Deux nouveaux protégés à la BIU Santé Médecine : manuscrits inédits du dernier cours de Bichat

 

Cours d’anatomie pathologique, professé par Xavier Bichat à Paris, rédigé par J.J. Duchier fils, élève de médecine et de chirurgie à Paris, an X. Un vol. in-4, (2)-397 p.

Anatomie pathologique, rédigée d’après les leçons de Ph. J. Roux, élève de Xavier Bichat. A Paris, 1er pluviose an XI, 21 janvier 1803. Un vol. in-8, 395 p.

Portrait de Bichat en frontispice de l'Anatomie générale, appliquée à la physiologie et à la médecine (Paris, 1821)
Portrait de Bichat en frontispice de l’Anatomie générale, appliquée à la physiologie et à la médecine (Paris, 1821)

Récemment acquis par la bibliothèque, ces deux manuscrits éclairent la dernière période de la brève et féconde carrière de Xavier Bichat (1771-1802), qui fut marquée par des recherches sur l’anatomie pathologique, entreprises dans la foulée des travaux effectués en vue de la publication de son Anatomie générale. Par l’étude de l’anatomie pathologique, Bichat entend appréhender « la véritable pathologie, c’est-à-dire la connaissance des phénomènes morbides observés pendant la vie, et des altérations organiques trouvées après la mort ». A partir du socle inébranlable constitué par l’anatomie physiologique et l’anatomie pathologique, il aspire à reconstruire l’ensemble de l’édifice médical de son temps.  [1]

Ses recherches se doublent d’un cours dans lequel il expose les connaissances nouvellement acquises, « après avoir suivi et observé presque toutes les maladies dans les salles de l’Hôtel-Dieu ».[2] Professé en l’an X, ce cours est la dernière œuvre qu’il ait achevée, sans avoir eu le temps de la publier.

C’est dire l’intérêt de tout nouveau document sur ce dernier cours, d’autant qu’ils sont très rares. En effet, jusqu’à la mise en vente des deux manuscrits en librairie à l’automne dernier, on n’en connaissait qu’une seule transcription directe, conservée à la bibliothèque universitaire de Grenoble[3]. Un manuscrit de seconde main, rédigé à partir de documents intermédiaires, fut édité chez Baillière en 1825 par le Dr Boisseau, suscitant réserves et critiques dès le moment de sa publication, en raison de ses lacunes et imperfections, parmi les proches du savant anatomiste qui dénoncèrent «l’inexactitude de cette tradition du dernier cours de Bichat»[4]. Un dernier manuscrit, mentionné dans les années 30, n’a pas été édité et on en a perdu la trace aujourd’hui[5].

Que pouvons-nous dire de ces deux nouveaux documents ?

Le premier est une prise de notes du cours de Bichat effectuée à partir du 11 pluviôse an X (31 janvier 1802) et signée J.J. Duchier fils, « élève en médecine et en chirurgie ». Il nous offre une notation originale et différente des deux seules connues, contemporaines du cours de Bichat, avec lesquelles il présente des écarts. Son texte est à la fois plus complet que le cours publié par Boisseau et plus neutre que le manuscrit de Grenoble, qui comporte ajouts et réflexions personnelles du scripteur tendant brouiller la frontière entre la pensée de Bichat et sa propre contribution. Une enquête approfondie reste à mener pour retracer le parcours de cet auditeur, dont nous savons peu de choses. Les éléments dont on dispose pour l’instant conduisent à Jean Joseph Duchier, originaire de Tulle et auteur d’une thèse sur l’asthme, soutenue à Strasbourg en 1812. Cette soutenance intervient tard par rapport à la date à laquelle Duchier assiste au cours de Bichat à Paris, toutefois ce décalage peut s’expliquer. La page de titre de sa thèse nous apprend en effet qu’avant l’obtention du grade de docteur, il eut une première carrière médicale en tant que chirurgien aide-major du 15e régiment d’infanterie légère.

Page de titre du cours noté par Jean Joseph Duchier
Page de titre du cours noté par Jean Joseph Duchier
Première leçon du 11 pluviose an X
Première leçon du 11 pluviose an X

 

 

 

 

 

 

 

 

Le deuxième manuscrit, anonyme et un peu postérieur, présente l’intérêt d’avoir été rédigé d’après les leçons de Philibert Joseph Roux (1780-1854), élève préféré, ami et prosecteur de Bichat, qui l’associa de bonne heure à ses travaux. Roux rédigera d’ailleurs seul le cinquième volume de l’Anatomie descriptive inachevée. Ce cours complet, d’après les principes de Bichat, fut enseigné par Roux quelques mois après la mort de ce dernier pendant une très courte période (du 1er pluviôse au I Prairial an XI), durant laquelle « il n’hésita pas à s’emparer hardiment de l’héritage de son maître et à continuer avec ses seules ressources ces cours particuliers où affluait un si grand nombre d’auditeurs. Le succès fut inespéré (…) »[6]. L’étroite collaboration de plusieurs années entre les deux hommes, la quasi absence de délai entre la mort de Bichat et la reprise de son cours par Roux, la possession par ce dernier de notes rédigées par Bichat et de leçons recueillies par un de ses élèves, enfin la vénération qu’il entretenait à l’égard du maître disparu sont autant d’éléments qui permettent de supposer une fidélité scrupuleuse aux derniers enseignements de  Bichat, que Roux ne jugea pourtant pas opportun de publier. Cette abstention s’explique probablement par la volonté de ses proches « de respecter les dernières intentions que Bichat avait clairement manifestées ; or ces intentions étaient de ne rien imprimer sur l’anatomie pathologique avant d’avoir réitéré ses recherches et fait disparaître quelques erreurs qu’il reconnaissait ou qu’il soupçonnait dans ce qu’il avait déjà enseigné sur cette science »[7]

Extrait de la leçon professée par Ph.-J. Roux sur les maladies de l'appareil locomoteur
Extrait de la leçon professée par Ph.-J. Roux sur les maladies de l’appareil locomoteur
Extrait du plan détaillé du cours d'anatomie pathologique professé par P.J. Roux en l'an XI
Extrait du plan détaillé du cours d’anatomie pathologique professé par Ph-.J. Roux en l’an XI

 

Grâce à cette double acquisition, qui vient enrichir les manuscrits de Bichat déjà conservés à la bibliothèque, et numérisés dans Medica, c’est un ensemble inédit et cohérent de documents relatifs à son dernier cours que la BIU Santé met à la disposition des chercheurs, ouvrant la possibilité d’une étude comparée entre les différentes leçons, à partir de plusieurs points de vue : le plan du cours rédigé par Bichat lui-même d’une part[8], de l’autre les notes d’élèves ayant eu accès au cours original ou à celui  de son plus fidèle disciple, rempli des principes de son maître et soucieux de la transmission de son héritage.

 

[1] Voir la préface de F.-G. Boisseau, Anatomie pathologique, dernier cours de Xavier Bichat : d’après un ms. autographe de P.-A. Béclard. avec une Notice sur la vie et les travaux de Bichat / par F.-G. Boisseau,…, Paris, J.-B Baillière, 1825.

[2] Pierre Sue, Eloge historique de Marie-François-Xavier Bichat, prononcé dans l’amphithéâtre de l’Ecole de Médecine , Paris, Imprimerie de Delance et Lesueur, 1803

[3] Notes prises par un élève de Bichat (peut-être Billery) au cours d’anatomie pathologique donné au Grand Hospice de l’Humanité (Hôtel-Dieu) par Bichat, de vendémiaire an X (sept. 1801) au 3 thermidor de la même année (22 juillet). Ce manuscrit a été retrouvé à la Bibliothèque universitaire de Grenoble en 1959 par le conservateur Jean Monteil, qui en fit une étude. La BIU santé en possède une copie.

[4] Voir le compte rendu de C.P Ollivier (d’Angers) de la publication du manuscrit de Béclard par Boisseau dans Archives générales de médecine, 1825, série 1, n°9, p.303-305

[5] Manuscrit dit de Bordeaux. En 1931, le Dr Sabrazes révèle la découverte d’un nouveau manuscrit dont il publie un court extrait. Hélène Genty en a fait une description dans sa thèse sur Bichat et a relevé une forte similitude avec le manuscrit édité par Boisseau.

[6] René Marjolin, Notice sur la vie et les travaux de Ph.-J. Roux, lue à la Société de chirurgie dans la séance annuelle du 27 juin 1855, Paris : Masson, 1855.

[7] C.P Ollivier (d’Angers), op. cit., p. 303.

[8] Ces manuscrits, acquis du frère de Bichat en 1832 revêtent une forme schématique et allusive de tableaux synoptiques et de points de repère : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?ms05146

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publication de la troisième édition majeure de la « Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin » (1601-1672), par Loïc Capron

La Bibliothèque interuniversitaire de santé publie sur Internet le dernier grand enrichissement d’un travail de vingt ans : la troisième mise à jour majeure de la Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, par le Pr Loïc Capron.

Elle paraît six ans après la première édition (qui portait le titre explicite de Correspondance française de Guy Patin), et deux ans après la seconde édition, qui a inauguré le titre actuel. Toute la correspondance latine alors connue et plusieurs autres textes s’ajoutaient à la correspondance française, ainsi que de nombreuses annexes. Continuer la lecture de « Publication de la troisième édition majeure de la « Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin » (1601-1672), par Loïc Capron »

Le Musée Virtuel de l’Art Dentaire s’agrandit

Voilà bientôt huit ans que le Musée Virtuel de l’Art Dentaire a été créé sur le site de la Bibliothèque interuniversitaire de santé, grâce à la collaboration de douze associations et institutions.

Après avoir exposé en détail l’histoire des instruments pour extraire, nettoyer et conserver les dents, le MVAD présente ce mois-ci trois nouvelles salles virtuelles.

Première salle : les meubles

Conçus pour ranger les instruments à partir de la deuxième partie du XIXe siècle, les meubles accueillent aussi la pharmacie et tous les accessoires apparus au fur et à mesure de l’enrichissement des techniques de prothèse et des matériaux utilisés.

Aux côtés de meubles dits « aseptiques » seront proposés jusque dans les années 1920 des meubles sacrifiant des qualités ergonomiques au profit d’un aspect esthétique rassurant pour un patient qui pouvait se croire chez lui…

Meuble en noyer et dessus marbre, fin XIXe s. (Musée AP-HP)
Meuble en noyer et dessus marbre, fin XIXe s. (Musée AP-HP)

Deuxième salle : les lavabos

Tant que les cabinets ne disposaient pas d’eau courante, le lavabo, souvent assorti à un meuble, avait à sa partie supérieure une réserve d’eau et l’eau usée de la cuvette se vidait dans un autre réservoir en dessous.

