Qui êtes-vous, Monsieur l’inconnu?

Quelqu’un saurait-il nous aider à identifier le personnage dont voici le visage sympathique, peint sur panneau de bois au début du XVIIe siècle?

Portrait d'un inconnu, 1611
Portrait d’un inconnu, 1611. Détail

Bribes pour une identification

Nous savons peu de choses de lui, mais pas rien du tout.

  • une mention en haut à droite du tableau indique qu’il était âgé de 67 ans en 1611, date sans doute de la réalisation du portrait:
Aetatis suae 67, anno 1611
« Aetatis suae 67, anno 1611 » [Inscription rendue plus lisible par manipulation des couleurs de l’image]
  • son portrait porte des armes, que voici :
Virtute resurgo
« Virtute resurgo » [Couleurs de l’image manipulées là encore]
  • la devise au-dessus des armes indique: « Virtute resurgo », ce qui veut dire « Je me relève grâce à la vertu ». (Il n’est pas impossible que cette devise, dont nous n’avons pas trouvé d’occurrence exacte, dérive d’un passage du poète latin chrétien du IVe siècle, Prudence:  « Solvor morte mea Christi virtute resurgo », « Je suis anéanti par ma mort, je me relève grâce à la vertu du Christ. » Apotheosis, 1048…)

Voici enfin l’ensemble de cet honnête tableau, assez noirci par le temps:

Potrait d'un inconnu. 1611. Collection du Musée d'histoire de la médecine, Université de Paris, vue d'ensemble
Portrait d’un inconnu. 1611. (Collection du Musée d’histoire de la médecine, Université de Paris. Vue d’ensemble)

Ce tableau appartenait aux collections de la Faculté de médecine depuis une date antérieure à 1869, et il se peut qu’il ait figuré dans la galerie de portraits de la Faculté de médecine avant la Révolution. Il est donc plausible, mais non certain, qu’il s’agisse d’un médecin, ou d’une personne qui a été en relation avec la « très salubre faculté », comme elle se nommait.

Pourtant, nous n’avons vu ce visage pour la première fois que le 15 novembre 2019, après une absence un petit peu longue de son habituel logis: plus de 110 ans (plus précisément, entre 110 et 150 ans)!

Comment un portrait peut s’absenter d’une collection pendant plus d’un siècle, puis y revenir

L’anecdote de cette éclipse et de cette réapparition peut être un peu amusante. Et l’énigme intriguera peut-être certains lecteurs habiles, dont l’avis nous rendrait service.

En octobre 2018, un correspondant nous a envoyé un message très lapidaire, dans lequel il nous demandait si une image qu’il nous joignait – représentant le tableau que vous venez de voir – pouvait être, à notre avis, le portrait d’un assez célèbre chirurgien français postérieur à Ambroise Paré, Jacques Guillemeau  (1549 ou 1550 – 1613) Une question impossible à résoudre sur la seule bonne mine de l’homme qui est représenté, compte tenu du fait qu’il n’existe à notre connaissance qu’un seul portrait gravé de Guillemeau, très antérieur, dans ses Tables anatomiques (1586). Mais la date de naissance de Guillemeau (1549 ou 1550) ne laisse pas de raison de penser qu’il puisse s’agir de lui: un homme de 67 ans en 1611 doit être né vers 1544, à moins d’un argument pour négliger la date indiquée.

En cherchant tout de même à approfondir la question, nous avons rencontré sur Internet le catalogue d’une vente aux enchères, qui annonçait la mise en vente de ce tableau pour le 27 du même mois d’octobre – la raison, bien sûr, de cette question qu’on nous posait. Et ô surprise: la notice décrivant le tableau, qui annonçait un « portrait présumé de M. Guillemeau, médecin d’Henri IV, Charles IX, Henri III », indiquait benoîtement qu’il provenait « de la Faculté de médecine de Paris », et avait été décrit en 1869 dans La galerie de portraits de l’ancienne Faculté de Médecine par Achille Chereau (1817-1885), historien de la médecine et aussi, à la fin de sa vie (1877-1885), bibliothécaire de la Faculté, c’est-à-dire de la collection qui est aujourd’hui celle de la BIU Santé Médecine.

Or, comme on le sait (ou du moins comme tous les commissaires priseurs le savent), le patrimoine de l’Etat, dont fait partie celui de la Faculté de médecine, a une particularité juridique importante : « Aux termes des articles L. 2112-1 et L. 3111-1 du Code général de la propriété des personnes publiques, un bien culturel appartenant au domaine public est inaliénable et imprescriptible et doit être restitué sans délais à son légitime propriétaire. » Autrement dit, ces biens restent indéfiniment propriété publique, sauf opération spéciale de déclassement : le temps ne fait rien à l’affaire, et ils ne peuvent être ni cédés ni vendus.

L’Université Paris Descartes (fondue dans Université de Paris depuis le 1er janvier 2020), propriétaire des biens culturels issus de la Faculté de médecine de Paris, était donc sans doute propriétaire du tableau proposé à la vente.

Comme faute avouée est à demi pardonnée, le commissaire priseur donnait les éléments qui permettaient d’identifier très facilement le tableau et d’en vérifier la propriété, notamment la référence de l’article de Chereau.

Achille Chereau, à une époque où il n’était pas encore bibliothécaire, s’était mis en tête de faire un inventaire précis de tous les vieux tableaux conservés à la Faculté, dont la plupart provenait de la Faculté de médecine d’Ancien Régime. II avait donc passé en revue toutes les salles et fouillé tous les greniers du 12, rue de l’Ecole de médecine, et décrit tout ce qu’il trouvait de portraits, quel qu’en soit l’état. (Il en avait aussi fait une campagne photographique, dont les clichés subsistants sont à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, et aussi quelques dessins.) Son article de 1869 décrivait en ces termes le tableau qui nous intéresse:

« Un magnifique portrait, remontant au commencement du XVIIe siècle. Est-ce un chirurgien? Est-ce un médecin? Je ne sais. On peut cependant espérer découvrir le personnage qu’il représente; il y a une date: année 1611; il y  a un âge: 67 ans; il y a, enfin, un écusson armorié avec cette devise: Virtute resurgo. Ce pourrait être Barthélemy Perdulcis, mort le 10 août 1611 […] Ce pourrait être Nicolas Ellain […] »

Ce tableau, pourtant, n’était plus à la Faculté de médecine lors de la rédaction de l’inventaire général de ses collections artistiques, une génération plus tard, par Noë Legrand (voir: Les collections artistiques de la Faculté de médecine de Paris : inventaire raisonné. Paris, 1911). Noë Legrand, sous-bibliothécaire très curieux et chercheur scrupuleux, mentionne soigneusement son absence à la p. 275, dans sa Liste générale des portraits de l’ancienne faculté de médecine disparus.

On ignore dans quelles circonstances le tableau a pu sortir, et à quelle date, entre 1869 et 1911.

