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À Charles Spon, le 10 janvier 1650

Monsieur, [a][1]

Pour répondre à celle que M. Du Prat [2] m’a aujourd’hui délivrée de votre part, datée du 4e courant, je vous dirai que tant s’en faut que m’ayez aucune obligation ; qu’au contraire, je me tiens très particulièrement obligé à votre bonté, amitié et courtoisie de me donner la connaissance de tant d’honnêtes gens comme vous faites, mais particulièrement de celle de M. Du Prat qui est un excellent homme et digne de toute sorte de faveur. Je le servirai en son nom et au vôtre tant qu’il me sera possible et en toute telle occasion qui se pourra présenter.

Vous avez fait une belle remarque sur le passage de Celse, [3] qui est une expérience particulière qu’il a prise de quelques médecins (neque enim Celsus ipse fecit unquam medicinam). [1] Je pense que c’est que quelque médecin a remarqué que ceux qui avaient été mordus du scorpion [4][5] en étaient heureusement échappés avec la seule saignée, [6] sans l’application d’aucun topique [7] alexipharmaque. [2][8] An quia Natura lenata phlebotomiæ beneficio, quod superfuit reliquiarum morbi facile superavit ? an quia eiusmodi scorpio veneno carebat ? an quia eiusmodi theriacorum et alexipharmacorum usus in eiusmodi vulneribus neque adeo tutus est, nec adeo necessarius quam multi putant ? [3] Quoi qu’il en soit, ad hoc inventa videtur theriaca apud Galenum, ut venenatis ferarum norsibus medeatur a causa frigida ; [4][9] elle est trop chaude pour un venin chaud et même, j’aurais de la peine à m’y fier. Galien [10] n’a loué la thériaque qu’en ce cas-là, hormis qu’il s’en est servi quelquefois de la nouvelle, mais très rarement, comme d’un narcotique. [5] J’excepte de ses œuvres le traité de Theriaca ad Pisonem et ad Pamphilianum[6] qui ne sont non plus de lui que je suis le roi Numa. [7][11] La réputation de la thériaque est sans effet et sans fondement, elle ne vient que des apothicaires [12] qui font ce qu’ils peuvent et omnem movent lapidem[8][13] afin de persuader au peuple l’usage des compositions, et d’ôter ou d’abolir s’ils pouvaient la connaissance et l’usage des remèdes simples, qui est bien le plus sûr et le plus naturel. Si j’avais été mordu d’un animal vénéneux, je ne m’en fierais pas à la thériaque, ni à aucun cardiaque [14] interne ni externe des boutiques ; je me ferais profondément scarifier la plaie et y appliquerais des attractifs puissants, et ne me ferais saigner que pour la douleur, la fièvre ou la pléthore. [15] Sed bene est quod Gallia nostra non alit ista monstra venenata[9] En récompense, nous avons en France des Italiens favoris de nos reines pour ministres d’État[10] nous avons des princes enragés, trop de moines des deux tiers, la cherté du pain, [16] force charlatans [17] et force antimoine. [18] Ne voilà pas assez de maux domestiques, sans avoir encore des serpents [19] et des scorpions comme en Italie ? combien que M. Naudé [20] m’ait bien assuré qu’il n’a point vu en Italie tant de serpents venimeux comme l’on dit. Mais en récompense, ils ont en ce pays-là le pape, [21] la Signora Olympia, [22] force petits principions qui sont autant de tyrans, [11] environ 60 cardinaux[12] trop de moines, force pédérastes [23] et autres pestes du genre humain. Ne voilà pas assez de malheurs ? mais c’est assez. Je vous baise les mains de tout mon cœur et suis de toute mon âme, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce lundi 10e de janvier 1650.

Je vous prie de faire rendre la présente à M. Ravaud. [13][24]


1.

« et de fait, Celse n’a jamais lui-même pratiqué la médecine ».