Lavabo fermé et ouvert, en noyer et céramique (Musée AP-HP)
Lavabo fermé et ouvert, en noyer et céramique (Musée AP-HP)

Troisième salle : les crachoirs

Apparus officiellement dès le début du XIXe siècle, les crachoirs permettaient aussi au patient de se rincer la bouche, geste réconfortant, banni depuis quelques années.

Là encore, sans eau courante, l’inventivité est sans borne. Mais certains des plus basiques de la première moitié du XIXe s. étaient fort jolis.

Crachoir en porcelaine, décoration florale (Coll. V. Burello, Turin)
Crachoir en porcelaine, décoration florale (Coll. V. Burello, Turin)

A suivre!

Merci à Jacques Gana pour son aide amicale.

Micheline Ruel-Kellermann
Membre du Musée Virtuel de l’Art Dentaire

De la chirurgie de précision pour sauver un monument de l’anatomie

Article de Laura Capogna – Elève en 5e année en spécialité Arts graphiques-Livres au département des restaurateurs de l’Institut national du patrimoine

La Bibliothèque interuniversitaire de santé conserve dans ses réserves plusieurs exemplaires du célèbre ouvrage De Humani corporis fabrica. Il est considéré comme le premier traité d’anatomie moderne et est le fruit de seulement quatre années de travail d’André Vésale, médecin et anatomiste parmi les plus connus de la Renaissance.

Fig. 1 (a) Secunda musculorum tabula, édition de 1543

Cet ouvrage rédigé en latin, langue du savoir, comprend de nombreuses illustrations du corps humain, allant de l’allure générale de corps (fig. 1 a) aux plus petits détails de son anatomie. De la première version publiée en 1543, la BIU Santé conserve un exemplaire. Elle possède également dans ses collections cinq exemplaires de la seconde édition de 1555.

 

 

 

 

L’un d’entre eux a fait l’objet d’un projet de conservation-restauration en partenariat avec l’Institut national du patrimoine (Inp), et c’est à l’occasion de sa restitution au sein des collections, après une longue absence, que nous avons jugé utile d’en relater les principales étapes.

Fig. 1 (b) Plat supérieur

 

Cet exemplaire nous est parvenu dans sa reliure d’origine (fig. 1 b), datée de 1558, à laquelle un soin particulier a été apporté lors de sa réalisation. En effet, les deux plats présentent un décor très riche occupant toute leur surface. Ce décor est composé d’encadrements rectangulaires de filets triples, un gras entouré de deux maigres.

                                                                                                                                 

 

Des figures bibliques s’insèrent en abondance dans la structure formée par cet encadrement. Parmi elles, on compte Saul, Lucrèce ou encore David (fig. 2 a). Cette richesse dans le décor est aussi visible sur les parties métalliques gravées et embouties (fig. 2 b). Le soin apporté à cette reliure est également visible à travers la complexité du façonnage des ais (plats en bois), notamment sur les chants.

Fig. 2 a : Détails du décor

Fig. 2 b : détails des gravures sur les pièces métalliques

 

 

 

 

 

 

 

 

L’arrivée de cet ouvrage au sein de l’atelier d’Arts graphiques-Livres de l’Inp est le fruit d’une longue collaboration entre les deux établissements. C’est au cours du premier chantier-école[1] effectué en 2008 au sein de la BIU Santé (alors nommée BIUM : Bibliothèque interuniversitaire de médecine) que cette pièce importante a été proposée pour restauration à Thierry Aubry, responsable de l’atelier. Compte tenu de l’état de l’ouvrage, il n’était pas envisageable d’en entreprendre le traitement dans les conditions d’un chantier-école, à savoir sur un temps court et en dehors d’un atelier équipé.

C’est pourquoi il a été décidé de faire venir l’ouvrage au sein de l’Inp. En effet, son état de conservation était très préoccupant et il était exclu de le présenter en exposition. Il n’était en aucun cas manipulable en l’état sans risques d’aggravation majeure des altérations présentes.

Les principaux dommages, imputables à un dégât des eaux survenu à la BIU Santé au cours des années 1980, ont touché à la fois le corps de l’ouvrage, la structure et le cuir de recouvrement. L’infestation du papier – par des micro-organismes – qui a suivi le dégât des eaux, a causé une très grande fragilisation ainsi que des taches et auréoles sur chaque feuillet (particulièrement sur les marges de tête) (fig. 3).

Fig. 3 : Dommages sur le corps d’ouvrage

L’eau a eu également un effet dévastateur sur le cuir : rétraction, noircissement, forte réticulation et lacunes importantes sur les plats (fig. 4).        

Fig. 4 : Dommages du dégât des eaux sur le cuir de couvrure (a) sur le plat supérieur, (b) sur le plat inférieur

               

Fig. 5 : Cassure du plat inférieur

D’autres altérations relevées, n’ayant pour autant pas forcément la même origine, menaçaient fortement la conservation de l’ouvrage. Parmi ces dernières, l’on peut citer l’absence totale du dos, une grande fragilisation de la structure du livre, en particulier de la couture, les plats en grande partie détachés et cassés (plat inférieur), ainsi que des fentes du bois des ais (fig. 5).

 

 

 

Il était donc nécessaire d’intervenir sur la structure et le corps d’ouvrage afin qu’ils retrouvent une intégrité structurelle qui permettrait à nouveau sa manipulation et sa consultation sans risques.

A la suite d’un constat d’état, de l’établissement d’un diagnostic et de l’analyse des valeurs historique, d’usage et esthétique dont cet ouvrage est porteur, il a été décidé, en accord avec la BIU Santé, de réaliser un traitement minimaliste, plus particulièrement sur la reliure, visant à le stabiliser en conservant au maximum son aspect actuel. Cette approche permettait d’interagir le moins possible avec l’histoire particulière de l’ouvrage en offrant une certaine visibilité sur les matériaux et techniques de façonnage utilisés au milieu du XVIe siècle. Par ailleurs, un comblement complet des lacunes de la couvrure aurait provoqué une gêne visuelle par une trop grande présence de la restauration. En effet, les parties noircies et déformées du cuir d’œuvre n’auraient pas pu retrouver leur couleur et leur planéité d’origine. De ce fait, leur incrustation dans le nouveau cuir aurait eu un rendu esthétique peu satisfaisant. Ce comblement posait également la question d’une restitution totale ou partielle du décor, difficilement réalisable compte tenu de l’importance des lacunes.

Si une approche minimaliste était également de rigueur pour le traitement du corps d’ouvrage – il n’était par exemple pas envisageable de déposer la couture du XVIe  siècle pour un traitement plus aisé –, 400 feuillets devaient être traités individuellement. Ce travail répétitif, qui n’aurait nécessité que quelques mois d’immobilisation chez un professionnel, ne pouvait pas être réalisé en continu par un ou plusieurs élèves dans le cadre de leur formation pratique à l’Inp[2], au risque pour eux de ne pouvoir compléter leur programme pédagogique. Il a donc été envisagé en deux étapes. La partie systématique du traitement du corps d’ouvrage, à savoir le comblement de lacunes et la consolidation du papier, a été envisagée comme un exercice pédagogique ponctuel sur près de 10 années, pour plusieurs promotions d’élèves restaurateurs. Le traitement structurel a, lui, été réalisé en deux temps. Les ais ont été traités dès leur arrivée à l’Inp en 2008. Leur remontage et le travail post-consolidation du bloc texte ont été réalisés par mes soins entre 2018 et 2019, au gré du calendrier scolaire.

La première promotion en charge de cet ouvrage s’est donc occupée, en 2008, de dépoussiérer soigneusement l’ouvrage dans sa totalité et de restaurer les deux ais en insérant des languettes d’un bois plus tendre que le bois d’œuvre et en les collant à l’aide de colle animale (fig. 6). L’ais inférieur, encore solidaire du corps d’ouvrage, a été déposé au préalable.

Fig. 6 : Consolidation de l’ais inférieur

Les élèves ont ensuite consolidé la couture en posant une apprêture temporaire (collage de couches de papiers sur le dos) pour pouvoir traiter l’intérieur du livre sans trop solliciter la couture d’œuvre. Elles ont ainsi pu commencer le long travail sur le corps d’ouvrage en consolidant les déchirures et les parties fragilisées systématiquement par doublage à l’aide d’un papier japonais très fin (3,5 g/m2) et d’un adhésif dilué en phase alcoolique. Les lacunes, présentes sur pratiquement chaque feuillet, ont quant à elles été comblées à l’aide de papiers japonais pré-teintés et d’épaisseurs équivalentes au papier d’œuvre. A cette fin et en se basant sur les différentes nuances de couleur du papier d’œuvre, les élèves ont préparé des papiers de comblement en sélectionnant des teintes moyennes pour ne pas rendre le traitement trop chronophage.

En 2018, j’ai fini le comblement et la consolidation du papier et donc pu entamer la dernière phase de la restauration en posant une nouvelle apprêture sur le dos, définitive cette fois. Elle permet de ne pas trop solliciter les supports de couture lors de l’ouverture du livre. J’ai refixé les restes de l’ancienne apprêture en parchemin par-dessus (fig. 7 b), non pas tant pour leur fonctionnalité que pour les laisser sur l’ouvrage, à la manière d’un ré-enfouissement préventif pratiqué en archéologie : il est toujours préférable de laisser ou de remettre en place tous les éléments constitutifs d’un objet, plutôt que de les restituer de façon séparée.

Après une mise au ton des parties consolidées à l’aide d’aquarelles et de peintures acryliques, j’ai remonté les ais sur l’ouvrage comme à l’origine, et j’ai confectionné une coque rigide en papier japonais que j’ai fixée sur quelques millimètres aux ais (fig. 7 c). Elle permet de contrôler l’angle d’ouverture de l’ouvrage et protège ainsi la couture. Afin de ne pas rendre la restauration trop visible, j’ai collé plusieurs couches de papiers japonais fins de différentes teintes permettant ainsi d’imiter l’aspect et le relief du cuir.

Fig. 7 (a)  : dos avant restauration

Fig. 7 (c) :  dos après pose de la coque en papier japonais

 

Fig. 7 (b) : dos après pose d’une nouvelle apprêture et refixage de l’ancienne

 

 

Avant la dernière étape de conditionnement, j’ai mis à plat les parties de la couvrure le nécessitant, avant de les refixer par un collage à l’aide d’un pressage fort mais contrôlé. J’ai posé des bandes de papier japonais sur tout le tour du cuir, à cheval sur le bois, pour éviter toute accroche lors de futures manipulations, limitant ainsi les risques de (re)soulèvement du cuir.