Grâce à l’intervention rapide et efficace du service juridique de l’université, et aux conseils du bureau du Patrimoine au Service du livre et de la lecture du Ministère de la Culture, il fut très facile d’obtenir que le commissaire-priseur retire le portrait de la vente prévue.

Et nous apprîmes, avec un rien de surprise, que le tableau se trouvait dans les mains des descendants d’un ancien de la Faculté de médecine, dont on ne nous tiendra pas rigueur de ne pas préciser l’identité. Pourquoi le tableau avait-il quitté la Faculté? On ne le saura pas précisément. Remercions en tout cas les descendants, qui le détenaient en toute bonne foi, d’avoir bien voulu le restituer à l’institution.

Pistes à suivre, pistes improbables…

Qui est cet homme?

Les hypothèses de Chereau sont-elles vraisemblables?

L’identification avec « Barthélemy Perdulcis », alias Barthélemy Pardoux, n’est pas impossible. Ce médecin, nous apprend Loïc Capron dans une note de sa Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, est né en 1545 et mort en 1611. Ce n’est donc pas incompatible avec les dates portées sur le tableau. Mais ce n’est pas du tout suffisant pour établir l’identité de l’homme du portrait.

Quant à Nicolas Ellain, il serait né en 1534: à moins de devoir renoncer à la date indiquée sur le tableau, il n’est pas un candidat acceptable.

La Base biographique pourrait être un point de départ pour chercher qui pourrait être représenté, si l’on s’accroche à l’hypothèse, plausible, qu’il est peut-être lié à la médecine ou à la faculté.

Cherchons donc les médecins nés entre 1542 et 1546 (pour tailler large) et qui était encore en vie en 1610:

Recherche par dates dans la Base biographique
Recherche par dates dans la Base biographique

Giambattista della Porta, Simon Goulart, avaient une tout autre physionomie, qui nous est connue. Saint Robert Bellarmin, jésuite qui eut un rôle dans les procès de Giordano Bruno et de Galilée, est assez abondamment représenté et ses portraits ne ressemblent pas au nôtre (on ne voit pas bien d’ailleurs ce qu’il ferait dans la collection de la Faculté de médecine; mais comme il se trouve dans sa Base biographique…).  Rodrigo de Castro (ou à Castro), Jean de l’Orme, Renward Cysat: l’un de ces hommes pourrait-il avoir posé pour notre portrait?

Mais la Base biographique a beau signaler un assez grand nombre de personnes, elle n’est pas exhaustive. Lequel des contemporains a-t-il été représenté, et pourquoi son portrait a-t-il fini dans un grenier de la Faculté de médecine? La question est ouverte.

Bonne recherche à ceux qui voudront tenter l’aventure de l’identification! N’hésitez pas à proposer vos pistes en répondant à ce billet de blog.

Jean-François Vincent

14 juin 2020

«Métadictionnaire médical multilingue de la bibliothèque numérique Medica»: un nouveau projet de la BIU Santé financé par Collex-Persée

La BIU Santé, en collaboration avec l’UMR 8167 « Orient & Méditerranée Textes Archéologie Histoire », a répondu en janvier 2020 à un appel à projets de Collex-Persée « portant sur de la numérisation enrichie et du développement de services à la recherche en impliquant chercheurs et professionnels de l’information ». Les résultats ont été publiés le 20 mai dernier : le projet de « Métadictionnaire médical multilingue » a été retenu parmi les projets lauréats.

Exploiter, enrichir, rénover le socle des dictionnaires de Medica

Une partie des dictionnaires numérisés dans Medica

Actuellement, au sein de la bibliothèque numérique Medica, 49 dictionnaires médicaux et encyclopédies (XVIIIe-XXe s.) sont interrogeables grâce à une interface spécifique  : entrer un (début de) mot-clé fait accéder aux vedettes des articles, indexées dans les 331 643 pages des 453 volumes.

Le projet, en produisant un nouvel outil et de nouvelles données, valorisera doublement ce trésor lexical et scientifique.

L’usager naviguera dans un corpus élargi à plusieurs dictionnaires majeurs du XVIIe s. (vedettes en grec et / ou latin) grâce à une nouvelle application qui donnera accès à la liste alphabétique continue de tous les mots du corpus (« métadictionnaire »). Les résultats d’une même requête seront considérablement enrichis: s’appuyant sur les données lexicographiques fournies par une dizaine de dictionnaires représentatifs, dans les corps d’article (variantes orthographiques, étymologies, traductions, synonymes, antonymes, hyperonymes et hyponymes, renvois divers) comme à la fin des volumes (index et glossaires), l’application suggérera, à travers une interface intuitive, des liens entre des mots actuellement dissociés par l’orthographe, par la langue (français, anglais, latin et grec ancien, mais aussi allemand, espagnol, italien), ou encore par l’évolution des usages.

Mutualisation des données produites

Par ailleurs, les données lexicographiques recueillies, matériau inédit d’un grand intérêt pour la recherche en histoire de la santé et pour l’étude de l’évolution des lexiques spécialisés en français ou du devenir des termes anciens dans nos langues scientifiques modernes, seront déposées en accès libre sur Medica.

L’équipe projet

Les porteurs du projet sont Jean-François Vincent, conservateur au service d’histoire de la santé de la BIU Santé (Direction des bibliothèques d’Université de Paris), et Nathalie Rousseau, maîtresse de conférences en linguistique grecque à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université, membre de l’Institut universitaire de France et responsable de l’axe consacré au lexique médical au sein de l’équipe « Médecine grecque et littérature technique » de l’UMR 8167 « Orient & Méditerranée Textes Archéologie Histoire ».

Cette tentative ambitieuse renouvelle un compagnonnage de vingt années entre l’équipe « Médecine grecque » de l’UMR 8167 « Orient & Méditerranée Textes Archéologie Histoire » et la BIU Santé qui a déjà porté beaucoup de fruits (réalisation du Corpus des médecins de l’Antiquité de Medica, organisation de journées d’études, publications d’actes de colloques…)

Les travaux bénéficieront de la collaboration de Sylvie Bazin-Tacchella, professeure en histoire de la langue à l’Université de Lorraine, spécialiste des premiers textes médicaux en français, qui dirige le projet de Dictionnaire du Moyen Français au sein du laboratoire ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française, UMR 7118 – CNRS et Université de Lorraine.)

L’équipe comporte plusieurs membres du service d’histoire de la santé et du département de l’informatique de la BIU Santé ; le soutien de Collex-Persée permettra de la renforcer en recrutant un personne de plus, et d’avoir recours à des prestataires spécialisés.

Un projet longuement préparé

La phase préparatoire du projet, encouragée par une bourse individuelle accordée à Nathalie Rousseau en 2018 par Collex-Persée, a été menée tout au long de l’année 2019. Les travaux effectués ont permis de souder l’équipe et de réfléchir de façon déjà très approfondie, sous l’angle à la fois technique et scientifique, aux résultats attendus, aux priorités de traitement au sein du corpus des dictionnaires, et aux modalités de restructuration et d’enrichissement des données.