Les historiens ont consacré des pages entières de glose pour savoir si Celse (v. note [13], lettre 99) a ou non pratiqué le métier de médecin ou de chirurgien, sans jamais pouvoir trancher de manière définitive ; v. note [15] de la lettre de Charles Spon, datée du 28 décembre 1657, pour l’opinion de Johannes Antonides Vander Linden sur le sujet.

2.

Topique (ici alexipharmaque, c’est-à-dire antivénéneux) se dit en médecine « des emplâtres, cataplasmes et autres remèdes extérieurs qui s’appliquent sur la partie affligée et douloureuse » (Furetière).

Celse (De Medicina [La Médecine], livre v, chapitre xxvii, § 5, édition de Johannes Antonides Vander Linden, {a} page 311, lignes 22‑24 :

Cognovi tamen medicos, qui ab scorpione ictis nihil aliud quam ex brachio sanguinem miserunt.

[J’ai toutefois connu des médecins qui, contre les piqûres de scorpion, n’ont rien fait d’autre que la saignée du bras].


  1. Leyde, 1657 (v. note [20], lettre de Charles Spon, datée du 28 août 1657).

.
3.

« Est-ce parce que la Nature, soulagée par le bienfait de la saignée, a facilement surmonté ce qui subsistait de l’empoisonnement ? ou parce qu’un scorpion de cette espèce était dépourvu de venin ? ou parce que l’emploi des thériaques et alexipharmaques de cette sorte dans ce genre de blessures n’est ni aussi sûr, ni aussi nécessaire que beaucoup le pensent ? »

4.

« il semble que la thériaque ne se trouve dans Galien que pour remédier aux morsures envenimées des bêtes dont le principe est froid » (v. note [14], lettre 181).

5.

Les vertus narcotiques de la thériaque (sans doute les seules qu’elle eût vraiment) étaient liées à sa richesse en opium.

V. l’observation xi (sur la thériaque et le mithridate) pour les vertus distinctes de la thériaque nouvelle (c’est-à-dire fraîchement préparée), tenue pour un remède « froid », et pour celle qu’on avait laissé vieillir pendant plusieurs années, qui devenait de plus en plus « chaude ».

6.

« à Pison et à Pamphilien sur la thériaque ». Les titres latins exacts de ces deux traités de Galien sur la thériaque sont Galeni ad Pisonem de theriaca liber et Galeni de theriaca ad Pamphilianum.

V. notes [7] et [8], lettre latine 90, et [6], lettre latine 129, pour un argumentaire plus fourni de Guy Patin sur son refus d’attribuer ces deux traités à Galien.

7.

V. note [36], lettre 527, pour Numa Pompilius, deuxième roi de Rome.

8.

« et retournent chaque pierre ».

Omnem movere lapidem est un adage de l’Antiquité qu’Érasme a commenté (no 330) :

Xerxes, Græcos bello adortus, cum esset apud Salaminem superatus, ipse quidem inde se movit, verum Mardonium reliquit, qui suo nomine bellum prosequeretur. At, cum hic quoque in Plateis parum prospere pugnasset, fugatusque esset, fama vulgo invaluit, Mardonium intra ambitum tentorii sui thesaurum ingente humo defossum reliquisse. Hac spe pellectus Polycrates Thebanus, eum agrum commercatus est. Verum, ubi iam multum, diuque thesaurum quæsisset, neque quidquam proficeret, Delphicum oraculum consuluit, qua ratione posset eas pecunias invenire. Apollo respondit his verbis Παντα λιθον κινει, id est, Unum quenque move lamidem. Id simul atque fecisset, multam auri vim reperisse ferunt. Sunt, qui metaphoram sumtam existiment ab his, qui cancros venantur in littore. Nam hi plerumque sub saxis latitant, quæ movent, qui cancros quærunt. Effertur adagium, etiam ad hunc modum : παντα κινησω πετρον, id est, Omnem movebo petram, hoc est, omnia periclitabor.