 J’ai finalement réalisé un conditionnement sur mesure permettant un maintien optimal aussi bien pour un rangement à plat que debout avec des matériaux pérennes. Afin de limiter les risques de perte des défaits et ne pas augmenter l’encombrement total de l’ouvrage, j’ai intégré ces éléments dans la mousse de renfort pour qu’ils soient conservés avec l’ouvrage (fig. 8).

Fig. 8 : Boîte de conservation sur mesure avec les défaits intégrés

Cette restauration (fig. 9) conséquente et exceptionnelle dans le cadre de la formation au sein de l’Inp s’est étalée de manière intermittente sur 11 années et a impliqué de nombreuses promotions de 2008 à 2019 (à commencer par la promotion 2005-2010 jusqu’à la promotion 2016-2021[3]). Cet exemplaire du De Humani corporis fabrica a aujourd’hui retrouvé sa place au sein des collections de la BIU Santé et peut à nouveau être présenté aux visiteurs de la bibliothèque.

 

Fig. 9 (a) Plat supérieur avant et après restauration

                                            (b) Dos avant et après restauration

 

(c) Plat inférieur avant et après restauration

(d) Exemple de feuillet après restauration

Crédits photographiques : Fig. 1a – BIU Santé / Fig. 1b à 9  – © Inp

[1] Les chantiers-écoles sont réalisés tous les ans par les élèves sur une période de deux semaines. C’est l’occasion, pendant les trois premières années de la formation, de réaliser un chantier de conservation préventive, curative et de restauration dans les institutions.

[2] Les cours de pratique de la restauration sont dispensés les jeudis et vendredis au sein des ateliers de l’Inp sur les quatre premières années de formations. Le reste de la semaine est dédié aux cours théoriques d’histoire, de sciences ou encore de déontologie.

[3] Les étudiantes qui ont travaillé successivement sur ce projet sous la direction de Thierry Aubry sont Sandra Vez, Aurélie Martin, Marie Messager, Cindy Landry, Marie Poirot, Julie Tyrlik, Morgane Royo, Corinne Cheng, Isabelle Chavanne, Laury Grard, Ludivine Javelaud, Sara Mazet et Laura Capogna.

Redonnez de la couleur à nos collections patrimoniales !

Saut de course fait en avant à pieds pairs dedans les cercles (dans Trois dialogues d’Arcangelo Tuccaro, Tours : Georges Griveau, 1616)

Du 1 au 5 février 2021, la BIU Santé est heureuse de participer pour la cinquième année consécutive à l’opération #ColorOurCollections (en français : coloriez nos collections).

Elle est organisée tous les ans par la New York Academy of Medicine.

Des institutions culturelles du monde entier (bibliothèques, musées, archives…) s’associent pour proposer des planches à colorier réalisées à partir de leurs collections. De quoi vous occuper pendant ces longues journées d’hiver.

captureLes illustrations proposées par la BIU Santé sont téléchargeables au format PDF. Elles sont issues des fonds historiques des pôles Médecine et Pharmacie – elles peuvent se retrouver dans Medica, notre bibliothèque numérique (cinq millions de pages en libre accès) ou dans la Banque d’images et de portraits (260 000 images).

À vous de les imprimer et de les colorier suivant votre inspiration!

Une nouvelle publication par Jacqueline Vons et Stéphane Velut : André Vésale, livres III et IV de la Fabrique du corps humain (1543)

La Fabrique de Vésale et autres textes. Page d’accueil

Après les Pièces liminaires, le Livre I, et le Livre VII, Jacqueline Vons et Stéphane Velut viennent d’achever l’édition, la transcription et la traduction commentée des livres III et IV de La Fabrique du corps humain d’André Vésale, dans le cadre des éditions critiques proposées par la BIU Santé.

La Fabrique de Vésale et autres textes. Introduction du livre IV

 

 

 

Ces deux livres sont complémentaires : le Livre III contient une description morphologique des veines et des artères, le Livre IV est consacré au système nerveux ; Vésale y revendique la pratique anatomique comme source principale de savoir ; de nombreux schémas didactiques et figures en pleine page ont été dessinés par Vésale lui-même, des observations et des interventions personnelles nuancent la description générale du corps humain.

La Fabrique de Vésale et autres textes. Aperçu de l’édition du livre III

 

Les traductions des textes préliminaires aux autres ouvrages de Vésale sont également en ligne : La Paraphrase (1537), Les six tables anatomiques (1538), La Lettre sur la saignée (1539), L’Epitome (1543), La Lettre sur la racine de Chine (1546), L’Examen des Observations de Fallope (1564), Les Œuvres complètes (1725).

 

Medica a 20 ans : naissance et croissance d’une bibliothèque numérique au début du XXIe siècle 3/3

 Voici le troisième et dernier billet d’une série de 3 sur l’histoire de Medica – rédigé par Lou Delaveau, conservatrice-stagiaire Enssib, à l’occasion des 20 ans de la bibliothèque numérique Medica. Retrouvez le premier billet ici  et le second là 

III. Vers une Galaxie Medica

Medic@ dans le paysage des bibliothèques numériques

Les différents états de la politique documentaire de Medic@ soulignent que la bibliothèque numérique est « complémentaire des autres produits élaborés par le Service d’histoire de la santé (base bio-bibliographique des médecins, pharmaciens et autres professionnels de santé, expositions virtuelles, renseignements à distance…) » [1]. Un même thème pourra ainsi être décliné via les divers outils mis en place par la bibliothèque. À titre d’exemple, un corpus sur Etienne-Jules Marey, réalisé en collaboration avec le Collège de France et l’Académie nationale de Médecine, est versé dans Medica en 2006 et accompagne la mise en ligne d’une exposition virtuelle[2]. C’est ce type de projet « à forte valeur ajoutée » qui est privilégié par l’équipe pour définir le positionnement de Medic@ dans un contexte de concurrence croissante et d’essor de géants numériques – on pense notamment au développement de Google print, puis Google Book, à partir de 2004. Quelle place pour Medic@, que certains interviewés décrivent comme une « PME », voire une « épicerie fine » ? Une note de service, qui témoigne du lancement d’une importante campagne de numérisation par la Wellcome Library, invite à réfléchir à la place qu’occupent les ressources de la BIUM dans le panorama des bibliothèques numériques, et s’inquiète même de l’avenir des collections papier dans les bibliothèques en général[3]. D’autres archives attestent d’un souhait d’initier une coopération nationale pour la numérisation du patrimoine médical imprimé[4].

Dans ces circonstances, l’articulation des différents services développés par la BIUM ne peut qu’être un atout. Un outil tient une place toute particulière dans ce réseau documentaire : il s’agit de la Banque d’images et de portraits , dont nous avons déjà parlé. Sous la responsabilité d’Estelle Lambert, la Banque d’images s’est en effet progressivement étoffée grâce aux illustrations signalées lors de l’indexation des pages numérisées pour alimenter Medica : elle comporte aujourd’hui 264 000 images. La base biographique est une autre ressource essentielle du Service d’histoire de la santé qui permet notamment de relier les différents contenus grâce à des notices d’autorités. De la sorte, Medica prend la forme d’un réseau interconnecté de bases : elle déborde même des contours de la BIU Santé puisqu’outre les numérisations de ses fonds et d’exemplaires d’institutions partenaires, elle agrège aussi plus de 100 000 notices d’autres bibliothèques, via le protocole OAI-PMH.

Les années 2010 : plusieurs changements marquants.

L’accueil de Medica au 7/11/2011 et au 3/03/2016 , avec respectivement une mention du pôle Pharmacie et le logo de la nouvelle BIU Santé (Internet Archive Wayback Machine).

En 2011, la BIUM change de nom, fusionne avec la BIUP (Bibliothèque interuniversitaire de Pharmacie) et devient la BIU Santé. C’est tout un nouveau champ disciplinaire qui s’ouvre alors pour Medic@, dont témoignent des réalisations telles que la reconstitution virtuelle de la bibliothèque du Collège de Pharmacie. Puisque le pôle Pharmacie ne dispose pas d’un scanner équivalent à celui du pôle Médecine, des concertations fréquentes sont organisées entre les deux équipes, quoique – de l’aveu de Catherine Blum, conservatrice arrivée à la BIU Santé Pharmacie en 2016 – l’éloignement des deux sites ne facilite pas le transport et la numérisation des formats les plus volumineux ! Les liens noués par la BIU Pharmacie avec différents organismes spécialisés dans le domaine des sciences pharmaceutiques et de la cosmétologie renforcent aussi le caractère incontournable de la BIU Santé dans le paysage de la recherche en histoire des sciences.

Deux exemples curieux de documents conservés au pôle Pharmacie : Au Chat des Alpes. Froid humidité : ennemis de santé : 1940-1941, Voiron, Isère : Au Chat des Alpes, 1940. BIU Santé Pharmacie 69321.

Pharmacie Chaumel. Le Baume Oco : Souvenir de l’expo 1889. [Paris] : [s.n.], 1889.BIU Santé Pharmacie RES 69389.

                        

 

Cette place prépondérante est confortée par une stratégie d’ouverture des données : en 2013, la BIU Santé adopte la “Licence Ouverte” pour ses documents du domaine public et encourage ses partenaires à faire de même. Les images des collections, tirées de Medic@ ou de la Banque d’images et de portraits, circulent donc activement sur le Net. Ce succès inspire à la BIU Santé un partenariat avec l’association Wikimédia France pour verser dans la médiathèque Wikimédia Commons les clichés en haute définition de certains corpus tout en menant un travail d’alignement et de référencement des métadonnées associées. Après une première phase menée à bien en 2017, un deuxième chapitre s’ouvre en 2020. Cette politique de collaboration passe également par un travail conjoint avec des bibliothèques-sœurs de par le monde : en 2017, Medica intègre le consortium Medical Heritage Library sous l’action de Solenne Coutagne. La Medical Heritage Library   qui fête également un anniversaire en 2020 – ses dix ans ! –  offre, ainsi que le rappellent Véronique Boudon-Millot et Jean-François Vincent dans un article récent[5], de nouvelles fonctionnalités aux lecteurs consultant les collections de la BIU Santé par cette porte d’entrée : notamment un OCR performant et une interface de visualisation plus ergonomique sur Internet Archive.  Un dernier changement marque enfin cette décennie :  le nom même de Medica s’offre une nouvelle jeunesse et se voit amputé de son vilain « @ » !

L’accueil de Medica au 17/11/2020, avec le logo d’Université de Paris. On note la disparition du @ de Medica.

Le tournant 2020 : et au-delà ?