La durée prévue du projet est de 24 mois.

Collex- PerséeLa BIU Santé est bibliothèque délégataire de Collex-Persée en sciences de la santé, médecine, odontologie, pharmacie, cosmétologie et chimie.

Les fermetures de la bibliothèque, de 1395 au 17 mars 2020

Ce mardi 17 mars quelques minutes avant midi, nous étions quelques-uns à sortir par la porte du hall du 12, rue de l’École de médecine. Dans les deux heures précédentes, nous avions rangé quelques documents en cours de traitement, jeté des boîtes de petits gâteaux qui auraient pu tenter les rongeurs, vidé les réfrigérateurs, débranché des bouilloires et diverses machines électriques, fermé les portes, baissé les stores, vérifié la fermeture des fenêtres, arrosé quelques plantes à l’avenir compromis. Puis chacun est rentré chez soi au plus vite, sa première “attestation de déplacement dérogatoire” en poche,  par des rues déjà plus vides que celles d’un dimanche du mois d’août, en espérant que tout irait bien dans la bibliothèque durant les semaines suivantes.

Seules les personnes chargées de la sécurité des bâtiments sont entrées dans les locaux depuis un mois. Ni lecteurs, ni bibliothécaires.

Y a-t-il eu d’autres longues fermetures dans l’histoire de cette bibliothèque? Lesquelles? Question de curiosité, qui est l’occasion d’une promenade dans le temps long, où il y a plus de données absentes que de connaissances d’ailleurs. Sans prétention, voici quelques jalons concernant l’histoire de nos fermetures (en ne parlant que du Pôle médecine et non du Pôle pharmacie).

« La » bibliothèque de 1395 à 2020

Rappelons de quel temps long il s’agit, et sous quelle multiplicité de noms et de réalités “la” bibliothèque y apparaît. Au long de plus de six siècles, il s’agit:

  • des livres de la Faculté de médecine (connus par une première liste de novembre 1395),
  • de la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris (ouverte au public le 3 mars 1746),

    Armes de l’ancienne faculté de médecine de Paris
  • de la bibliothèque de l’École de santé (1795, résultant pour commencer du rapprochement des collections de l’ancienne Faculté de médecine, de l’Académie et du Collège de chirurgie, de la Société royale de médecine notamment),
  • puis de l’École de médecine (1796, un autre nom pour une même chose),
  • puis à nouveau de la Faculté de médecine de Paris (décret du 17 mars 1808, qui dispose que “l’enseignement public, dans tout l’Empire, est confié exclusivement à l’Université”, dont les Facultés occupent le premier ordre),
  • puis de la bibliothèque de l’ancienne Faculté de médecine de Paris (après la réorganisation des facultés de médecine en 1970, on n’a pas trouvé d’autre nom pour la désigner),
  • puis de la Bibliothèque interuniversitaire C (1972; une structure trop complexe, qui n’a pas marché),
  • puis de la BIUM (Bibliothèque interuniversitaire de médecine, 1979),
  • puis de la BIU Santé (2011, après la fusion de la BIUM et de la Bibliothèque interuniversitaire de pharmacie ou BIUP),
  • puis d’une partie de la Direction des bibliothèques d’Université de Paris (2019, résultat de la fusion de la BIU Santé et du SCD de l’université Paris Descartes).

La valse des identités n’est pas finie, puisque l’année 2021 verra la fusion de la Direction des bibliothèques avec le SCD de l’ex-université Paris Diderot.

Horaires, vacances

“Fermeture”, il faut aussi préciser ce que l’on entend par là. A diverses époques de son histoire longue, la bibliothèque a fermé pendant des périodes de vacances. Aujourd’hui ces vacances sont courtes: deux semaines l’hiver et pas de fermeture l’été au Pôle médecine. Mais sous l’Ancien Régime par exemple, la bibliothèque était fermée deux mois et demi l’été, comme la Faculté, entre le 30 juin et le « jeudi après la fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix » (14 septembre).

L’ouverture, en-dehors des périodes de vacances, est aujourd’hui la règle : actuellement, c’est tous les jours, onze heures par jour, de 9 heures à 20 heures sauf le dimanche et les jours fériés. Mais la bibliothèque de la Faculté de médecine, de son ouverture de 1746 jusqu’en 1792, ouvrait ses portes au public le jeudi après-midi, de deux heures ou deux heures et demie jusqu’à cinq ou six, selon la saison (conformément au statut qui fixait les devoirs du docteur-régent chargé de la bibliothèque); soit, si on compte bien, entre deux heures et demie et trois heures et demie par semaine…

On pourrait faire une autre fois l’histoire des ouvertures régulières, et donc des fermetures ordinaires, de la bibliothèque: ce serait un travail qui ne serait pas si facile, car les archives ne sont pas du tout complètes. Son interprétation pourrait être instructive: on aimerait comprendre par exemple comment les usagers des diverses époques se satisfaisaient (ou pas) de moments de lecture qui nous paraissent bien peu généreusement attribués.

Mais, dans la présente promenade, je n’ai cherché que les fermetures extraordinaires.

Les troubles de l’histoire

La bibliothèque a connu des fermetures qui sont liées aux troubles de l’histoire. La plus longue de toutes est due à la Révolution. C’est même plus qu’une fermeture, puisqu’il s’agit de la seule discontinuité radicale qu’a connue l’institution depuis le Moyen Âge.

Le 18 août 1792, la Faculté de médecine – comme les autres facultés – est supprimée. Sa bibliothèque est confisquée. A une date que j’ignore, les livres, qui se trouvaient au deuxième étage des anciennes Écoles de droit de la rue Saint-Jean-de-Beauvais furent déplacés, et stockés dans des “dépôts littéraires” (ces entrepôts où la Révolution a entassé les millions de livres des émigrés, des congrégations, des facultés, et dont la répartition a fait la richesse des bibliothèques publiques de France – dont la nôtre.) La bibliothèque de l’École de santé, qui hérita de toute la collection de la Faculté  et de plusieurs autres, n’ouvrit officiellement ses portes que plus de trois ans plus tard, le 17 octobre 1795, dans le bâtiment où nous la connaissons toujours, et où elle occupa surtout, pendant près d’un siècle, la salle donnant sur la cour d’honneur qui s’appelle aujourd’hui “salle Landouzy”. (D’après Franklin, Recherches… p. 75, c’est seulement à partir de 1800 que la bibliothèque a été installée dans cette salle; il cite Fourcroy, dans un discours de 1800 [Séance de l’École de médecine de Paris du 23 vendémiaire an IX. Sans doute cote BIU Santé: 90957 t. 254 n. 12, je n’ai pu vérifier], qui se réjouit de son déménagement. La bibliothèque a passé les années précédentes dans la galerie qui se trouvait au-dessus de la colonnade, et qui donnait sur l’actuelle rue de l’École de médecine.)

