ces planches. Produites quand la loi n’interdisait pas encore de le faire, elles ont été dûment régularisées après la ratification de la loi avant d’être vendues.

La bibliothèque possède des exemples d’autres éditions contrefaites belges dans le domaine scientifique, par exemple l’édition de l’atlas du Traité de phrénologie humaine et comparée de Joseph Vimont[14]. Mais tout compte fait, ces exemples ne paraissent pas très nombreux. La consultation de grands catalogues internationaux ne donne pas non plus l’impression que les contrefaçons belges ont inondé le monde médical. Le sujet serait sans doute à creuser.

Ce qui est sûr, c’est que nos nouvelles planches ne sont pas fréquentes dans les bibliothèques (ni ailleurs sans doute !) Elles témoignent à la fois du succès de l’œuvre de Bourgery, et de l’état du marché éditorial international durant le second quart du XIXe siècle.

Jean-François Vincent

[1] Gallica.
[2] Medic@.
[3] Sur ce sujet, voir l’important projet : Bourgery & Jacob. Dissection d’un atlas anatomique du XIXe siècle. Dirigé par Olivier Poncer, André Bihler et Martial Guédron. (2018 ; consulté le 10 décembre 2018). En ligne sur Internet: http://www.bourgery-jacob.hear.fr
[4] Cote BIU Santé : 1893. Numérisé dans Medic@.
[5] Banque d’images et de portraits.
[6] Cette édition est mentionnée en 1840 dans Delécluze, «Des travaux anatomiques de M. le Docteur Bourgery», IN : Revue de Paris. Bruxelles : Société typographique belge Ad. Wahlen et Cie, 1840.
[7] Cette édition est probablement de 1853 ou 1854 : elle a été coéditée par l’éphémère «Comptoir des éditeurs», dont les productions que l’on peut repérer dans Unicat, le catalogue collectif belge, sont datées de ces deux années.
[8] Le texte de cette édition est accessible dans Google Books.
[9] Sur ce mot. L’éditeur Méline a ainsi publié Le curé de village de Balzac «au moins dix-huit mois avant l’édition parisienne sous forme de livre» (Martyn Lyons. «La contrefaçon belge». IN Histoire de l’édition française, t. 3, p. 272-273).
[10] Dictionnaire encyclopédique du livre. Paris : Cercle de la librairie, 2002 ; t. 1, art. Belgique, p. 240.
[11] Jules Delalain. Législation de la propriété littéraire et artistique ; suivie des Conventions internationales (Nouvelle édition revue et augmentée). Paris: Delalain, 1858.
[12] Le texte est accessible dans Google Books.
[13] Léo Mabmacien. «La contrefaçon belge de livres à l’époque romantique». Blog Bibliomap : le monde autour des livres anciens et des bibliothèques. Consulté le 25 novembre 2018.
[14] Bruxelles : Établissement encyclographique, 1841. En ligne ; à comparer avec l’édition originale de Paris et Londres chez J.-B. Baillière, 1831.

Ebooks Karger à la BIU Santé

La BIU Santé vient d’acheter définitivement 99 ebooks de l’éditeur Karger, sur la base des consultations enregistrées pendant l’année 2017-18 – merci à tous pour votre participation !

Top 5 des ebooks Karger les plus consultés par les lecteurs de la BIU Santé en 2017-18 :

Pour 2018-2019, la BIU Santé renouvèle le dispositif et propose 2330 ebooks de l’éditeur Karger en médecine et pharmacie, couvrant de nombreuses disciplines :

Anatomieebooks karger, Biologie, Cardiologie, Chirurgie, Dermatologie, Endocrinologie, Gastroentérologie, Génétique, Gériatrie, Hématologie,
Immunologie, Maladies infectieuses, Médecine du sport, Microbiologie,
Néphrologie, Neurologie, Nutrition, Obstétrique,
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Ces livres électroniques sont ouverts à la consultation jusqu’au 30/06/2019.

Les plus consultés seront acquis définitivement par la BIU Santé à l’issue de la période de test.

Pour accéder à distance à ces ressources depuis ce billet, il est nécessaire de disposer de codes ENT Paris Descartes. Ces ebooks sont par ailleurs accessibles à tous depuis les postes publics de la BIU Santé.

Thomas Violet

Les dievx de septembre, Kafka et slip en lin

C’est la rentrée et son cortège de bonnes résolutions. Pour adopter une meilleure hygiène de vie avant les excès de fin d’année, les Dievx de la BIV vous proposent de vous intéresser au système du bon docteur Müller (qui n’était d’ailleurs pas médecin).

Télécharger le calendrier de septembre 2018.

Mon système – 15 minutes de travail par jour pour la santé par J.P. Müller traduit sur la cinquième édition danoise par E. Philipot.