Le développement d’une solution « sur mesure » pour Medica dans les années 2000, qui avait l’avantage de permettre une grande réactivité et souplesse, a certes quelques inconvénients. L’équipe souhaiterait implémenter aujourd’hui un affichage mosaïque, la possibilité de faire pivoter et défiler les pages, l’affichage latéral de la table des matières… Autant de petits détails susceptibles de rendre la consultation plus confortable  mais qui se heurtent aux caprices d’un système ayant parfois mal vieilli et peu documenté, ainsi qu’au manque de temps et de main d’œuvre… Le langage Lasso original, désuet, a cependant pu être traduit en PHP par Olivier Ghuzel, ingénieur d’études et informaticien rattaché au Service d’histoire de la santé. Un projet est en cours pour reprendre l’archivage pérenne au CINES des données de la bibliothèque numérique, dont le poids désormais écrasant a dépassé les capacités de l’application qui lui était originellement dédiée, et est désormais stocké dans une base de données MySQL. Dans un constant souci d’améliorer les fonctionnalités de la base et la circulation de l’information, l’équipe s’intéresse aussi aux opportunités du modèle IIIF qui permet de diffuser des images sur le web de manière standardisée et de les rendre consultables, modifiables par d’autres applications extérieures à la bibliothèque. Une telle évolution permettrait, en interne, de simplifier considérablement le traitement des images mais aussi de bénéficier de nouveaux modes de visualisation, de navigation et d’interaction avec les images.

Mais l’avenir de Medica est aussi étroitement lié aux contours administratifs de la nouvelle Université de Paris. Après une première fusion avec le SCD Paris Descartes en octobre 2019, la BIU Santé intègre en effet la Direction générale déléguée aux bibliothèques et musées d’Université de Paris (DGDBM), suite à la fusion des universités Paris Descartes et Paris Diderot en 2020. Dans ce nouveau chapitre de l’histoire de la BIU Santé, Medica semble pouvoir constituer la figure de proue de la valorisation patrimoniale des bibliothèques de l’université fusionnée. L’équipe réfléchit actuellement à la place qu’elle occupera dans ce nouvel univers documentaire : il s’agit à la fois de moderniser les fonctionnalités de la bibliothèque numérique (en cohérence avec les futures autres collections), de les pérenniser mais également de préserver la singularité de cet outil que le contexte sanitaire rend d’autant plus incontournable. Medica est aujourd’hui appréciée par un large public, bien connue de ses lecteurs fidèles mais aussi bien identifiée par les nouveaux chercheurs en histoire des sciences, dont je faisais moi-même partie il n’y a pas si longtemps. Espérons que ce billet de blog aura fait sourire les premiers et intrigué les seconds que nous invitons à cliquer ICI pour entamer leur exploration de la Galaxie Medica : nous leur souhaitons de fructueuses découvertes !

Lou Delaveau, avec l’aide de l’équipe du Service d’histoire de la santé


Sources

-Archives consultées

 Archives du directeur de la BIU Santé relatives au Service d’histoire de la santé : cartons 95, 96, 97, 98, 99, 100, 104, 105.

-Entretiens (par ordre alphabétique)

Catherine Blum : actuelle responsable des collections et fonds patrimoniaux à la BIU Santé Pharmacie, entrée à la BIU Santé en 2016.

Guy Cobolet : directeur de la BIUM/BIU Santé de 2000 à 2018.

Solenne Coutagne : actuelle responsable de Medica, entrée à la BIU Santé en 2014

Olivier Ghuzel : ingénieur d’études, attaché au Service d’histoire de la santé (notamment  en charge de la maintenance de Medica), entré à la BIU Santé en 2013.

Estelle Lambert, actuelle responsable de la Banque d’images et de portraits, entrée à la BIU Santé en 2002.

Henry Ferreira-Lopes : chef du Service d’histoire de la santé de 1999 à 2004

Bernadette Molitor : Bibliothécaire à la BIU Santé de 1974 à 2014, en charge de l’histoire de la médecine et du fonds ancien.

Pierre Morris : photographe dans le service, actuellement en charge de l’indexation de la base biographique, entré à la BIUM en 1983.

Jacques Gana : chef du service informatique de la BIUM / BIU Santé, de 1995 à 2017.

Jean-François Vincent : chef du Service d’histoire de la santé, entré à la BIU Santé en 2004, ci-devant responsable de Medica (2004-2014).


[1] « La politique documentaire de Medic@ », dernière version de mai 2015. https://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/assets/pdf/histmed-medica-poldoc-medica-fra-octobre2013.pdf .

[2] Mail du 4/05/2006 (Jean-François Vincent) – Archives, c. 97. L’exposition virtuelle est la suivante : https://www3.biusante.parisdescartes.fr/marey/debut.htm.

[3] « Numérisation de masse et avenir des fonds patrimoniaux : considérations sur le fonds ancien de la BIUM et son avenir proche » c. 104 (non daté, vers 2008 ?)

[4] Divers documents – Archives, c. 104.

[5] Boudon-Millot (Véronique), Vincent (Jean-François), « Medical Heritage Library: La plus grande bibliothèque médicale numérique du monde », dans médecine/sciences, EDP Sciences, 2020, 36 (10), p. 924-928. https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-02960793

Medica a 20 ans : naissance et croissance d’une bibliothèque numérique au début du XXIe siècle 2/3

 Voici le deuxième billet d’une série de 3 sur l’histoire de Medica – rédigé par Lou Delaveau, conservatrice-stagiaire Enssib, à l’occasion des 20 ans de la bibliothèque numérique Medica. Retrouvez le premier billet ici et la troisième

II. Du Corpus des médecins de l’Antiquité à la « bibliothèque » Medic@ : quelques exemples

Avec et pour les chercheurs.

Coupure de presse du Quotidien du médecin du 2/03/2002 évoquant la campagne pour la restauration de la statue de Bichat.

Les différents cartons d’archives relatives au Service d’histoire de la santé regorgent de courriels imprimés dans les premières années du XXIème siècle et qui témoignent des contacts nourris avec des chercheurs, « public en or » et véritables « piliers » de la bibliothèque. Ces échanges reflètent les recherches personnelles – car on « n’attrape pas les mouches avec du vinaigre » – mais aussi les thèmes à la mode et les sujets d’actualité.  En 2002, le bicentenaire de la mort de Xavier Bichat inspire la mise en ligne d’un corpus dédié. Ce concours de circonstances profite à la statue du médecin et anatomo-pathologiste située dans la cour de l’Université et dont l’état piteux aiguillonne les bibliothécaires et chercheurs ayant participé au dossier : elle est restaurée à cette occasion. D’autres corpus bénéficient d’interfaces de recherche spécifiques comme les dictionnaires et les périodiques, premières sources consultées par les lecteurs néophytes. Des contributeurs célèbres, comme Jean Starobinski, apportent aussi leur pierre à l’édifice Medic@ en rédigeant des présentations de dossiers.

Corollaires de cette expertise développée sur la valorisation numérique du patrimoine, la BIUM organise de nombreux colloques qui renforcent sa position dans le paysage de la recherche en histoire de la santé mais resserrent aussi ses liens avec des sociétés et académies savantes : elle héberge leurs sites web et participe parfois même à leurs publications[1]. La pluridisciplinarité est le maître-mot. Une collaboration plus active est également entérinée avec le Musée d’histoire de la médecine qui partage les murs du 12 rue de l’école de médecine[2]. En 2005, la consultation mensuelle de Medic@ s’établit à 130 000 pages consultées pour plus de 10 000 visiteurs[3].

Page d’accueil de Medic@ le 6/06/2006, d’après les archives du net (Internet Archive Wayback Machine).

Il va sans dire que les contacts avec les chercheurs et chercheuses de la première heure se poursuivent au long cours. En 2009, Le Corpus électronique des médecins de l’Antiquité, désormais constitué de 180 volumes et témoin de longue date des relations étroites entre la BIUM et le laboratoire « Médecine grecque » reçoit le prix Plottel de l’Académie des inscriptions et belles lettres[4]. Ainsi que le précise le dossier de candidature, plus d’un million de pages ont été téléchargées en 2007 et 60 % de connexions sont issues de l’étranger, ce qui atteste du rayonnement de la BIUM à l’international après une première décennie d’existence.

De la persistance du papier ….

Flyer promotionnel pour la mise en ligne et les reprints du corpus hippocratique. L’annonce vante le caractère quasi totémique du fac-similé, substitut auréolé du prestige de l’édition originale.

En dépit de son « @ », Medic@ n’est pas envisagée au départ comme une collection strictement dématérialisée. En 2000, l’équipe de la bibliothèque prévoit de faire réaliser des reprints pour satisfaire les demandes de chercheurs et sociétés savantes adeptes de fac-similés. La bibliothèque développe donc au fur et à mesure des numérisations un catalogue de réimpressions qu’elle diffuse elle-même ou via des diffuseurs professionnels, pour peu que le nombre de souscriptions – fixé à quelques dizaines d’exemplaires[5] – ait été atteint. Plusieurs formules, standard ou plus luxueuses, sont proposées[6]. Un soin tout particulier est apporté aux choix des titres : « Arkana » est par exemple retenu avec l’accord d’un éditeur pour son caractère mystérieux susceptible d’attirer les lecteurs férus de sciences occultes. Le service prévoit également de fournir des supports cédéroms. Toutefois, une partie de l’équipe de la BIU Santé avoue aujourd’hui avoir été mal à l’aise face à cette distribution commerciale. Les demandes se faisant rares, les reprints sont progressivement abandonnés et Medic@ se déleste de ses assises matérielles pour se transformer, de « collection » hybride, en bibliothèque entièrement numérique.

… au tout numérique !

Medic@ ne rassemble pas des photographies mais des numérisations : les reproductions des documents n’étaient donc pas réalisées dans le laboratoire photographique précédemment mentionné.  Un scanner, d’abord en noir et blanc, avait été loué dès les débuts de l’entreprise auprès de la société Arkhênum, dont l’un des employés rejoindra, après un changement de carrière, l’équipe des magasiniers du Service d’histoire de la santé.

Encart sur la page d’accueil de Medica au 3/02/2004  témoignant de tentatives en interne pour implémenter un OCR à titre expérimental (Internet Archive Wayback Machine).

Des échanges avec Arkhênum font aussi état des recherches concernant les possibilités d’océrisation, c’est-à-dire de reconnaissance des caractères[7]. En raison d’un coût élevé, du nombre de documents concernés et de résultats décevants pour les éditions antérieures à 1850, cette fonctionnalité sera abandonnée pour un certain temps. En 2004, Jean-François Vincent vient remplacer Henry Ferreira-Lopes, qui avoue aujourd’hui s’être inspiré de son expérience à la BIUM pour développer la bibliothèque numérique de la Bibliothèque municipale de Besançon, dont il est le directeur. A partir de 2008, la Bibliothèque nationale de France réoriente ses subventions au pôle associé qu’était la BIUM pour encourager la numérisation. Même si une étroite coopération documentaire avec Gallica existait dès les débuts de Medica, ces subventions permettent d’entériner la politique documentaire et le champ d’action de Medic@ par rapport à celui de Gallica et favorise une synergie entre les deux bibliothèques. Deux filières de numérisation sont mises en place à la BIUM : les documents rares ou fragiles sont traités en interne tandis que les corpus très volumineux, homogènes, dont la numérisation et l’indexation sont aisées, sont externalisés. Un scanner couleur sera acquis en 2012.

