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À Claude II Belin, le 14 mars 1657

Monsieur, [a][1]

Je vous rends grâces d’avoir acheté les dix thèses [2] pour moi, je vous en rendrai l’argent quand il vous plaira et je les recevrai quand il plaira à Dieu. On dit bien que le rétablissement des jésuites [3] est certain dans Venise, mais c’est avec plusieurs conditions, et entre autres qu’ils n’acquerront aucun immeuble et qu’ils ne confesseront point. Tout cela est encore mystique, comme tous les grands font leurs affaires. La meilleure impression des Épîtres de Casaubon [4] est celle d’Allemagne depuis trois ans, augmentée d’environ 80 lettres par-dessus celles de Hollande. Ce bonhomme connaissait bien toutes les fourberies du nigrum agmen Ignatianum[1] Mme de Mercœur [5] prit trois fois de l’antimoine [6] et la duchesse de Lorraine [7] a pris deux fois d’une certaine drogue stibiale que le charlatan appelait de l’or potable ; [8] et d’autant qu’elle empira fort, le sieur Vallot [9] la fit rudement saigner inter stibium et lethum ; [2] d’où vient la grosse querelle qui est aujourd’hui entre lui et le petit < Le > Vignon, [10] qui est pareillement bien étourdi, et qui a dit tout haut que Vallot l’avait tuée de l’avoir tant fait saigner ; sur quoi j’apprends qu’il court un papier latin imprimé contre ledit Vallot. L’autre dit qu’elle est morte ex auro potabili emetico, quod erat stibium fucatum : Claudius accusat mœchos, Catilina Cethegos[3][11][12][13][14] Les grands sont malheureux en médecins et la plupart des médecins de cour sont ignorants ou charlatans, et bien souvent l’un et l’autre.

Je crois que l’on n’imprimera jamais rien de feu M. Moreau, [15] on n’y a rien trouvé de parfait. Son fils [16] ne dit rien à propos de cela, qui même n’en est pas capable. Le traducteur de M. de Thou [17] se nomme Du Ryer, [18] c’est le même qui a traduit Fam. Strada. [4][19] M. de Thou a pris hardiment de La Popelinière, [5][20] qu’il nomme aussi de son propre nom, Lancelotus Vicinius, Lancelot du Voisin (qui mourut ici l’an 1608, le 9e de janvier, durant le grand hiver, fort vieux, asthmatique, [21] dans sa chaise, devant le feu, au faubourg Saint-Germain ; qui est ce que peu de gens savent, et que j’ai appris de bonne part) ; il a pris aussi fort hardiment, à ce qu’il a confessé lui-même, d’Ubertus Foglieta [22] qui scripsit de rebus Ligurum[6] et de Buchanan, [23] de rerum Scoticis[7] qui est un admirable écrivain.

J’ai vu un petit livre en français in‑4o fait par un médecin de Beauvais [24] nommé Mauger, [25] touchant une fille près de Gisors, [26] laquelle ne mangeait presque rien, et vixit[8][27] L’auteur même m’a dit que c’était une fille fort mélancolique, [28] mais l’on m’a depuis dit qu’elle était morte. D’autres miracles, [29] je n’en sais point, je ne crois que ceux qui sont dans le Nouveau Testament et c’est assez pour moi. Feu M. Naudé, [30] mon bon ami, disait que pour n’être point trompé il ne fallait point ajouter foi aux mythes, aux visions, aux miracles ni aux révélations de ces gens qui cachent la tête dans un capuchon. [31] Ad populum phaleras[9][32] Je n’ai point ouï dire que le pénitencier de Notre-Dame ait de telles filles chez soi. [10][33]

Ce dimanche 11e de mars. La femme de M. de Harlay, [34][35] maître des requêtes, est ici morte quinto die ab abortu[11] Elle était propre sœur, eaque dilectissima[12] de M. le président de Bellièvre [36] qui est en grand danger de mourir ex febre assidua, et vitio pulmonis. Vituli multi circumdederunt illum, aulici medicastri, et alii nebulones[13] Les crocheteurs de notre quartier sont mieux traités qu’il n’a pas été : ils se sont mis en état de le saigner plusieurs fois, mais il n’est plus temps, ils ont commencé trop tard, elapsa erat ευκαρια. [14] Les grands fomentent les charlatans, [37] qui les tuent à la fin.