Jørgen Peter Müller (1866-1938) est un auteur danois, qui après avoir étudié la théologie devint lieutenant du génie puis ingénieur civil. Enfant chétif, il se transforma au fil des ans en un sportif accompli, via une méthode qu’il partage dans ses ouvrages. Avis aux amateurs, il n’y a pas de page Wikipédia en français le concernant !

La présente édition de Mon système, disponible au pôle Médecine de la BIU Santé, est enrichie de 44 photographies, parfois croquignolettes. Car pour illustrer ses exercices, l’auteur n’hésite pas à se mettre lui-même en scène, dans un appareil souvent minimaliste, voire inexistant (ses ouvrages seront d’ailleurs soupçonnés de pornographie, en ce début du XXe siècle sortant tout juste du puritanisme victorien).

J.P. Müller et sa moustache (source Wikipédia)

Succès d’édition à l’époque (plus de 10.000 exemplaires pour la 5e édition, 30.300 pour le présent tirage en français), Mon système bénéficia d’au moins cinq éditions françaises  jusqu’en 1930. L’ouvrage aurait été publié à plus de 2 millions d’exemplaires à travers le monde et traduit en plus de 20 langues. On peut d’ailleurs en trouver en ligne des rééditions contemporaines, qui vantent son programme en 6 semaines et 18 exercices.

« [Ce livre] parle au lecteur sur un ton persuasif, convaincant et avec une autorité irrésistible. »

 

Comme Kafka (qui était un grand admirateur de cette méthode) vous y découvrirez «les divers systèmes de gymnastique en chambre (30 ans d’expérience)», les «vêtements de dessous rationnels» (spoiler : vive le lin !), «les soins à donner aux pieds» («Un pied mal entretenu a quelque chose du cadavre») et qu’une température modérée de 15° est bénéfique dans les appartements (l’auteur est danois).

Derrière ces titres surannés se dessine une hygiène de vie dont bien des aspects demeurent d’actualité. Tant et si bien que les exercices Muller sont encore pratiqués par de nombreux adeptes aujourd’hui, dans le monde entier.

À noter en fin d’ouvrage une réclame pour «les meilleurs vêtements de dessous du XXe s.». Avis aux publicitaires, un autre encart demeure disponible en-dessous, mais réservé à des tubs ou des pommes d’arrosoir. À bon entendeur…

En savoir plus

Kafka’s Calisthenics (article de Slate en anglais)

 

Les dievx de la BIV vous offrent un bel écorché pour juin

Les DIEVX retournent ce mois-ci à leurs premières amours avec cet écorché dessiné par Edmé Bouchardon et gravé par Gabriel Huquier pour L’anatomie nécessaire pour l’usage du dessein (1741).

Télécharger le calendrier de juin 2018.

À son retour d’Italie, à la fin années 1730, Edmé Bouchardon (1698-1762) produit un grand nombre d’académies qu’il fait graver par Gabriel Huquier (1695-1772)[1]. Elles sont destinées à la formation des artistes et au plaisir des amateurs. Mais Huquier ne vend pas que les recueils. Il fournit également des écorchés de terre cuite qui permettent une étude du corps humain en trois dimensions, pour qui n’a pas la chance de dessiner d’après nature[2]. En effet, la carte professionnelle du graveur et marchand montre la présence de la statuette. Il pourrait s’agir d’une simple évocation du recueil mais le catalogue de vente d’une partie de sa collection, en 1771, indique qu’il possédait «un autre écorché exécuté en terre cuite, très-utile à ceux [qui] étudient le Dessein, par Bouchardon»[3] et un «creux fait pour en tirer des plâtre[4].

De la même manière, quand il diffuse par la gravure les dessins de l’ornemaniste Juste-Aurèle Meissonnier, il a également à sa disposition des «Moules, Plâtres & Plombs, d’après Meysonier»[5] décrits comme des modèles «pour orfèvrerie et bijoux» et comme des «petits creux en terre pour bijoux, tabatières, etc.»[6].

On peut supposer que la version 3D des objets, toujours complexes, dessinés par Meissonnier, a pu être d’un grand secours au graveur dans le processus de reproduction des dessins sur la planche de cuivre.

Mais Huquier s’est également fait une spécialité : fournir le matériel nécessaire à eux qui veulent apprendre à dessiner. Et dès lors, il ne se contente pas de vendre des recueils de gravures à reproduire. Il semble qu’il ait proposé de véritables kits pour amateurs de loisirs créatifs : une anatomie et sa statuette, tirée d’après une œuvre de sculpteur de renom, des modèles de la plus belle Rocaille et un tirage qui permet de mieux apprécier le jeu des courbes et contre-courbes ou encore des estampes prêtes à être découpées, probablement mises en couleur et collées sur un paravent[7].