 

 

 

 

A suivre… Comment Medic@ devint-elle Medica ? Retrouvez l’épisode trois de l’histoire de Medica sur le blog de la BIU Santé à partir du 7 décembre 2020.


[1] La BIUM collabore ainsi avec l’Académie nationale de chirurgie pour faire paraître en ligne à partir de 2002, un journal électronique trimestriel, « Les e-mémoires de l’Académie nationale de chirurgie »- Archives, c. 99.

[2] Convention établissant un partenariat de recherche entre la BIUM et le Musée- Archives, c. 99.

[3] Tableau des consultations- Archives, c. 100

[4] Dossier pour le prix Pottel- Archives, c. 101.

[5] Mail du 13/04/2001  (Henry Ferreira-Lopes) – Archives, c. 95 et « La Politique documentaire de Medica », version mai 2006, p. 4 – Archives, c. 96.

[6] Mail du 5/10/2001  (Guy Cobolet) – Archives, c. 100.

[7] Un devis établi en janvier 2005 indique qu’un traitement OCR pour une centaine d’ouvrages numérisés s’élèverait alors à 4000 euros (sans correction du texte brut obtenu) – Archives, c. 95.

Livre d’or des 20 ans de Medica

Dans le cadre des 20 ans de Medica, nous avons demandé à des institutions partenaires ayant participé à l’enrichissement de cette bibliothèque numérique et à quelques chercheurs et usagers de raconter une anecdote et de souhaiter un joyeux anniversaire à Medica.

Ce livre d’or est ouvert à tous grâce aux commentaires en fin de billet, donc n’hésitez pas à contribuer !

Bibliothèque Henri Ey

« Bon anniversaire Medica !

Merci pour tes contenus dédiés à la neuropsychiatrie, en particulier nos périodiques préférés, les Annales médico-psychologiques, la Revue neurologique et le Congrès des aliénistes. Bravo à ton équipe pour l’enrichissement régulier de tes collections et l’amélioration continue de tes outils de recherche. Nos lecteurs et nous, on est fans !

la Bibliothèque Henri Ey du GHU Paris psychiatrie & neurosciences »

Natalie Pigeard 

« 20 ans de Medica ! Déjà ! Cela ne nous rajeunit pas 😉  Écrire pour medica sur l’histoire des femmes médecins, aider à choisir les documents constituant le dossier, c’était sympa de bosser avec les amis du service d’histoire de la médecine ! Et puis Medica, avec ses possibles recherches dans les revues, les dictionnaires, les catalogues de thèses, pouvoir télécharger un pdf etc., facilite bien mes recherches ! Bon anniversaire Medica ! »

Professeur François Legent 

« J’ai recours à Medica depuis une quinzaine d’années, la première fois fut à l’occasion d’un congrès sur la Maladie de Menière. La quête de documents concernant la biographie de ce médecin me fit découvrir l’importante numérisation réalisée par la BIU Santé. Cette modernisation facilitait considérablement la recherche permettant notamment, d’apprendre que Menière avait été médecin de l’Institution des Sourds-Muets, ce qu’ignorait une grande partie du corps médical.

Ainsi se présenta l’occasion d’ajouter aux documents déjà numérisés par vos soins, des articles et un choix de livres anciens concernant non seulement l’ORL mais aussi la surdimutité. Ce regroupement réalisait dès lors une véritable bibliothèque numérique unique dans ce domaine. »

Dr Olivier Walusinski 

« Medica est un service irremplaçable pour travailler chez soi, conçu voici 20 ans en prévision du confinement prévisible. Devenu adulte, sa riche variété et son indexation au mot permettent aussi bien une recherche précise qu’une recherche extensive. Deux questions. Les ouvrages scannés pour un achat avec le système EOD deviennent-ils, après ce paiement, accessibles à tous via Medica ? Si non, il faudrait y remédier. N’y a-t-il pas un moyen de remédier aux pannes récurrentes bien trop fréquentes ? Si l’accès est impossible le samedi, il faut attendre le lundi que le système soit à nouveau en fonction. Et pendant le confinement, c’est encore plus long. Bravo à Medica et souhaits de continuation et de perfectionnement. »

Annie Bitbol-Hespériès 

« Je suis venue travailler à la réserve de la Bibliothèque (alors la BIUM) il y a plus de vingt-cinq ans, pour consulter les deux éditions du Theatrum anatomicum de Caspar Bauhin. Ce traité illustré du grand professeur d’anatomie à Bâle, publié en 1605 à Francfort, complété en 1621, suit l’ordre de la dissection dans un Théâtre anatomique. Il offre, sous un format réduit et en les actualisant des gravures issues de la rénovation de l’iconographie anatomique inaugurée par la publication du grand traité d’André Vésale en latin sur la Fabrique du corps humain (1543).

J’ai ensuite régulièrement fréquenté la salle de la réserve, où j’ai trouvé des conditions de travail optimales pour mes recherches, non seulement en raison de la richesse des collections historiques bien conservées, mais encore grâce à la compétence et à la disponibilité des conservateurs et bibliothécaires qui se sont succédé, sans oublier l’efficacité des magasiniers. Comme la plupart des lecteurs maintenant, j’y viens avec mon ordinateur. Mais il y a plus de vingt-cinq ans, ce n’était pas le cas et je prenais des notes au crayon, sur des feuilles de papier.

C’était avant la création de la formidable collection Medica (Medic@), qui est vite devenue une référence internationale. La mise en ligne intégrale d’ouvrages patrimoniaux consultables à tout moment fait revivre à distance les livres précieux. C’est une chance pour tous ceux dans le monde qui s’intéressent à l’histoire de la médecine. Outre la conversion en format électronique d’ouvrages imprimés souvent reliés et ayant appartenu à des propriétaires prestigieux, cette bibliothèque virtuelle propose des collections regroupant les livres électroniques dans des dossiers thématiques.

Parmi les ressources offertes par cette bibliothèque numérique, j’apprécie particulièrement le dossier thématique sur la Mélancolie présenté par Jean Starobinski, qui fut un célèbre professeur de littérature française à l’université de Genève, mais aussi un médecin psychiatre chargé d’enseignement en histoire de la médecine, et un fin musicologue. Je me souviens de la satisfaction de Monsieur Cobolet, qui dirigeait alors la bibliothèque, lorsqu’il m’a annoncé que le prestigieux auteur de la thèse de médecine sur l’Histoire du traitement de la mélancolie avait accepté de proposer une introduction sur ce thème. Depuis l’Antiquité grecque, de nombreux traitements visaient à guérir cette pathologie complexe mettant en jeu la relation entre l’esprit et le corps, ou entre l’âme et le corps et pouvant ouvrir vers le génie ou conduire à la folie. Il s’agissait notamment de réguler la célèbre bile noire puisque telle est la signification du mot mélancolie, issu de la langue grecque. La bile noire -imaginaire mais illustre dans la tradition médicale et chez les philosophes- était une des quatre humeurs définissant la Nature de l’homme dans la Collection hippocratique, avec le sang, le phlegme ou pituite, et la bile jaune. Pour chasser l’excès de bile noire, les prescriptions citaient le népenthès, breuvage à base de plantes à la composition variable, censé dissiper la tristesse et apporter l’oubli, mais aussi la musique, ainsi que les voyages pour chasser le spleen des aristocrates anglais, puis des patients huppés, sans oublier la prise d’hellébore, plante aux propriétés purgatives réputée pour soigner la folie. Comment guérir la mélancolie et ses degrés : l’hypocondrie, la dépression, la folie ? Où situer l’origine de cette pathologie pour prescrire des thérapeutiques adaptées ? Ne s’agit-il pas d’une affection essentiellement psychique qui appelle des remèdes psychologiques et la création d’une nouvelle catégorie de thérapeutes : les psychiatres ? Ce qui est intéressant dans la présentation de Jean Starobinski, c’est l’hommage qu’il rend au livre Saturne et la mélancolie par Raymond Klibansky, Erwin Panofsky et Fritz Saxl, ouvrant ainsi la médecine humorale traditionnelle sur la peinture (Dürer et sa gravure Melencolia I) et rappelant le lien que la médecine a longtemps entretenu avec l’astrologie.

Parmi les documents électroniques mis à disposition des lecteurs internautes par Medica figurent aussi les gravures, illustrations et portraits présentés dans la banque d’images qui s’enrichit régulièrement.

La consultation de livres électroniques est particulièrement appréciable en temps de confinement, et devient une ressource indispensable lorsque l’éducation à distance se répand dans l’enseignement supérieur en raison de la pandémie. J’offre mes meilleurs souhaits de bon anniversaire à Medica pour ses vingt ans dans un contexte sanitaire particulier. Je lui souhaite longue vie.

Mais j’attends avec impatience la fin du deuxième confinement pour retourner dans la salle de la réserve de la BIUS, y être entourée par de vrais livres reliés posés sur d’élégants rayonnages, au-dessous des portraits de médecins célèbres, et avoir le bonheur de discuter avec les bibliothécaires : n’est-ce pas cela aussi la vie d’une bibliothèque ? »

 

Bruno Bonnemain, Académie nationale de Pharmacie, Société d’histoire de la pharmacie  

« Medica est un outil formidable pour les historiens de la médecine et de la pharmacie. Il permet de rendre accessible en ligne de nombreux documents originaux, et des périodiques qui ont été très importants, comme le bulletin des sciences pharmacologiques ou le dictionnaire Vidal. On peut espérer que ce catalogue déjà très important s’enrichisse encore dans les prochaines années et complète les efforts de numérisation de la BNF. Très bon anniversaire à Medica !! »

Frédéric Bonté, LVMH Recherche  

« Medica , vingt ans déjà !, une richesse exceptionnelle et très vaste base de données pour tout chercheur en histoire de la pharmacie et en cosmétologie. Comprendre l’évolution des sciences c’est aussi redécouvrir des sources d’inspirations, des démarches,  des raisonnements et  les intégrer dans la réflexion qui permet de construire les innovations de demain.  Explorer  Médica, c’ est aussi nous ouvrir à des  mondes scientifiques, nouer des contacts improbables avec des spécialistes et élargir notre réseau  de connaissances.  N’oublions pas, chacun, de participer à son enrichissement.  Un grand Merci à toutes les équipes qui la font vivre. »

Jacqueline Vons 

« J’ai l’impression que c’était hier… J’ai découvert Medic@ à la manière d’un chat, prudemment d’abord, en jouant avec la souris, et puis très vite elle est devenue un outil indispensable. Très vite aussi, j’ai goûté la sensation de liberté qu’autorisent les vagabondages nocturnes d’un auteur à l’autre, d’une époque à l’autre. Mais on s’habitue facilement à vivre au milieu de milliers de livres, alors, pour nous surprendre toujours, Medic@ a proposé de nouveaux itinéraires à travers des expositions, des images, des journées d’études, bref autant de réalisations qui réalisent la gageure de rendre presque concret ce qui est virtuel. Tout cela grâce au dynamisme, à l’enthousiasme et au professionnalisme de toute une équipe au service de l’histoire de la médecine, du patrimoine et de sa valorisation. Qu’ils soient tous et toutes remerciés ici.  