La politique a valu à la bibliothèque une longue fermeture en 1822 et 1823. A la rentrée solennelle du 18 novembre 1822, un chahut accueillit le vice-recteur, l’abbé Nicolle. C’est qu’il représentait l’abbé Frayssinous, nommé par le roi à la tête de l’Université. Cette nomination d’un membre du clergé à cette place était perçue comme une provocation par une partie des étudiants. Or, le pouvoir cherchait une occasion d’épurer la faculté, parce que certains professeurs restaient fidèles à la mémoire du gouvernement impérial. Ce chahut lui en donna l’occasion. La Faculé fut « supprimée » deux jours plus tard par ordonnance. C’est en février 1823 qu’une autre ordonnance la recréa, en mettant en retraite onze professeurs, parmi lesquels d’ailleurs Moreau de la Sarthe, professeur-bibliothécaire. Le 10 mars, la faculté rouvrit officiellement, lors d’une séance qui eut lieu dans la salle de la bibliothèque. Donc au terme d’une fermeture de près de quatre mois, la seconde plus longue de l’histoire pour la bibliothèque jusqu’à présent, et la seconde qui fut due à une suppression pure et simple de l’institution.

Les bouleversements successifs du XIXe et du XXe siècles se sont-ils accompagnés de périodes de fermeture? Les journées de 1830, de 1848, la guerre de 1870, la Commune, ont-elles perturbé le fonctionnement de la bibliothèque? Le contraire serait étonnant, mais je n’ai pas trouvé d’éléments déterminants dans les périodiques ni dans les livres que j’ai sous la main. Des indices indiquent tout de même de sérieuses perturbations à la Faculté de médecine en 1870 et 1871: des étudiants parisiens sont allés passer leurs examens à Montpellier ; l’ouverture des cours du second semestre a été retardée jusqu’à la fin mars 1871 (au moins.)

Durant les deux guerres mondiales, la bibliothèque a semble-t-il continué de fonctionner, avec des horaires réduits: de l’avantage de commencer les guerres pendant les vacances universitaires; cela permet aux bibliothèques de s’organiser pour ouvrir à la rentrée.

En revanche en mai 1968, la bibliothèque a été fermée, comme tous les établissements universitaires. Le personnel, se souvient notre collègue Janine Samion-Contet dans sa chronique de la bibliothèque, entrait dans le bâtiment avec un laissez-passer. Je ne sais dans quelle mesure (faible, j’imagine?) le fonctionnement interne de la bibliothèque a été touché par les grèves.

Hormis la Révolution donc, l’épisode de 1822, et peut-être 1870-71, les grands événements n’ont pas ou n’ont guère empêché les lecteurs de venir à la bibliothèque.

Les bâtiments

L’histoire des bâtiments a provoqué quelques fermetures, dont deux sont vraiment notables.

Ouverte à partir de 1746 rue de la Bûcherie, la bibliothèque a connu la décrépitude de ces lieux où la Faculté de médecine vivait depuis le XVe siècle. La Faculté de médecine, dans la misère, se vit attribuer les anciennes Écoles de droit, rue Saint-Jean-de-Beauvais, pour remplacer ses locaux qui menaçaient ruine, et elle y déménagea en 1775. On sait par les Commentaires (ces registres manuscrits où les doyens de la Faculté de médecine ont tenu le journal de leurs décanats de 1395 à 1786) qu’en conséquence de ce déménagement l’ouverture de la bibliothèque ne se fit pas cette année-là à la date habituelle.

Commentaires de la Faculté de médecine de Paris. Années 1764-1777. BIU Santé, Ms 23.

La bibliothèque s’est installée rue Saint-Jean-de-Beauvais dans les locaux du second étage en 1776. Y a-t-il eu un service provisoire entre septembre 1775 et cette date ? On l’ignore.

Après la Révolution et sa refondation, la bibliothèque a occupé l’actuelle salle Landouzy sans discontinuer depuis 1800, en servant dans des conditions de plus en plus difficiles un public de plus en plus nombreux. La Faculté, à l’étroit, ne parvint qu’après des décennies d’effort et d’attente à s’agrandir et, notamment, à mieux loger sa bibliothèque. Le projet retenu, celui de Léon Ginain, ne fut réalisé qu’avec beaucoup de délais. C’est le 4 décembre 1891 que, sans tambours ni trompettes, la grande salle que nous connaissons fut ouverte au public; apparemment cette ouverture ne fut pas précédée par une fermeture notable (il avait bien fallu pourtant déménager les collections?)

[La salle de lecture de la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris en 1900]
Mais ce nouvel aménagement ne fut pas longtemps suffisant: il fallut, en 1908, rehausser le plancher de la salle de trois mètres afin d’aménager, au-dessous, un vaste magasin capable, pour un moment plus court qu’on ne l’avait espéré, de stocker des collections dont l’accroissement se faisait avec une rapidité considérable. Et cette fois, pas moyen d’éviter une fermeture! Elle ne dura pourtant que du 1er juillet au mardi 3 novembre à 11 heures du matin. On peut juger ce délai court, vu l’ampleur des travaux qui furent effectués. C’est que la Faculté tournait à plein régime et que la bibliothèque recevait un public nombreux, à cette période où la médecine parisienne était au sommet de sa gloire.

Transformation de la salle de lecture. État des travaux, fin juillet 1908

La phase de grands travaux suivante eut lieu après la seconde guerre mondiale, de 1949 à 1952 pour l’essentiel: réalisation de la mezzanine où se trouve la “salle d’actualité” (qui fut d’abord la salle des périodiques), grands aménagements de magasins (côté Saint-Germain), réalisation du troisième étage de galeries aux murs de la salle de lecture. D’après Janine Samion-Contet (qui les a vu faire), ils furent réalisés “sans pour cela suspendre, dans la mesure du possible, l’activité de la Bibliothèque”.

Il n’y eut apparemment pas davantage de fermeture notable lorsque, en 1962, la bibliothèque put réaliser huit étages de magasins et une salle de réserve pour ses livres les plus rares et précieux, au bord de la rue Hautefeuille, grâce au départ de laboratoires vers la rue des Saints-Pères, et grâce à la démolition d’un immense amphithéâtre.

Les autres fermetures dont nous avons connaissance ont été brèves, et anecdotiques. En 1497, nous apprend Franklin, un vol de livres valut à son auteur trois mois de prison (c’était le bon temps) et à la bibliothèque une fermeture dont on ignore la durée. Un peu plus tard on acheta le nécessaire pour enchaîner les livres au bureau où on les consultait. (Par parenthèses, je ne crois pas avoir lu d’autres indications au sujet d’un local de bibliothèque médiéval, sinon un très étrange règlement en vers qui est édité  par Sabatier dans ses Recherches historiques sur la Faculté de médecine de Paris (1837) et aventureusement daté par lui de 1395. Il y avait quelque chose comme une salle de bibliothèque en tout cas.) Telle inondation, ou très récemment telle manifestation commerciale, ou telle émotion politique, ont conduit à des fermetures ponctuelles dont, quelques années après, on peinerait à retrouver la trace.