En éditant ses recueils en plusieurs livres, souvent par souscription, il avait devancé les Éditions Atlas et autres du même type qui proposent d’acquérir progressivement de quoi construire un petit squelette ou la maquette d’une célèbre caravelle. Mais il est vrai que les recueils d’Huquier, relativement onéreux, ne permettaient pas à tout un chacun d’acquérir pour une somme dérisoire une mandibule en plastique d’un blanc crémeux, éternellement vouée à la solitude et à la poussière, en raison du prix toujours croissant des numéros suivants.

Chloé Perrot

[1] Catalogue d’exposition 1698-1762 Bouchardon, une idée du Beau, Musée du Louvre, 14 septembre au 5 décembre 2016, p.8.

[2] Privilège en principe réservé aux élèves de l’Académie.

[3] Catalogue des tableaux, gouaches, desseins… du Cabinet de M*** [Huquier père], Paris, 1771, p.148 – 149, lot 874. La description indique « un autre écorché », pourtant, aucun autre objet identique ne figure dans la vente.

[4] Ibidem

[5] JOULLAIN (François-Charles), Catalogue des tableaux à l’huile, à gouasse et au pastel : peintures de la Chine, enluminures… de feu M. Huquier, graveur, Paris, vente du 9 Novembre 1772.

[6] Ibidem

[7] Mercure de France, Juillet 1737, p.1622.

En savoir plus

Un fascicule sur le traité de Bouchardon de 1741 : Le Traité d’anatomie d’Edme Bouchardon — communication de M. Henry Ronot

Un autre recueil de Gabriel Huquier dans nos collections : Livre de différentes espèces d’oiseaux, insectes, plantes, fleurs et trophées de la Chine : Tirés du Cabinet du Roi

Les dievx du 18e emmaillotent les enfants

Ce mois-ci les DIEVX DE LA BIV ont l’honneur de recevoir Florence Fesneau, qui achève une thèse en histoire de l’art moderne sous la direction du Pr Étienne Jollet (université Paris 1). Ses recherches portent sur Le sommeil et ses représentations : dormeurs et dormeuses au XVIIIe siècle.

Sa dernière publication, «Les secrets plaisirs de la voyeuse au temps des Lumières» est parue dans le numéro 37 de la revue Lumen. Membre actif du GRHAM, Florence Fesneau est co-organisatrice de la prochaine journée d’étude du groupe : «Le mou : saisir la mollesse de la matière au motif dans les arts visuels à l’époque moderne» qui se tiendra le 13 juin à l’INHA.

Nous la remercions chaleureusement de sa passionnante contribution.

Télécharger le calendrier de mai 2018.

Emmailloter les enfants au XVIIIe siècle

Anon., Enfant endormi dans son berceau, gravure dans Nicolas Andry de Boisregard, L’Orthopédie, ou l’Art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps, Paris, Vve Alix, 1741, face p. 258.

Le XVIIIe siècle exprime un intérêt renouvelé pour le bien-être de l’enfant[1] qui se manifeste non seulement dans la littérature de nouvelles, mais aussi dans la littérature médicale adressée à un large public, ainsi que dans les gravures d’illustration qui accompagnent ces ouvrages, dont deux sont ici prises en exemple.

En 1741 Nicolas Andry de Boisregard publie L’Orthopédie, ou l’Art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps, ouvrage dans lequel il professe cette science nouvelle dont il a créé le nom en rapprochant deux mots grecs (ortho : droit ; paido : enfant). Dans un des chapitres de ce livre, l’auteur observe «que la plupart des enfans n’ont les pieds en dedans, & d’autres difformités, que par la faute des Nourrices, qui les emmaillotent mal[2].» La gravure qui illustre le propos montre un enfant endormi tout nu, le corps libre de toute entrave avec un petit coussin à ses pieds. Il ne s’agit pas encore de proclamer la fin du maillot, mais de montrer comment les nourrices pourraient mieux emmailloter les enfants en fixant les pieds talon contre talon «par le moyen d’un petit coussinet engagé entre les deux pieds de l’enfant & figuré en forme de cœur, dont la pointe seroit mise entre les deux pieds de l’enfant, & la base entre les deux extrémités de ses pieds[3]». Le procédé permettrait ainsi de diminuer fortement le nombre «de cagneux & de cagneuses[4]». Andry reconnaît que «l’art d’emmailloter les enfants, n’est pas une petite chose[5]», mais il ne le réprouve pas, pour autant que les nourrices ne garrotent pas les enfants «comme si c’étoient des ballots qu’elles eussent à envoyer dans quelque Païs éloigné» et qu’elles les changent régulièrement de telle manière à «les tenir dans la propreté nécessaire à leur accroissement & à leur santé[6]

Nicolas de Launay d’après Hubert-François Gravelot, Frontispice dans Raulin, Joseph, De la conservation des enfants, Paris, Merlin, 1768, BIU Santé.