Ce lundi 12e de mars. Il prit hier après-midi de l’antimoine dans un breuvage purgatif[38] Il a eu très mauvaise nuit et ce matin (pour vous montrer qu’il est entre les mains de gens qui raisonnent fort bien) on lui a fait avaler du laudanum [39] quod nihil est aliud quam opium castratum, vel potius venenum fucatum[15] Il a une grande difficulté de respirer, il sue et tressue de grand ahan, [16] et d’une pure oppression ; il a le poumon ravagé et perdu, per malignitatem humoris diaphthoram facientis et per omissam venæ sectionem initio morbi[17] Ce remède[40] hardiment et heureusement réitéré au commencement des maladies, est un des principaux mystères de notre métier que les charlatans, les chimistes [41] et les empiriques [42] n’entendent point, non plus que de s’abstenir de la purgation en ces mêmes commencements.

M. le premier président de Bellièvre mourut hier, mardi 13e de mars, à sept heures du soir, âgé de 50 ans, ex putrilagine pulmoni, cum febre assidua, quæ invaluit in dies, propter neglectam initio morbi sanguinis missionem, quæ est mysterium, aulicis medicastris ignotum[18] Je vous remercie de votre dernière, que je reçus hier, et du mot atemed qui est une conjecture assez raisonnable, [19][43] et de vos dix thèses que j’attendrai patiemment. Je suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur

Guy Patin

De Paris, ce mercredi 14e de mars 1657.


1.

« noir troupeau [v. note [1], lettre 9011] des ignaciens [jésuites]. »

V. note [3], lettre de Claude ii Belin, le 4 mars 1657, pour la seconde édition allemande (Magdebourg et Helmstedt, 1656) des Letres d’Isaac Casaubon.

2.

« entre sa prise d’antimoine et son trépas ». Je n’ai pas trouvé le libelle latin contre Antoine Vallot dont parlait ensuite Guy Patin.

3.

« de l’or potable émétique, qui était de l’antimoine frelaté. “ Clodius accuse les adultères, ou Catilina, Cethegus. ” »

La citation est de Juvénal (Satire ii, vers 26) : Clodius accuset mœchos, Catilina Cethegum [(Qui ne mêlerait ciel et terre, mer et ciel…) si Clodius accusait les adultères, ou Catilina, Cethegus ?].

Caius Cornelius, de la famille patricienne des Cethegus, fut l’un des principaux complices de Catilina qui, en quittant Rome, lui donna, avec Lentulus, la mission de tuer les principaux sénateurs. Il fut étranglé avec les autres conjurés.

Lucius Cergius Catilina, immortalisé par les Catilinaires de Cicéron, était un noble corrompu et débauché du ier s. av. J.‑C. qui fomenta une conjuration contre le Sénat romain.

Publius Appius Clodius, démagogue romain appartenait à l’antique famille patricienne des Claudius. Il servit en Asie sous son beau-frère Lucullus qui le chassa parce qu’il avait tenté de soulever les légions. À Rome, il devint bientôt célèbre par le scandale de sa vie. Amant de Pompeia, femme de César, il osa s’introduire chez elle, la nuit, sous des habits de femme pendant qu’on y célébrait les mystères de la Bonne déesse. Il se fit absoudre de ce sacrilège en achetant tous ses juges et ne songea plus dès lors qu’à se venger de ses ennemis, et particulièrement de Cicéron qui avait eu l’imprudence de déposer contre lui. Soutenu par Crassus, par Pompée (v. note [1], lettre 101) et par César lui-même, il passa par adoption dans une famille plébéienne, se fit nommer tribun du peuple, s’attacha d’abord à gagner la multitude par des lois populaires, puis les consuls en leur faisant donner de riches gouvernements, et proposa enfin une loi d’exil contre ceux qui auraient fait périr un citoyen sans jugement du peuple.

C’était frapper Cicéron qui avait fait exécuter les complices de Catilina. Le grand orateur sortit de Rome pendant que son implacable ennemi faisait piller ses propriétés, raser ses maisons et confisquer ses biens. Maître de la cité, entouré de gladiateurs et de satellites, Clodius ne mit plus de bornes à ses violences et commença même à attaquer Pompée, qui se rejeta alors du côté du Sénat et contribua bientôt au rappel de Cicéron. On opposa aussi au redoutable tribun un autre tribun non moins violent, Milon, qui lui disputa le Forum et l’influence à main armée. Des combats continuels ensanglantaient la cité et Clodius périt enfin dans une de ces rencontres, sur la voie Appienne, tué par les esclaves de son rival (52 av. J.‑C.) (G.D.U. xixe s.).

4.

V. notes [9], lettre 441, pour Pierre Du Ryer et sa traduction de l’Histoire de Jacques-Auguste i de Thou, et [33], lettre 192, pour sa traduction du De Bello Belgico de Famiano Strada.

5.

Pris : emprunté ; v. note [9], lettre de Claude ii Belin, le 4 mars 1657, pour Henri Lancelot du Voisin de La Popelinière, historien du xvie s.

6.