[Xerxès {a} étant entré en guerre contre les Grecs, {b} fut battu à Salamine d’où lui-même se retira, mais en y laissant Mardonius pour continuer la guerre en son nom. Quand ce général eut perdu de nouveau la bataille à Platées {c} et dut fuir à son tour, le bruit se répandit dans le peuple que Mardonius avait laissé un immense trésor enterré dans l’enceinte de son camp. Alléché par cette aubaine, un Thébain nommé Polycrate acheta ce terrain. Après avoir longtemps cherché le trésor avec acharnement sans avoir rien trouvé, il consulta l’oracle de Delphes pour connaître le moyen de trouver cette fortune. Apollon {d} répondit par ces mots : Παντα λιθον κινει, “ Retourne chaque pierre ”. Et ce faisant, il a, dit-on, retrouvé une immense quantité d’or. D’autres croient que la métaphore vient de ceux qui chassent les crabes sur le rivage, car la plupart se cachent sous les rochers que retournent ceux qui les cherchent. L’adage s’emploie même sous cette forme : παντα κινησω πετρον, “ Je retournerai chaque pierre ”, pour dire “ Je risquerai le tout pour le tout ”].


  1. Roi de Perse au ve s. av. J.‑C. (v. note [102] du Faux Patiniana II‑7).

  2. Seconde guerre Médique.

  3. En Béotié, 479 av. J.‑C.

  4. V. note [8], lettre 997.

L’Encyclopédie :

« La composition de la thériaque a varié en divers temps, tant par le nombre et l’espèce de drogues que par rapport au modus conficiendi. {a} Les pharmaciens modernes se sont surtout appliqués à la reformer depuis que la chimie éclairant la pharmacie a découvert les vices énormes de cette composition, qui ne put qu’être barbare dans sa naissance, comme l’art qui la produisait ; mais et les soins que se sont donnés ces réformateurs pour rectifier cette composition, et les prétentions de ceux qui ont cru qu’il n’était point permis de toucher à une composition si précieuse, annoncent également un respect aveugle et superstitieux pour la célébrité, assurément très précaire, de ce remède qu’on peut justement appeler un monstre pharmaceutique. La meilleure réforme était donc assurément de chasser la thériaque des dispensaires et des boutiques ; car elle est certainement pire encore que le mithridate duquel Pline a écrit avec raison qu’il était manifestement dû à l’ostentation de l’art et à un monstrueux étalage de science : ostentatio artis, et portentosa scientiae, venditatio manifesta. »


  1. À la manière de la préparer.

9.

« Mais il est heureux que notre France n’abrite pas de tels monstres venimeux ».

10.

Concino Concini (le maréchal d’Ancre) pour Marie de Médicis et Giulio Mazzarini (le cardinal Mazarin) pour Anne d’Autriche.

11.

Principion : « terme de mépris qu’on applique à quelques princes peu considérables, qui n’ont pas le moyen de soutenir leur qualité. Il y a quantité de petits principions en Italie » (Furetière).

La Signora Olympia était donna Olimpia Maidalchini, née Pamphili, scandaleuse belle-sœur du pape Innocent x (v. note [4], lettre 127).

12.

Une soixantaine des 70 cardinaux du sacré Collège étaient italiens.

13.

Guy Patin avait joint à son envoi une lettre adressée au libraire lyonnais Marc-Antoine Ravaud.

a.

Ms BnF no 9357, fo 72, « À Monsieur/ Monsieur Spon,/ Docteur en médecine,/ À Lyon » ; Du Four (édition princeps, 1683), no xxi (pages 79‑82), Bulderen, no xxxii (tome i, pages 98‑100) et Reveillé-Parise, no ccxxi (tome i, pages 516‑518) en date du 4 février 1650 (qui associent des fragments des lettres authentiques, celle-ci et celle de la no 216 du 4 février) ; Jestaz no 24 (tome i, pages 583‑584).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 10 janvier 1650.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0213
(Consulté le 08.12.2022)

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