Le débat prend de l’ampleur quand, en 1762, Jean-Jacques Rousseau préconise dans l’Émile l’abandon du maillot au profit de langes flottants[7] . En 1768 et 1769, le médecin-accoucheur Joseph Raulin[8] fait paraître un ouvrage en deux volumes traitant De la conservation des enfants, Ou les moyens de les fortifier, de les préserver & guérir des maladies, depuis l’infant de leur existence, jusqu’à l’âge  de leur puberté. Le premier tome est orné d’un frontispice qui résume le propos, en montrant des enfants à tous les stades de leur développement sous l’œil bienveillant d’Esculape. Raulin professe une nouvelle manière d’élever les enfants et bataille pour que les nouveau-nés soient enfin débarrassés du carcan que représente le maillot disposé en bandes si serrées qu’il empêche tout mouvement et nuit à un développement harmonieux[9]. La nourrice de la gravure suit les recommandations de Raulin : elle tient dans ses bras un enfant entouré d’un simple lange flottant et le nourrisson qui se trouve à côté d’elle, dans le berceau, a les bras libres. Raulin préconise d’ailleurs une juste utilisation du berceau dans lequel l’enfant doit être à son aise sans pouvoir se blesser. Il indique que les nourrices doivent agir avec modération et savoir ne pas se montrer trop brutales dans l’usage du berceau : «il est certain que si l’on berce un enfant dès qu’il a tété, on trouble sa digestion ; si on l’agite violemment, comme l’on a coutume de le faire pour l’empêcher de crier, on s’expose à des accidents dangereux[10].» L’éventuel risque que représentent des mouvements trop brusques du berceau est résolu dans la gravure car le grand panier d’osier tressé dans lequel repose tranquillement le nourrisson est sur pieds fixes, comme le préconisait déjà Rousseau dans l’Émile[11].

Si l’iconographie se prête volontiers à la diffusion des thèmes rousseauistes[12], elle témoigne aussi de résistances qui ne seront vaincues qu’à la toute fin du siècle. Les petites filles – en particulier celle représentée de dos levant les bras vers le cerf-volant de son frère dans la gravure de Gravelot – continuent en effet de voir leurs mouvements entravés par le port du corset qui marque fortement la taille, en dépit l’opinion professée par Raulin dans son ouvrage : «On donne des corps de jupe aux enfans à l’âge de sept à huit mois ; on les avoit déjà mis à la torture par le maillot, on délivre alors les extrémités de ce supplice, pour mettre dans une plus grande contrainte, les viscères & les entrailles, & pour mutiler les os[13]

[1] Philippe ARIES, L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Paris, Plon, 1960.

[2] Nicolas ANDRY DE BOISREGARD, L’Orthopédie, ou l’Art de prévenir et de corriger dans les enfants les difformités du corps, Le tout par des moyens a la portée des Peres & des Mères & des personnes qui ont des enfans à élever, Paris, Vve Alix, 1741, p. 258.

[3] Id.

[4] Id.

[5] Id.

[6] Ibid. p. 259.

[7] Jean-Jacques ROUSSEAU, Œuvres, L’Émile, Paris, Werdet et Lequien, 1826, t. I, p. 58 : «Au moment que l’enfant respire en sortant de ses enveloppes, ne souffrez pas qu’on lui en donne d’autres qui le tiennent plus à l’étroit. Point de têtières, point de bandes, point de maillot ; des langes flottants et larges, qui laissent tous ses membres en liberté, et ne soient ni assez pesants pour gêner ses mouvements, ni assez chauds pour empêcher qu’il ne sente les impressions de l’air.»

[8] Joseph RAULIN (1708 – 1784) est mieux connu pour son Traité des affections vaporeuses du sexe, publié en 1758, qui marque un tournant dans l’histoire des maladies des femmes, car il est l’un des premiers à totalement adapter la théorie fibrillaire à la pathologie féminine cf. DORLIN, Elsa, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la Nation française, Paris, La Découverte, 2006.

[9] Joseph RAULIN, De la conservation des enfants, Ou les moyens de les fortifier, de les préserver & guérir des maladies, depuis l’infant de leur existence, jusqu’à l’âge  de leur puberté, Paris, Merlin, 1769, t. II, p. 118 – 139.

[10] Ibid., p. 133.

[11] ROUSSEAU, 1826, t. I, p. 58 : «Je dis un berceau, pour employer un mot usité faute d’autre, car d’ailleurs je suis persuadé qu’il n’est jamais nécessaire de bercer les enfants, et que cet usage leur est souvent pernicieux

[12] Anne SANCIAUD-AZANZA, «L’évolution du costume enfantin au XVIIIe siècle : un enjeu politique et social», Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 46 n°4, Octobre-Décembre 1999, p. 770 – 783.

[13] RAULIN, 1769, t. II, p. 255.