« qui a écrit sur l’histoire des Ligures ». Uberto Foglieta (Gênes 1518-1581), issu d’une noble famille, étudia les belles-lettres et la jurisprudence à Padoue et à Rome, puis revint à Gênes. La publication d’un ouvrage intitulé Della Republica di Genova [La République de Gênes] (Rome, 1559) le fit exiler Gênes et ses biens furent confisqués. Foglieta se retira alors à Rome où il trouva dans le cardinal Hippolyte d’Este un protecteur généreux, et dans sa maison un asile qu’il ne quitta plus (G.D.U. xixe s.). Parmi sa copieuse production historique, Guy Patin citait ici ses Historiæ Genuensium libri xii [Douze livres d’histoire des Gênois (Ligures dans l’Antiquité)] (Gênes, H. Bartolus, 1585, in‑fo).

7.

Rerum Scoticarum historia, auctore Georgio Buchanano,… Accessit de iure regni apud Scotos dialogus, eodem Georgio Buchanano auctore [Histoire des affaires écossaises, par George Buchanan (v. note [11], lettre 65)… Avec, du même auteur, le Dialogue sur les pouvoirs de la Couronne chez les Écossais] (Édimbourg, A. Arbuthnetus, 1583, in‑fo).

Son Dialogus avait été précédemment publié seul (Édimbourg, Johannes Rosseus, 1579, in‑4o). V. note [2], lettre latine 453, pour un échantillon de ce texte subversif.

8.

« mais qui est restée en vie » : sans doute un cas d’anorexie mentale qui pouvait alors passer pour maladie curieuse, voire miraculeuse ; Guy Patin répondait à la question que lui posait Claude ii Belin à la fin de sa lettre du 4 mars. Gisors (Eure), capitale du Vexin normand, se situe à mi-chemin entre Paris et Rouen. V. note [7], lettre 202, pour Mauger, médecin de Beauvais, mais je n’ai pas trouvé trace de son livre dans les catalogues.

9.

« Du clinquant bon pour le peuple [À d’autres, mais pas à moi !] » (Perse, v. note [16], lettre 7). Ceux « qui cachent la tête dans un capuchon » sont les moines.

10.

Pénitencier : « celui qui a titre ou pouvoir de l’évêque d’absoudre des cas qui lui sont réservés. C’est une dignité établie dans les églises cathédrales » (Furetière).

Claude ii Belin avait entendu dire que la jeûneuse miraculeuse avait été accueillie par le « théologal de Notre-Dame de Paris ».

11.

« au cinquième jour suivant une fausse couche. »

12.

« et en cela la plus tendrement aimée ».

V. note [19], lettre 469, pour Achille ii de Harlay et son épouse, morte le 11 mars ; née Jeanne-Marie de Bellièvre, elle était sœur du premier président, Pomponne ii de Bellièvre, mort deux jours après elle.

13.

« d’une fièvre continue avec atteinte du poumon. Beaucoup de veaux l’ont entouré, médicastres auliques et autres vauriens. »

14.

« le moment favorable (eukaria) était passé. »

15.

« qui n’est rien d’autre que de l’opium dilué, ou plutôt un poison frelaté. »

16.

Ahan : « peine qui fatigue le corps et qui fait quelquefois perdre l’haleine » (Furetière) ; « suer d’ahan, faire une chose très pénible » (Littré DLF) ; c’est une onomatopée (du « son que font les bûcherons et autres manœuvres lorsqu’ils font quelque effort », Gilles Ménage) qui a persisté dans le verbe ahaner.

Tressuer « n’est pas composé de très, signifiant valde [beaucoup] et suer, mais de trees, signifiant trans [à travers], et suer, et signifie outre sueur, qui est quand la sueur outre [traverse] la peau, et sault à bouillons et gouttes en dehors, car pour dénoter la sueur en superlatif, on dit il sue fort ou bien fort » (Jean Nicot) ; c’est un ancien équivalent de transpirer à grosses gouttes.

17.

« par la malignité d’une humeur qui produit la putréfaction et par ce qu’on s’est abstenu de saigner au début de la maladie. »

18.

« d’un pourrissement du poumon avec fièvre continue qui s’est fortifiée en quelques jours, parce qu’au début de la maladie on a omis la saignée qui est un secret inconnu des médicastres de la cour. »

19.

Dans sa courte lettre du 12 mars, Claude ii Belin avait proposé à Guy Patin atemed comme origine arabe du mot antimoine.

a.

Ms BnF no 9358, fos 161‑162, « À Monsieur/ Monsieur Belin, le père,/ Docteur en médecine,/ À Troyes. » ; Reveillé-Parise no cxxx (tome i, pages 222‑224).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 14 mars 1657.
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(Consulté le 09.07.2020)

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