Et puis un jour, l’aventure commença pour moi aussi avec la première traduction en français de la Fabrique de Vésale bientôt rejoint par Eustache et Patin : une belle récompense, une belle leçon de modestie parmi tous ces grands.  

Alors oui, souhaitons bon anniversaire à Medic@. Rendez-vous dans cinq ans, pour le quart de siècle avec, n’en doutons pas, d’autres belles innovations… »

Le Fonds de dotation pour la gestion et la valorisation du patrimoine pharmaceutique 

« Medica fête cette année ses 20 ans et nous sommes heureux de participer à cette célébration. Grâce au professionnalisme et au dynamisme des équipes qui l’animent depuis sa création, Medica offre à tous, spécialistes comme grand public, un espace de connaissance, de réflexion et de partage autour de l’histoire de la santé. Son rôle dans la préservation et la transmission du patrimoine écrit de la santé est majeur et nous nous réjouissons du travail accompli ensemble depuis plusieurs années pour la valorisation de nos fonds d’histoire de la pharmacie. Bon anniversaire ! »

Hélène Cazes, University of Victoria, Canada 

« Et s’il n’y avait pas eu Medica ? Je crois que, sans la bibliothèque virtuelle, son organisation par corpus, auteurs, domaines, mots-clés, sans l’accueil fait aux chercheurs par une équipe incroyablement savante et généreuse, sans les pages-portails, sans les liens vers les bibliothèques virtuelles, le monde serait plus petit et plus plat. Il ne tournerait pas rond mais tournerait en rond, en ressassant la même histoire du progrès médical et des grands textes. En tout cas, mon petit monde : je vis sur une île à l’extrême occident du Canada, en un lieu enchanteur dépourvu de fonds anciens. La rencontre avec Medica, qui s’écrivait alors Medic@, m’a donné bien plus qu’un accès, par écran, aux livres que je ne peux pas consulter sans traverser un continent et un océan : elle m’a donné un horizon, un paysage avec des lignes de recherche, des outils, des images haute définition et… une dimension de recherche, la séance en bibliothèque à distance. Après, aller sur Medical Heritage Library, Wellcome Library ou ailleurs me semblait évident —j’avais appris et m’y retrouvais même s’il m’y manque, toujours aujourd’hui, la page d’accueil sobre, précise, hiérarchisée de Medica. Partenaire essentiel de mes deux derniers projets (Enfin Vésale vint… sur l’historiographie médicale et l’héroïsation de ses personnages, et Perfecta, La perfection du corps féminin 16-18, sur les genres de l’anatomie aux temps de la querelle des femmes), Medica est un espace où chercher et déployer une histoire de la médecine hors des sentiers de la linéarité. En fait, c’est ma République de la recherche. Immenses mercis à ses artisans, pour leur vision, leur rigueur et leur travail !

Hélène Cazes, University of Victoria, Canada »

Véronique Boudon-Millot, Directrice de recherche au CNRS, UMR 8167 Orient et Méditerranée, Sorbonne Université 

« Les anniversaires sont l’occasion de se remémorer les naissances. C’est avec fierté et émotion que je me souviens de celle de Medica à laquelle j’ai, dès le début, été associée par Guy Cobolet, et qui nous a valu quelques années plus tard (en 2008) de recevoir le prix Plottel de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et d’organiser ensemble plusieurs colloques, tous publiés, qui mettent en lumière les richesses de ses collections : Lire les médecins grecs à la Renaissance, De Boccard, 2004 ; René Chartier (1572-1654) éditeur et traducteur d’Hippocrate et Galien, De Boccard, 2012 ; Hippocrate et les hippocratismes : médecine, religion, société, Paris, AIBL, 2014. Car il n’est sans doute pas excessif de dire que Medica, grâce à la mise en ligne d’éditions parfois inaccessibles, a révolutionné les méthodes de tous ceux qui travaillent sur les textes médicaux. Et depuis le début, que de chemin parcouru ! Alors, longue vie à Medica désormais présente jusque sur les plateformes américaines et tous nos remerciements aux bibliothécaires dont l’assidu et patient travail contribue chaque jour à cette réussite. »

Dr J-M Mouthon 

« Merci à toutes celles et ceux qui sélectionnent, mettent en ligne, corrigent et tiennent à jour les textes de Medica dans le vaste site de la BIU Santé, indispensable outil pour les chercheurs et passionnés en Histoire de la médecine. Cette consultation accessible à tous permet aussi de temps à autre des découvertes fortuites, ignorées jusque là. Que ses concepteurs persévèrent, surtout en ces temps de restrictions sanitaires avec les épidémies imprévisibles et dévastatrices, présentes et peut-être futures, qui limitent, voire même empêchent la consultation sur place des documents. Bonne continuation.

J-M Mouthon »

Claire Crignon 

« Souvenirs de deux grands projets réalisés grâce aux conservateurs de la BIU santé, toujours dévoués, passionnés par leur travail, dans cet espace hors du temps de la réserve où le petit clic-clac de l’horloge égrène doucement ses notes, permettant au chercheur ou à la chercheuse de remonter le cours du temps en plongeant dans les archives de la société anatomique de Paris où dans un traité d’anatomie du 17e siècle. Médecine et anthropologie au 17e siècle, histoire de la constitution de la collection Dupuytren, débats sur l’homéopathie au 19e siècle, quelques exemples de découvertes et de plaisirs de lecture ! Merci à vous.

Claire Crignon, MCF Sorbonne Université ».

Rafael Mandressi, Directeur de recherche, Centre Alexandre Koyré

 « Je prends peu de risques en affirmant que la section historique du site web de la BIU Santé est aujourd’hui l’ensemble le plus riche et le mieux organisé de ressources en ligne pour et sur l’histoire de la médecine. La bibliothèque numérique Medica en est le socle. Je l’ai connue en 2004, et n’ai cessé depuis de m’en servir comme outil de recherche. Indispensable, sobrement solide dans sa croissance continue, Medica est aussi précieuse que le formidable patrimoine écrit qu’elle met à la disposition du public, dont la communauté des chercheurs. Au moment de célébrer ses premières deux décennies d’existence, il faut surtout saluer chaleureusement l’effort, la générosité et l’intelligence de celles et ceux qui l’ont faite et la font chaque jour. Nous sommes nombreux à leur être grandement redevables. »

Xavier Cailleau, Chargé de mission partenariats et GLAM, Wikimédia France 

« Toute l’équipe de Wikimédia France se joint à moi pour souhaiter un très bel anniversaire à la bibliothèque numérique Médica ! Le moment était bien choisi pour relancer le partenariat, de surcroît à quelques mois des 20 ans de Wikipédia. Nous avons la chance et le plaisir de collaborer avec la Bibliothèque Interuniversitaire de Santé depuis 2016. C’est une histoire de portraits, versés sur la médiathèque libre Wikimedia Commons, qui nous a permis de rencontrer des agents investis et passionnés, prêts à plonger au cœur des nouveaux usages du numérique collaboratif. Nous espérons poursuivre ce partenariat encore longtemps pour la valorisation de leurs précieux fonds et continuer à célébrer le libre partage des savoirs. »

François Léger (Directeur-adjoint de la bibliothèque de l’Académie nationale de médecine 

« Un beau jour, de retour d’une consultation sur Medic@ des Annales des maladies de l’oreille et du larynx (otoscopie, laryngoscopie, rhinoscopie), mon regard amusé se posa sur un autre ouvrage de la bibliothèque, que j’ouvris au hasard :

« Oui, Messieurs, loin de vous, au fort de mes travaux, 

J’ai lu que l’on formoit votre Corps de Héros ;

Qu’il renfermoit déja l’élite des Chymistes,

Et des Chirurgiens, & des Anatomistes, 

Et des grands Médecins ; que la Société 

En mérite absorboit l’antique Faculté ; 

Et que de six cents ans d’honorable mémoire, 

Elle prenoit le poids, & couronnoit la gloire. »

Le Preux, Paul-Gabriel, Lassone, ou la Séance de la Société royale de médecine, comédie en 3 actes et en vers, [Paris], 1779, p. 23, disponible sur Medic@.

Un périodique fondateur, une comédie légère et oubliée : voilà toute la richesse de Medic@. La rivalité entre la Société royale de médecine et la Faculté n’est plus qu’un objet d’histoire, et nous, bibliothécaires, nous réjouissons de l’épanouissement d’une bibliothèque numérique qui est depuis 20 ans un de nos plus solides outils de travail. Nous sommes bien sûr fiers d’avoir pu très modestement contribuer, avec quelques-uns de nos volumes et manuscrits, à la richesse de la collection. Les projets en cours sont la plus sûre promesse de la vie longue et prospère que nous souhaitons pour Medic@. »

Micheline Ruel-Kellermann, Histoire de l’art dentaire

« Vingt ans déjà, pour moi c’est presque hier. Et chaque année, chaque mois, chaque semaine sont mis en ligne des documents, des livres, des revues, une immense chance actuelle que chacun devrait mesurer. Pouvoir, la plupart du temps, travailler à son bureau, découvrir des œuvres dont nous ne soupçonnions parfois même pas l’existence est un bonheur formidable. Ah, si j’avais eu Medica, moi qui suis loin dans le siècle dernier lorsque, en activité, j’élaborais mes thèses  et où je courrais les librairies pour trouver le livre ou les revues anciennes qui pourraient m’aider, et quelques fois pour un seul chapitre ! Et où je sacrifiais mes vacances pour mener à bien mes recherches en bibliothèque ! Très bel anniversaire Medica et un immense merci à tous ceux qui y travaillent et qui facilitent considérablement la vie de tous les chercheurs »

Archives de l’AP-HP – message de Marie Barthélemy 

« Le partenariat des Archives de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris avec le service Histoire de la santé de la BIU Santé a permis la mise en ligne de 194 photographies dermatologiques de la collection Félix Méheux. Ces photographies provenant des archives du Musée des moulages de l’hôpital Saint-Louis complètent utilement l’ensemble documentaire du musée déjà disponible sur le site de la Biu Santé.