Au fil des siècles, deux ou peut-être trois fermetures ont été aussi longues que celle que le SARS-CoV-2 nous inflige à tous: celle, de durée inconnue, qui a accompagné le déménagement de 1775; celle qui a suivi la suppression de la Faculté en 1792; et celle qu’a imposé le réaménagement complet de la grande salle de lecture en 1908. Peut-être 1870-1871 ont-elles aussi été perturbées, il faudrait trouver plus d’éléments.

Remarquons pour finir que cette fermeture est la première où la bibliothèque est capable d’offrir un service significatif en ayant portes closes, grâce à la documentation numérique et au télétravail. Profitez-en. Pendant la fermeture la bibliothèque reste à votre service.

Jean-François Vincent
16 avril 2020 (mis à jour le 7 mai 2020)
avec l’aide de Carine Fréard, BIU Santé,
et le précieux concours de Juliette Jestaz, conservatrice à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris

Références

Commentaires de la Faculté de médecine de Paris
Cotes: Ms 1 à Ms 24
En ligne pour une large part dans Medica: https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?ms00001_00024

Bermingham, Michel.
Traduction des statuts des docteurs-régens de la faculté de médecine en l’université de Paris
Paris : Depoilly , 1754.
Cote : 90958 t. 62 n° 3.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?90958x62x03

Sabatier, J.C.
Recherches historiques sur la Faculté de médecine de Paris, depuis son origine jusqu’à nos jours. Paris, chez J.B. Baillière, 1837.
Cote : 39659.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?39659

Corlieu, Auguste.
L’ancienne faculté de médecine de Paris
Paris : V. Adrien Delahaye et Cie, 1877.
Cote : 34729.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?34729

Corlieu, Auguste.
Centenaire de la Faculté de médecine de Paris (1794-1894)
Paris : Imprimerie nationale, 1896.
Cote : 9858.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?09858×01

Franklin, Alfred.
« La Faculté de médecine »
In : Histoire générale de Paris : les anciennes bibliothèques de Paris, 1867-1873, pp. 13-65
Cote : 8880.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?08880

Franklin, Alfred.
Recherches sur la bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris
Paris, Aubry, 1864.
Cote : 350508.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/histmed/medica/cote?350508

Hahn, André; Dumaître, Paule; Samion-Contet, Janine.
Histoire de la médecine et du livre médical à la lumière des collections de la Bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris
Paris, Olivier Perrin, 1962

Samion-Contet, Janine.
La bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris : 1733-1970
Paris, Biblitohèque interuniversitaire de santé, 2017
Cote: HM Bibl Med 8

Guides de l’étudiant dans Medica (20 titres numérisés)
https://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/resultats/index.php?intro=guideetu

Périodiques numérisés dans Medica
https://www.biusante.parisdescartes.fr/histoire/medica/periodiques.php

En raison du confinement, je n’ai pas pu consulter la thèse d’André Hahn, La bibliothèque de la Faculté de médecine de Paris : aperçu historique de son développement et de son fonctionnement dans ses rapports avec l’évolution des sciences médicales et biologiques suivi d’un index complémentaire de bibliographie médicale (1929), mais le travail récent de Janine Samion-Contet y a largement recours. Je n’ai pu consulter aucun document d’archive non numérisé.

 

François Delaporte (1941-2019)

Nous apprenons avec tristesse le décès du Professeur François Delaporte, survenu ce 29 mai.

François Delaporte, 2017. Universidade Federal de Goiás

François Delaporte était l’ami de la bibliothèque. Il était aussi aimé de ceux des bibliothécaires qui le connaissaient, du magasinier au directeur. 

Ses passages au service d’histoire de la médecine, dont nous étions privés depuis trop de mois, étaient un plaisir. Avec François Delaporte entraient un humour et une chaleur humaine originaux, séduisants et sans arrogance. Son savoir, qui était grand, s’accompagnait occasionnellement d’une capacité à se prendre les pieds dans les cotes qui nous donnait  l’impression agréable de lui servir à quelque chose. Il ne lisait pas la même chose que tout le monde, et il lisait beaucoup. – Il était enfin de ces gens pour qui il vaut la peine de maintenir une grande bibliothèque, parce qu’ils lisent vraiment les livres et qu’ils en font un miel à eux. 

Ses conseils, qu’il donnait sans façons et sans attendre de contrepartie, ont été précieux pour prendre bien des décisions petites ou grandes. Et pour la BIU Santé, il aura été le compagnon des bons comme des mauvais jours.

La bibliothèque lui doit aussi le don récent d’une partie de sa bibliothèque de travail (2017).

De plus savants que nous rendront hommage à son œuvre. Il nous manquera beaucoup et nous chérissons sa mémoire.

Jean-François Vincent
Service d’histoire de la santé


Philosophe, historien des sciences de la vie et de la médecine, François Delaporte était professeur à l’Université de Picardie Jules-Verne à Amiens. Il fit sa thèse sous la direction de Michel Foucault, et fut l’élève et le secrétaire de Georges Canguilhem.

Quelques titres de livres parmi ses œuvres donneront une idée de ses thèmes de recherche :

  • Histoire de la fièvre jaune : naissance de la médecine tropicale. (Préface de Georges Canguilhem.) Paris : Payot, 1989.
  • Le savoir de la maladie : essai sur le choléra de 1832 à Paris. Paris : Presses universitaires de France, 1990.
  • La maladie de Chagas : histoire d’un fléau continental. Paris : Ed. Payot & Rivages, 1999.
  • Anatomie des passions. Paris : Presses universitaires de France, 2003.
  • Figures de la médecine. (Préface d’Emmanuel Fournier.) Paris : les éditions du Cerf, 2009.
  • Duchenne, Guillaume-Benjamin. La fabrique du visage : de la physiognomonie antique à la première greffe : avec un inédit de Duchenne de Boulogne. Turnhout : Brepols, cop 2010.
  • Transplanter : une approche transdisciplinaire : art, médecine, histoire et biologie ; sous la direction de François Delaporte, Bernard Devauchelle et Emmanuel Fournier. Paris : Hermann, 2015.

Collaborations récentes :

  • Dictionnaire de la pensée médicale, publié sous la direction de Dominique Lecourt. Paris, France : Presses universitaires de France, 2004.
  • Foucault, Michel. Œuvres. I ; édition publiée sous la direction de Frédéric Gros. Paris : Gallimard, 2015. (Bibliothèque de la Pléiade).

Van Horne, Sagemolen. Comment ça va les écorchés ? Ça va bien !

Rappelons qu’en juin 2016 à la BIU Santé, quatre grands volumes de myologie ont été attribués à l’anatomiste Johannes Van Horne (1621-1670) et au peintre Marten Sagemolen (c.1620-1669). Avec les dessins de Gérard de Lairesse pour l’anatomie de Bidloo (qui sont également à la BIU Santé), ils constituent à notre connaissance le plus vaste ensemble de dessins d’anatomie du XVIIe siècle hollandais, et l’un des plus grands fonds de dessins d’anatomie humaine pour l’époque moderne.

Après un travail de documentation qui a permis de confirmer l’identité des dessins et de retracer une partie de l’histoire de leur provenance, il fallait améliorer leur état physique et les conditions de leur conservation.

Les atlas ont été jugés suffisamment intéressants pour que soit mise en place une coopération entre la Bibliothèque nationale de France, le Centre de recherche et de restauration des musées de France et la BIU Santé. La générosité de plusieurs mécènes a permis que les bonnes intentions se transforment en une opération concrète.

Grâce à Isabelle Bonnard (experte en restauration, BnF) et Natalie Coural (responsable de la filière Arts graphiques – Photographies, C2RMF) en particulier, les opérations ont été organisées en plusieurs temps en y associant deux restauratrices indépendantes spécialisées en arts graphiques, Nadège Dauga et Nathalie Silvie, missionnées pour étudier la matérialité du corpus (techniques graphiques et papiers) et assurer la conservation curative du corps d’ouvrage des volumes :

  • Démontage des documents hors de leur reliure, en raison des contraintes exercées par les reliures sur les dessins et de l’état de conservation médiocre de la structure des reliures (coutures altérées ou trop serrées, cuir des couvertures très fragilisé). Ces états ont décidé d’un démontage justifié de l’ensemble du corpus, de façon à permettre un travail de restauration des dessins aussi efficace que possible.
  • Constat d’état très détaillé avec établissement d’une base de données informatique, prélèvements, campagne photographique, analyse des techniques graphiques, dépoussiérage approfondi, consolidations des parties en péril, rapport d’étude final. Les restauratrices indépendantes travaillent sur cette première phase dans un atelier mis à leur disposition par le C2RMF – juste en face du château de Versailles. Ce travail, long, délicat et virtuose, atteint une étape décisive : le 2 avril, trois des quatre volumes quitteront Versailles, embellis, dans un état grandement amélioré et avec une documentation très précieuse sur chacun des dessins qui les constituent. Ils seront suivis à la mi-mai par le quatrième volume. On peut espérer d’intéressants renseignements lors de la synthèse des données à propos des techniques mises en œuvre (papiers, techniques graphiques), mais aussi peut-être de l’organisation d’un atelier de dessinateur au XVIIe siècle et sur les usages ultérieurs des dessins.
  • Les quatre volumes dûment conditionnés rejoindront le Centre technique de conservation Joël-le-Theule de la Bibliothèque nationale de France, au château de Sablé-sur-Sarthe. Ils y seront d’abord numérisés : cette opération sera en effet plus facile et moins risquée à réaliser sur des dessins en feuilles séparées que sur des albums reliés.
  • Ensuite ils seront remontés dans leurs reliures originales restaurées à cette occasion par des restaurateurs de la BnF. Le parti a été pris de les remonter dans leur reliure d’origine, à l’exception toutefois des plus grands des dessins. Ceux qui portent la cote Ms 30 étaient conditionnés dans une reliure de toile noire du début du XXe siècle, fort laide, et dont
    Nathalie Silvie présente les grandes planches mises à plat et restaurées issues du Ms 27. (A droite, Isabelle Bonnard.)

    la composition chimique était un danger pour les documents : elle ne sera pas conservée. Ceux qui se trouvaient pliés en accordéon à la fin du Ms 27, et qui ont beaucoup souffert de ce conditionnement, ont été démontés, mis à plat, et consolidés : nous avons trouvé que les plier à nouveau n’aurait plus été du respect pour un objet historique, mais un fétichisme de l’ancien. Comme les dessins du Ms 30, ils seront donc conditionnés dans des portefeuilles spécialement conçus, qui permettront à la fois leur bonne conservation, une éventuelle exposition sans démontage préalable, et une manipulation à des fins d’étude facilitée.

  • Enfin, après un peu plus de deux ans de travaux, ils viendront reprendre leur place à la BIU Santé, dans un meuble conçu pour mieux les stocker qui sera construit d’ici là.

Dans la seconde partie de 2020, nous espérons qu’un colloque pourra se tenir autour de ses ouvrages qui sont loin de nous avoir donné tout le savoir qu’ils peuvent nous apporter.

Nous remercions les  mécènes qui nous ont permis de mener à bien ce projet. Retrouvez-les sur notre page dédiée.

Jean-François Vincent

 

Un projet mené par la BIU Santé dans le cadre de ses missions nationales CollEx.

 

 

Des pirates belges pour achever les Dievx de la BIV

Les DieVx de la BIV bouclent la boucle. Ils ont commencé le 1er avril 2016  avec un «super original» de Bourgery : un dessin de Jacob en vue du grand Traité complet de l’anatomie de l’homme comprenant la médecine opératoire. Ils saluent finalement la galerie avec des reproductions de reproductions de reproductions (mais rares, quand même) du même Bourgery : des «contrefaçons belges» de l’Anatomie élémentaire.

Télécharger le calendrier de décembre 2018.

La bibliothèque vient d’acquérir chez deux libraires parisiens quelques exemples de planches en couleur de l’Anatomie élémentaire de Jean-Marc Bourgery (1797-1849), provenant de deux éditions belges contrefaites.

Les trois illustrations ci-dessus à retrouver dans notre banque d’images :

L’original de N. H. Jacob et le texte qui l’accompagne ;

La copie de 1840 ;

La copie de 1853.

Bourgery est un des auteurs majeurs de l’anatomie du XIXe siècle. Il a fait appel à de brillants dessinateurs spécialisés,  en particulier Jacob et Léveillé, qui ont contribué à placer au plus haut les standards de qualité de l’iconographie dans leur domaine. Les deux éditions de son Traité – la première en noir et blanc (Paris : C. Delaunay, 8 vol., 1831-1846[1]); la seconde, posthume, en couleur (Paris : L. Guérin, 9 vol., 1866-1871[2]) – sont des chefs-d’œuvre, qui ont marqué l’iconographie anatomique, et qui sont peut-être les plus beaux exemples de la production éditoriale médicale, tout à fait remarquable, de cette époque.

En marge de la première édition du grand Traité, l’éditeur Crochard a produit une Anatomie élémentaire, constituée de vingt planches de très grand format (89 x 52 cm). Il me semble qu’on nommerait cela un produit dérivé, aujourd’hui. Comme c’était souvent le cas, deux présentations étaient proposées à la vente : en noir et blanc, et coloriée (un coloriage qui, à cette époque, se faisait à la main, dans des ateliers spécialisés[3]). La bibliothèque possédait déjà un exemplaire en noir et blanc complet (Paris : Crochard, 1836-1839[4]), et six planches en couleur imprimées et coloriées à Paris[5].