Constituées dans un but pédagogique, les photographies aquarellées de la collection Méheux sont aussi le témoignage des qualités techniques et artistiques du photographe et offrent un rendu très réaliste des maladies représentées. Leur accès en ligne permet de préserver les documents originaux tout en les diffusant auprès d’un plus grand nombre de chercheurs. Merci la Biu Santé et longue vie à Medica ! »

Musée de l’AP-HP – message de Agnès Virole 

« Le musée de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris est fier de pouvoir, grâce à l’Association du Musée virtuel de l’art dentaire, montrer depuis 2013 ses collections dentaires issues de la donation du musée Pierre Fauchard. Ces pièces, pour certaines uniques au monde, sont mises en valeur par le remarquable travail du MVAD et de la BIU Santé. Un grand merci à l’Association et à Médica! »

École nationale des chartes 

« L’École nationale des chartes adresse ses meilleurs vœux d’anniversaire à Medica, réservoir inestimable de trésors susceptibles d’inspirer bien des sujets de recherche ! Merci à toute l’équipe du Service d’histoire de la santé, emmenée par Jean-François Vincent, pour les nombreuses ressources qu’elle propose en ligne et pour son accueil toujours enthousiaste des jeunes promotions de chartistes. La promenade dans les magasins, la visite de la salle de lecture, la présentation de la Fabrica de Vésale et de ses nombreuses adaptations… Voilà, à n’en pas douter, un précieux complément des cours et autant de moments marquants pour les élèves et étudiants. À bientôt – nous l’espérons – pour de nouvelles rencontres et de nouvelles découvertes imprimées ! »

François Zanetti, Maître de conférences, Université de Paris 

« Medica existait déjà quand j’ai fait mes premiers pas en histoire de la médecine. Que de moments partagés et de services rendus depuis ! J’ai une reconnaissance particulière pour les périodiques médicaux de la fin du XVIIIe siècle : Journal de médecine (sous ses diverses dénominations), Gazette de santé et bien sûr Histoire et mémoires de la Société royale de médecine qui ont grandement facilité mes premières recherches. Et cette précieuse collection de dictionnaires !… Tout cela interrogeable et téléchargeable librement et sans inscription, grâce à une interface extrêmement stable et robuste.

MERCI à celles et ceux qui ont permis à Medica de naître, de croître et de se transformer ! 

BON ANNIVERSAIRE Medica ! »

Enssib

« En quelques années Medic@ est devenue une référence dans les domaines de l’histoire de la médecine, de l’odontologie et de la pharmacie ; une réussite qui illustre parfaitement l’importance aujourd’hui centrale de la valorisation des ressources et des services qui l’accompagnent. De fait, la maîtrise de ces compétences numériques d’une part, de médiation d’autre part, est devenue incontournable pour les professionnels des bibliothèques. Il s’agit ici de rendre accessible au plus grand nombre des documents historiques aux contenus foisonnant, riches et variés, là de protéger, rendre visible et mettre en avant des savoirs tombés dans le domaine public. Par ses formations et les fructueuses collaborations entretenues avec les équipes de la BIU Santé, l’Enssib est fière de pouvoir y contribuer et souhaite aux équipes de Medic@ 20 nouvelles années de succès. »

Loïc Capron

« Les 20 ans de Medica : infinie gratitude d’un consommateur assidu

La Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin (dont la 3e édition va bientôt être mise en ligne) n’aurait jamais vu le jour en 2015, ni grandi depuis, sans la BIU Santé et sans Medica, son gigantesque appendice numérique.

Parmi les innombrables trésors que Medica offre au public, j’admire tout particulièrement son incomparable collection des thèses médicales d’Ancien Régime et ses manuscrits.

J’encourage ardemment la numérisation de ces pièces parce qu’elles sont exclusives et encore inexploitées pour leur plus grande partie, et que leur fragilité ne recommande pas de les mettre entre les mains de tous les curieux.

Quant aux manuscrits, par exemple, j’ai tout particulièrement tiré profit du Recueil Peÿrilhe (ms 2007), qui contient une copieuse quantité de lettres et brouillons conservés par Patin, et la collection des Commentaires de la Faculté de médecine de Paris, dont 14 des 24 volumes sont déjà librement ouverts aux chercheurs que ne rebutent pas les plumes latines des doyens qui se sont succédé tous les deux ans depuis 1395 jusqu’à 1786.

La richesse de la collection imprimée mérite aussi être les louanges : les œuvres complètes d’Hippocrate (par Littré), de Galien (par Kühn), de Pline (par Littré), parmi des milliers d’autres ouvrages indispensables. Tout ces ouvrages indispensables peuvent certes presque toujours se trouver ailleurs sur la Toile ; mais Medica m’a plongé dans une délicieuse extase quand j’y ai découvert la reproduction des deux livres de Medicamentis officinalibus [des Médicaments officinaux] de Caspar Hofmann (Paris, 1646) entièrement annotés par Patin : quelle inestimable pépite ! Sans elle je ne serai jamais parvenu à éditer la lettre que Patin a écrite à Sebastian Scheffer le 24 mai 1665.

Mon travail sur la médecine du xviie siècle n’est bien sûr qu’un vivant exemple des infinis services que Medica sait rendre tous les jours aux internautes, confortablement installés devant leur ordinateur.

Mille bravos, mille mercis, bon anniversaire et très longue vie à Medica, c’est-à-dire à celles et ceux qui l’ont conçue et l’enrichissent quotidiennement avec une admirable ardeur.

Loïc Capron. »

L’équipe Gallica

« Depuis 20 ans, toujours fidèle à ses objectifs et à son ambition de partager au plus grand nombre l’histoire de la médecine, Medica s’est octroyée une place privilégiée parmi les bibliothèques numériques patrimoniales en sciences.
L’autre grande « Dame » du savoir, Gallica, de trois ans son aînée et toujours présente pour la soutenir, donne à voir à ce jour presque 60 000 documents en provenance de Medica et de la Banque d’images et de portraits- BIU Santé. On y retrouve livres, périodiques, thèses mais également objets médicaux, portraits, cartes postales. Leur valorisation et leur classement en dossiers thématiques et chronologiques font de Medica une référence dans le monde médical.
Nous espérons que Gallica et Medica continuent à cheminer ensemble de façon toujours plus rapprochée pour enrichir encore plus l’accès au patrimoine médical français et universel.
Bon vent à Medica et à ses brillants navigateurs qui œuvrent jour après jour pour sauvegarder et faire connaître l’histoire de la Médecine. Comme Gallica nous l’enseigne, on ne peut pas comprendre le présent sans connaître et apprécier le passé.

L’équipe Gallica »

Medica a 20 ans : naissance et croissance d’une bibliothèque numérique au début du XXIe siècle 1/3

Voici le premier billet d’une série de 3 sur l’histoire de Medica – rédigé par Lou Delaveau, conservatrice-stagiaire Enssib, à l’occasion des 20 ans de la bibliothèque numérique Medica. Le second billet est accessible ici et le troisième

« Medica a vingt ans, que le temps passe vite
Madame, hier encore elle était si petite… »

Medica, la bibliothèque numérique de la BIU Santé, fête cet automne les vingt ans de sa mise en ligne. Elle rassemble aujourd’hui 22 000 documents et en signale plus de 310 500 conservés dans d’autres institutions. Devant le chemin parcouru depuis 2000, l’étonnement et le ravissement des lecteurs et des équipes ne sont pas si éloignés de ceux  que chantait Serge Reggiani, dont ces deux vers sont parodiés[1]… Toutefois, la comparaison s’arrête assez vite avec le texte de cette chanson douce-amère car c’est avec un enthousiasme toujours renouvelé que l’équipe du Service d’histoire de la santé, dans ses configurations successives, a fait grandir et a alimenté celle qui apparaît aujourd’hui comme l’une des plus importantes bibliothèques numériques spécialisées en histoire de la santé et le troisième acteur français pour la numérisation en bibliothèques[2]. Les témoignages des collègues qu’il m’a été donné d’interviewer lors de mon stage à la BIU Santé[3], ainsi que les archives du Service d’histoire de la santé, ont fourni la matière de ce billet de blog sur l’histoire de Medica[4]. Comment Medica (d’abord baptisée Medic@) a-t-elle vu le jour ? Comment s’est-elle imposée comme une bibliothèque incontournable pour les chercheurs, au-delà du paysage même de l’enseignement supérieur ? Découvrons-le ensemble…

Liesse au Service d’histoire de la santé : Medica a 20 ans ! [Une cure à Vittel], BIU Santé Médecine, CISA0061.

I. Les premiers pas : le corpus des médecins de l’Antiquité (automne -hiver 2000)

Plantons le décor

Qu’il nous soit permis de présenter succinctement le foyer dans lequel Medica naît[5]. La Réserve, futur Service d’histoire de la santé est créée en 1962 à l’instigation de la conservatrice des bibliothèques et historienne Paule Dumaître. La BIU Santé s’appelle alors la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris et ce n’est qu’en 1979 qu’elle prend le nom de Bibliothèque interuniversitaire de médecine (BIUM)[6]. La fusion avec la Bibliothèque interuniversitaire de pharmacie conduit à la création de la BIU Santé en 2011. Valoriser le patrimoine médical et développer des services pour les chercheurs en histoire, à l’égal de ceux rendus au public scientifique fréquentant la grande salle de lecture, deviennent les objectifs de la minuscule équipe, dont fait partie Bernadette Molitor, entrée à la bibliothèque en 1974. L’équipe s’étoffe progressivement et, à partir de la fin des années 1990, des premières réalisations témoignent d’une volonté de prendre le tournant de l’informatisation : la mise en ligne d’un site web par Jacques Gana, conservateur féru d’informatique (1996), puis la numérisation du catalogue manuscrit du fonds ancien (340 000 notices) ainsi que la création d’une exposition en ligne sur les frontispices médicaux (1999).

L’ancien laboratoire photographique (photographie m’ayant été donnée par Pierre Morris, photographe de la BIU Santé).

A cette époque, la BIUM peut compter sur la présence du laboratoire photographique créé par le Dr André Hahn (directeur de la bibliothèque jusqu’en 1970) : ce service alors inédit pour une bibliothèque universitaire[7] a sans doute ancré très précocement une culture de diffusion des images des collections, ce dont témoigne l’élaboration d’une Banque d’images et de portraits (1999)[8].