Mais le succès du Bourgery a dépassé les frontières : au plus tard en 1840, la Société typographique belge Ad. Wahlen et Cie[6] a contrefait les vingt planches ; un peu plus tard (sans doute vers 1853[7]), l’éditeur Méline, Cams et Cie, associé au Comptoir des éditeurs, fait paraître une autre édition, d’un rendu assez différent. Un autre éditeur encore, la Société encyclographique des sciences médicales, a produit une édition en 1843 ; nous n’en avons pas vu d’exemplaire[8].

Qu’en était-il des droits de propriété intellectuelle? Eh bien, il n’en était pas question (sauf dans les protestations des éditeurs français, naturellement). À cette époque, et jusqu’au début du Second Empire, aucun traité ne protégeait les productions éditoriales. L’industrie de l’édition belge a donc produit légalement un nombre très important d’éditions non autorisées, tout particulièrement à partir de la production éditoriale française.

Myologie. Aponévrologie. Pl. 7. Plan latéral. Bourgery, Jean-Marc. Jacob, Nicolas-Henri. – [Anatomie élémentaire en 20 planches…]. – Bruxelles : Méline Cans et Cie éditeurs, Comptoir des éditeurs (H. Dumont, gérant). Cote BIU Santé : CISD0087
En littérature dans la première partie du XIXe siècle, l’édition belge a même parfois publié en volumes des œuvres dont la parution originale en feuilleton s’achevait à peine dans les journaux français, produisant ainsi des éditions originales (les «préfaçons»[9]). Au point que Jacques Hellemans peut écrire : «Durant toute la première moitié du XIXe siècle, c’est principalement dans les éditions belges que le monde lit les œuvres des écrivains français.»[10] C’est à la littérature seule qu’il pense, pas aux sciences, je crois.

Une convention pour la garantie réciproque de la propriété littéraire et artistique, conclue le 22 août 1852 entre la France et la Belgique[11] et ratifiée le 12 avril 1854[12], transforma profondément la situation au détriment de l’industrie belge, et mit fin au piratage.

«[L’ ]accord impos[a] notamment un inventaire dans les librairies en France et en Belgique des éditions imprimées […]. Un timbre uniforme sera[it] apposé sur tous les ouvrages correspondant dans un délai de trois mois. Au-delà, toute réimpression non autorisée et dépourvue de timbre sera[it] considérée comme illicite[13].» La présence du timbre sec sur nos planches indique qu’elles étaient en vente durant la période où le timbrage était encore possible. Que les âmes sensibles à la protection des droits de la propriété intellectuelle se rassurent donc : la BIU Santé ne peut pas être considérée comme receleuse de contrefaçons illégales, du moins pas à cause de ces planches. Produites quand la loi n’interdisait pas encore de le faire, elles ont été dûment régularisées après la ratification de la loi avant d’être vendues.

La bibliothèque possède des exemples d’autres éditions contrefaites belges dans le domaine scientifique, par exemple l’édition de l’atlas du Traité de phrénologie humaine et comparée de Joseph Vimont[14]. Mais tout compte fait, ces exemples ne paraissent pas très nombreux. La consultation de grands catalogues internationaux ne donne pas non plus l’impression que les contrefaçons belges ont inondé le monde médical. Le sujet serait sans doute à creuser.

Ce qui est sûr, c’est que nos nouvelles planches ne sont pas fréquentes dans les bibliothèques (ni ailleurs sans doute !) Elles témoignent à la fois du succès de l’œuvre de Bourgery, et de l’état du marché éditorial international durant le second quart du XIXe siècle.

Jean-François Vincent

[1] Gallica.
[2] Medic@.
[3] Sur ce sujet, voir l’important projet : Bourgery & Jacob. Dissection d’un atlas anatomique du XIXe siècle. Dirigé par Olivier Poncer, André Bihler et Martial Guédron. (2018 ; consulté le 10 décembre 2018). En ligne sur Internet: http://www.bourgery-jacob.hear.fr
[4] Cote BIU Santé : 1893. Numérisé dans Medic@.
[5] Banque d’images et de portraits.
[6] Cette édition est mentionnée en 1840 dans Delécluze, «Des travaux anatomiques de M. le Docteur Bourgery», IN : Revue de Paris. Bruxelles : Société typographique belge Ad. Wahlen et Cie, 1840.
[7] Cette édition est probablement de 1853 ou 1854 : elle a été coéditée par l’éphémère «Comptoir des éditeurs», dont les productions que l’on peut repérer dans Unicat, le catalogue collectif belge, sont datées de ces deux années.
[8] Le texte de cette édition est accessible dans Google Books.
[9] Sur ce mot. L’éditeur Méline a ainsi publié Le curé de village de Balzac «au moins dix-huit mois avant l’édition parisienne sous forme de livre» (Martyn Lyons. «La contrefaçon belge». IN Histoire de l’édition française, t. 3, p. 272-273).
[10] Dictionnaire encyclopédique du livre. Paris : Cercle de la librairie, 2002 ; t. 1, art. Belgique, p. 240.
[11] Jules Delalain. Législation de la propriété littéraire et artistique ; suivie des Conventions internationales (Nouvelle édition revue et augmentée). Paris: Delalain, 1858.
[12] Le texte est accessible dans Google Books.
[13] Léo Mabmacien. «La contrefaçon belge de livres à l’époque romantique». Blog Bibliomap : le monde autour des livres anciens et des bibliothèques. Consulté le 25 novembre 2018.
[14] Bruxelles : Établissement encyclographique, 1841. En ligne ; à comparer avec l’édition originale de Paris et Londres chez J.-B. Baillière, 1831.

En novembre, les dieVx passent la pommade

Il y a des dieVx à revendre dans le calendrier de ce mois-ci, grâce à un document tout nouvellement acquis par la bibliothèque.

Télécharger le calendrier de novembre 2018.

Jacques André Millot candidat. François Chopart président. De uteri prolapsu. Parisiis : In Regiis chirurgicorum scholis. 1771. Cote BIU Santé : CISE 141

La thèse soutenue au Collège royal de chirurgie le 30 décembre 1771 par Jacques André Millot, sous la présidence de François Chopart, est une grande affiche (96 cm x 67 cm) imprimée sur deux feuilles accolées, dont nous n’avons pas localisé pour l’instant d’autre exemplaire. Elle appartient à la famille des «thèses à image».

Mais qu’est-ce qu’une thèse, qu’est-ce qu’une thèse à image, qu’est-ce qu’une thèse de chirurgie ? Tous ces mots sont des faux amis, qui nous poussent dans les horreurs de l’anachronisme. Qui sont Millot et Chopart, et qu’est-ce qu’entrer au Collège royal de chirurgie ? Que représente enfin cette grande image solennelle ?

[thème de l’image ci-dessous : le réservoir de Bethezda]

Disdier, François-Michel candidat. Jallet Nicolas – René président. Paris, 1750. Une autre thèse à image de la BIU Santé (cliquez dessus pour la numérisation originale). Cote 318, coll. artistiques FMP.

 

Les thèses de l’Ancien régime n’étaient pas ces travaux de recherche parfois monumentaux et normalement originaux qui sont aujourd’hui les «chefs-d’œuvre» réclamés au candidat en échange du plus haut diplôme universitaire, le doctorat. Ni même les mémoires, moins épais et moins souvent originaux, qui sont demandés pour l’obtention du doctorat en médecine. Depuis le Moyen Âge, l’étudiant, à la Faculté de médecine notamment, devait défendre plusieurs thèses au cours de sa formation : c’est-à-dire qu’il devait se soumettre, au cours de cérémonies réglées de plusieurs heures, au feu des questions de ses maîtres et de ses pairs, sur un sujet connu à l’avance. Cette cérémonie  dans certains cas (mais pas dans tous) devait s’accompagner d’une publication. La thèse de médecine écrite compta longtemps cinq paragraphes, pas un de plus ni de moins, sous la forme d’une affiche. En voici un exemple ordinaire du XVIIe siècle :

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Le fichier Jacques Léonard dans la Base biographique

Des manuscrits dans la base de données

Comme nous l’avons indiqué il y a peu, la Bibliothèque interuniversitaire de Santé a récemment rénové sa Base biographique, qui contient actuellement 51 000 noms de médecins ou de personnes ayant un rapport avec la santé en général.

Nous venons de charger un nouveau lot dans la Base biographique. Il s’agit de 4330 fiches réalisées par Jacques Léonard, historien de la médecine décédé en 1988 (cotes : Ms 5531-1 à -3 et Ms 5531-5 pour le fichier). Ces fiches manuscrites, au format A5, rangées initialement dans des boîtes à chaussures, sont le résultat de l’immense dépouillement d’archives réalisé par Jacques Léonard pour ses thèses (Les médecins de l’ouest au XIXe siècle, thèse d’État, Paris IV, Paris, 1978, et Les Officiers de santé de la Marine française de 1814 à 1835, thèse de doctorat 3ème cycle, Rennes, 1967). Elles donnent des informations brutes sur des médecins pour la plupart peu connus, et dont l’immense majorité n’était pas présents notre Base biographique – en somme, tous les petits bonshommes qui ont mis en œuvre la médecine réelle dans l’Ouest de la France au XIXe siècle, et dans la Marine au début du même siècle.

Ces informations devraient être utiles notamment aux historiens de la médecine, aux historiens locaux, et aux généalogistes.

Le chargement des fiches de Jacques Léonard rend hommage à la générosité de Mme Jacqueline Léonard, donatrice de cet ensemble. Il constitue une valorisation effective des données de la recherche, une notion fort à la mode dans les discussions entre professionnels de la documentation.

Par ailleurs, il va dans le sens de la valorisation de données hétérogènes, qui est une particularité de notre Base biographique : elle contient en effet aussi bien des notices biographiques sous différentes formes, que des références bibliographiques d’articles ou de livres consultables sur place, des liens hypertextes vers des imprimés numérisés à la BIU Santé ou ailleurs, des portrait ou bien, comme dans ce cas, des liens vers des documents manuscrits numérisés.

Les manuscrits sont ainsi rendus directement utilisables alors que d’ordinaire, l’accès à ce type de documents étant un peu difficile (unicité, visibilité généralement plus faible que celle des imprimés, difficultés de lecture, etc.), ils sont sous-exploités.

L’hétérogénéité de notre base n’est bien sûr pas un mérite en soi. Elle prend seulement acte du fait que les données biographiques sont de nature hétérogène. L’usager ne cherche pas un livre, un article numérisé ou un manuscrit : il cherche de l’information biographique, sous quelque forme que ce soit.

La plupart du temps, les fiches de Jacques Léonard sont lisibles et compréhensibles. Elles ont cependant été écrites pour lui-même et non pour la diffusion : certaines indications codées ne nous sont pas intelligibles.

Il n’en reste pas moins que la masse importante de données présentée ici servira aux chercheurs, nous n’en doutons pas.

Jean-François Vincent

Service d’histoire de la santé

Prix 2018 de la SFHM

La Société Française d’Histoire de la Médecine décerne chaque année des prix donnant droit au titre de lauréat de la Société.

Les prix concernent des mémoires de master ou des thèses consacrés à l’histoire de la médecine, publiés ou soutenus, en langue française, durant les 24 derniers mois.

Ces prix sont attribués de la manière suivante :
– l’un au titre d’une thèse de médecine ;
– et l’autre au titre d’une thèse ou d’un mémoire de master émanant d’une faculté ou d’une école « autre que médicale ».

Félix Vicq d’Azyr. Frontispice du Traité d’anatomie et de physiologie (F-A Didot, 1786).

Chaque prix donne droit à une médaille de la Société gravée au nom du lauréat et sera accompagné d’un chèque (d’un montant variable décidé chaque année par le CA), à condition que le candidat assiste à la séance de proclamation et de remise des prix lors de la séance solennelle du mois de mars.

Les candidats doivent envoyer deux exemplaires de leur mémoire ou thèse, accompagnés d’une notice biographique, avant 31 décembre 2018 à l’adresse suivante :

Jean-François Vincent
Bibliothèque Interuniversitaire de Santé
12, rue de l’École-de-Médecine
75270 PARIS Cedex 06

En savoir plus

Pour tout renseignement, contacter Jean-François Vincent, tél : 01 76 53 19 65 ; email : jean-francois.vincent@biusante.parisdescartes.fr

Page de présentation du prix et palmarès des années précédentes

Un exemplaire exceptionnel des Reports of medical cases de Richard Bright (1789-1858)

Richard Bright, parmi de nombreuses autres contributions à la médecine et à la science, est célèbre pour ses travaux sur la pathologie du rein.

Portrait de Richard Bright (1789–1858). In: Thomas Joseph Pettigrew, Medical Portrait Gallery vol. 2 (1838) [Source: Wikimedia]
Célèbre ? Il a été à vrai dire plutôt dédaigné par l’histoire de la médecine en langue française.

L’importance de Bright fut pourtant très grande, et reconnue par ses contemporains, notamment français. Un compte rendu détaillé des “recherches sur l’hydropisie dépendant d’un état morbide des reins” (sur le premier volume des Reports of medical cases, 1827) paraît en 1830 dans les Archives générales de médecine. L’œuvre de Bright est abondamment discutée par Pierre François Olive Rayer (1793-1867) dans son important Traité des maladies des reins (1839-1841), et c’est à partir de 1831 que le même Rayer a travaillé sur ce sujet ou qu’il a fait travailler ses élèves de la Pitié. Toute l’œuvre de Bright fit à sa mort l’objet d’un long article d’Ernest Charles Lasègue (1816-1883) : Richard Bright, sa vie et ses œuvres. In : Archives générales de médecine, 1859, p. 257-274. “C’est un devoir pour la presse médicale, y écrivait-il en introduction, de rendre un dernier hommage à un médecin si justement illustre, et dont le nom restera éternellement attaché à une des plus grandes découvertes pathologiques de notre temps”. Cet article de Lasègue est à ma connaissance le plus long travail en français consacré à Bright.

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