C’est sous la direction de Guy Cobolet, directeur de la BIUM (puis de la BIU Santé) de 2000 à 2018, que le chantier « Medic@ » est lancé. Une précédente expérience à l’École française d’Athènes, à savoir la numérisation du Bulletin de correspondance hellénique, avait marqué ce dernier et lui inspire l’idée de profiter des nouvelles opportunités informatiques pour développer des ressources résolument « modernes » en sciences humaines, à l’image des bases de données médicales. La création de Medic@ est confiée à Jacques Gana, à partir de la version 4 du logiciel de gestion de bases de données FileMaker Pro : celui-ci offre à l’époque, pour un prix de 2300 FF, un modèle d’application autorisant une recherche plein texte, un serveur web avec un langage de programmation intégré et un environnement client-serveur performant. Ces bases FileMaker, entretenues en interne, puis avec l’aide d’un prestataire, La Source, ont constitué le fondement des outils utilisés par l’équipe du Service d’histoire de la santé jusqu’à récemment ! Henry Ferreira-Lopes, fraîchement arrivé à la BIUM, fait aussi partie de l’équipe dont il se souvient comme d’une « bande d’amis » enthousiasmée par une « époque héroïque ». Le ton est donné : la BIUM souhaite profiter de la grande richesse de ses fonds spécialisés pour se positionner sur le « créneau » médical et conforter par là « sa place de bibliothèque de référence au niveau international » [9]. En effet, « le temps n’est plus où seule la possession de riches collections assurait aux bibliothèques une position de choix. Il faut maintenant être présent sur les réseaux de communication, et seuls les “portails’’ de qualité semblent avoir un réel avenir ». L’idée n’est pas anodine car une partie de la profession pointe à l’époque le risque d’une chute de fréquentation des lecteurs en présentiel et craint aussi une forme de dépossession des collections, alors que les reproductions photographiques constituent un apport financier pour l’institution.

Hippocrate, Galien et les autres

Des contacts très privilégiés avec les chercheurs – qui caractérisent encore aujourd’hui le Service d’histoire de la santé – permettent aux bibliothécaires d’identifier précisément les besoins de leur lectorat « de niche ». Certaines éditions sont rares et difficilement consultables. Plutôt que d’opter pour un florilège d’éditions hétéroclites, l’équipe fait le choix de porter son attention sur une source fondamentale de l’histoire de la médecine : la collection hippocratique. Un rapport sur la diffusion sur Internet des éditions anciennes d’Hippocrate adressé à Guy Cobolet souligne qu’une telle mise en ligne « représenterait une étape importante des conditions de la recherche en philologie et en histoire des sciences » et un « modèle à suivre en matière de communication des fonds patrimoniaux » [10]. Les besoins des chercheurs excèdent en effet ce que peuvent offrir les « diffusions numériques en direction du grand public cultivé ». Ce « véritable outil de recherche » sera donc constitué de cinq éditions de la Renaissance ainsi que de l’édition de référence d’Émile Littré pour un total de 10 500 pages.

Le corpus hippocratique aujourd’hui.

Préfacé par Marie-Laure Montfort, chercheuse et lectrice de la BIUM ayant rédigé le rapport précédemment cité, le corpus hippocratique est mis en ligne le vendredi 20 octobre 2000. Le mois suivant, une salve de mails envoyée pour en faire la publicité mentionne une rubrique du site web de la BIUM intitulée « Collection Medic@[11] ». Cette collection reçoit également l’ISSN 1164-8678[12]. Voilà donc la date de naissance de notre bibliothèque numérique !

Pour communiquer sur l’heureux événement, l’équipe peut alors compter sur son épais carnet d’adresses. Selon une expression recueillie en interview, les conservateurs faisaient « leurs propres hommes-sandwichs » : le carton 95 des archives contient ainsi des listes de contacts griffonnés au crayon, ainsi que des pochettes entières des confirmations d’envoi des mails – ou quasi  faire-part de naissance ! – adressés à différents collègues et réseaux de chercheurs. Un mail daté du 17 janvier 2001 nous apprend que le corpus hippocratique avait reçu, trois mois environ après sa diffusion en ligne, 1000 visites (998 très exactement), un résultat que le directeur juge « très encourageant »[13].

Le corpus des médecins de l’Antiquité s’enrichit par la suite d’autres collections : Galien, Pline (2001), Celse (2002) et d’autres auteurs « mineurs », qui fournissent des occasions de travailler de concert avec des chercheurs, chercheuses et philologues, notamment ceux issus du laboratoire « Médecine grecque » de l’UMR « Orient et Méditerranée » dirigé par Jacques Jouanna. Le modèle des présentations introductives devient caractéristique de la collection et un argument pour encourager la coopération et les prêts. En effet, si ces corpus en ligne sont essentiellement constitués des exemplaires de la BIUM, ils intègrent aussi des ouvrages conservés dans d’autres institutions : ainsi, l’Académie nationale de médecine prête une édition vénitienne de 1490 dont la numérisation vient compléter le corpus galénique[14].

Présentation de Medic@ en date du 4/04/2002, d’après les archives du net (Internet Archive Wayback Machine).

Premiers défis techniques

La structure de Medica a peu évolué depuis ce premier corpus. Elle prend la forme d’un répertoire d’images jpeg explorable page à page, ou chapitre par chapitre, grâce à un sommaire résultant de l’indexation des parties de l’ouvrage numérisé. Le choix du format jpeg, peu lourd, et le développement en interne, expliquent aujourd’hui les coûts réduits de mise en place et de fonctionnement, en dépit du nombre d’images accessibles via Medica[15]. Les premières sauvegardes des numérisations sont réalisées sur CD, avant qu’un archivage sur serveur distant ne soit mis en place à partir de 2005.

Il est à noter que l’affichage ne permet pas un continuum défilable des images et semble poser, en 2000, certaines difficultés d’affichage dont témoignent les archives du service. L’arobase même de « Medic@ » se révèle bientôt problématique car elle n’est pas indexée par les moteurs de recherche, ce qui force les internautes à tronquer le nom de la bibliothèque numérique. Les polices exotiques ne sont pas en reste : un mail d’une chercheuse souligne en novembre 2000 que certains caractères s’affichent mal et que des modifications en faveur des utilisateurs de PC « pénalisent » les propriétaires de Mac ![16] D’après Jacques Gana, il s’agissait alors d’un problème récurrent d’affichage sur le web qui ne sera résolu que par la mise au point de Google Fonts et la création de la police Unicode Cardo.

L’équipe de la BIUM est enfin contrainte de procéder à des choix stratégiques en fonction des navigateurs les plus utilisés au tournant des années 2000 : 8% des internautes accèdent à Medic@ depuis le navigateur des MacIntosh, 11% utilisent Netscape. Internet explorer, utilisé par plus de 80% des usagers devient le seul navigateur avec lequel la BIUM décide d’assurer une compatibilité à 100%, en dépit des foudres potentielles des « anti-microsoftiens »[17].

A suivre… Medic@ n’en restera pas là ! Retrouvez l’épisode deux de l’histoire de Medica sur le blog de la BIU Santé le 30 novembre !


[1] Je ne suis pas la seule à utiliser cette référence, en témoigne cette contribution de Lydie Bodiou et Véronique Mehl pour l’ouvrage La religion des femmes en Grèce ancienne (Presses universitaires de Rennes, 2009) découverte après la rédaction de ce billet. https://books.openedition.org/pur/141102.  Le texte du premier couplet de la chanson est le suivant : « Votre fille a vingt ans, que le temps passe vite / Madame hier encore elle était si petite / et ses premiers tourments sont vos premières rides, Madame, et vos premiers soucis ». Le texte est de Georges Moustaki (1969).

[2] Après l’infrastructure de recherche Recolnat et Persée cf. « Étude CollEx-Persée sur la numérisation au service de la recherche » réalisée par le Cabinet Six & Dix, 2018, p. 5. https://www.collexpersee.eu/etude-sur-la-numerisation-au-service-de-la-recherche/

[3] La liste des interviews figure en fin du troisième volet de ce billet.

[4] Nous avons consulté les cartons 95 à 100 et 104 à 105 des archives du directeur de la BIU Santé relatives au Service d’histoire de la santé. Ils seront désignés dans les notes de la sorte : « Archives, c. … ».

[5] Nous profitons de ce sous-titre pour adresser un clin d’œil à nos collègues de la BnF dont l’« enfant » Gallica fêtait, il n’y a pas si longtemps, son 20e anniversaire également ! https://gallica.bnf.fr/blog/09012018/gallica-20-ans-deja?mode=desktop

[6] Samion-Contet (Janine), Ségal (Alain), Éloge à Paule Dumaître (1911 -2002), dans Histoire des sciences médicales, tome XXXVIII, no 1, 2004, p. 19-26, notamment p. 21-22. https://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx2004x038x001/HSMx2004x038x001x0019.pdf

[7] Samion-Contet (Janine), La bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris: 1733-1970, Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2017, p. 67.

[8] Note « Patrimoine et Internet à la BIUM » 01/06/2000 – Archives, c. 95.  La banque d’images existait depuis longtemps sous la forme de classeurs rouges rassemblant des clichés : ces derniers sont numérisés et versés avec les reproductions effectuées pour les expositions numériques.

[9] Note « Patrimoine et Internet à la BIUM » 01/06/2000 – Archives, c. 95.

[10] Montfort (Marie-Laure), « Rapport sur la diffusion par internet des éditions anciennes d’Hippocrate », 20/04/2000 – Archives, c. 95, p. 4. Idem pour les citations suivantes.

[11] Mail du 15/11/2000 (Guy Cobolet), pour une mention de Medic@ dans la Bibliotheca Classica Selecta – Archives, c. 95.

[12] Un autre ISSN (1773-6935) concerne la collection d’imprimés : http://www.sudoc.fr/088439070.

[13] Mail du 17/01/2001 (Guy Cobolet). D’après Jacques Gana, les statistiques de consultation ont été mesurées dès les débuts de Medica grâce à l’outil Funnel Web.

[14] Lettre du 20/11/2000 (Guy Cobolet au Secrétaire perpétuel de l’Académie Nationale de Médecine), au sujet des exemplaires INC A11 et INC A12 – Archives, c. 95.

[15] « Étude CollEx-Persée sur la numérisation au service de la recherche » réalisée par le Cabinet Six & Dix, 2018, p. 5.

[16] Mail du 27/11/2000 (une lectrice à Guy Cobolet) – Archives, c. 95.

[17] Mail du 18/12/2000 (Jacques Gana) – Archives, c. 95 ; mail du 12/09/2005 (Jacques Gana) – Archives, c. 100.