L. 644.  >
À André Falconet, le 16 octobre 1660

Monsieur, [a][1]

Il est aujourd’hui arrivé dans nos Écoles une chose extraordinaire, c’est que notre savant licencié M. Dodart [2] y a passé docteur. Comme tout le monde était assemblé pour voir commencer l’acte, il y manquait un des acteurs, le sieur Bodineau, [3] Manceau recuit qui fait l’homme d’importance à cause qu’il est un des couteaux pendants de Guénault. [4] On a envoyé chez lui le bedeau, [5] qui l’a trouvé au lit, par lequel il a mandé qu’il ne pouvait venir, qu’il est malade depuis samedi, sans en avertir le doyen ni aucun autre. [6] Cela pouvait empêcher l’acte d’autant que sa présence y était nécessaire, et n’y ayant personne pour répondre en sa place la question que le président devait faire, An arthriticis lactis usus ? [1] Ayant peur que l’acte ne fût différé à cause de cette absence, je me suis offert de répondre à ladite question sur-le-champ, à la place dudit Bodineau. En même temps, M. Blondel, [7] notre doyen, m’a dit que si je ne me fusse trouvé là, qu’il l’aurait entrepris. Je lui ai répondu que je lui cédais la place et qu’il valait bien mieux que ce fût lui que moi, duplici nomine : [2] 1. qu’il était fort habile homme et qu’il s’en acquitterait mieux que moi, 2. que comme il était doyen, cela lui appartenait mieux qu’à pas un autre. Provinciam itaque suscepit non invitus[3] tout l’acte s’est donc fait et M. Blondel a répondu suo ordine [4] à la question An arthriticis lactis usus ? [8][9] ou, comme le programme portait, γαλακτοποσια ? C’était mon fils aîné [10] qui répondait à l’autre question, An arthriticis aquæ Borbonienses ?[11] qui a assez bien fait, mais il était préparé. M. Blondel sans autre préparation a fait merveille sur-le-champ, in promptu[5] et a parlé près d’une heure entière en fort bons termes, et a dit tout ce que les Anciens ont jamais dit et rapporté de lactis potu in curatione vel precautione morborum[6] Enfin, il a conclu de fort bonne grâce sa réponse, au contentement et à l’admiration de toute la compagnie qui était de plus de 300 personnes. Mon Dieu, qu’il n’est guère de tels savants au prix de tant d’ignorants qui, comme une mauvaise herbe, se rencontrent partout ! Dieu soit loué de la bonne nouvelle que vous me mandez et que votre santé est en meilleur état, ce qui me réjouit fort. Ceux qui sont du parti de Guénault n’osant pas souvent ordonner du vin émétique, [12] qui n’est pas sans danger, ordonnent dans les occasions du stibium diaphoreticum [7][13] et disent qu’il ne saurait faire de mal ; mais ce n’est que pour le flatter, et tout cela n’est que forfanterie aux dépens des pauvres malades, quasi non liceat artem nostram exercere sine fuco, sine fraude, sine impostura[8] C’est Guénault, qui est un vieux singe, [9] qui leur a appris toutes ces malices et fourberies. Pour feu M. Moreau, [14] il est vrai qu’étant devenu vieux factus est polypharmacus[10][15] soit par complaisance envers Guénault ou par flatterie envers les apothicaires, [16] et peut-être pour gagner davantage. Il avait beaucoup d’enfants, ce sont des faiblesses attachées à l’humanité. Tout le monde n’est pas Nicolas Piètre, [17] Jean Riolan [18] ou Michel de La Vigne, [19] qui se moquaient de bonne grâce de ceux qui se laissaient ainsi emporter au fil de l’eau et au courant des apothicaires. Auri sacra fames, quid non mortalia cogis pectora ? [11][20]

La saison est fort mauvaise et dangereuse pour votre M. Guillemin, [21] mais les gens de bien meurent en tout temps ; quod mihi dixisti, lapidi dixisti[12] Je baise les mains à M. Barbier [22] et souhaite fort qu’il guérisse bientôt de son hydrocèle. [23] Prenez donc l’air pour vous fortifier, et je ne laisserai pas de vous écrire tout ce qu’il y aura ici de nouveau pour vous désennuyer et peut-être aussi pour vous récréer. [24] On dit aujourd’hui que le Mazarin [25] est au lit, que sa goutte [26] l’a un peu repris et qu’il est plus mal qu’hier. Tous ces symptômes arthritiques, rhumatiques, [13] coliques néphrétiques [27] et hémorroïdaux ne sont autre chose que βλαστηματα γενενεον των κακως εχοντων quæ nihil aliud minantur, quam tandem affuturam νεκρωσιν της εμφυτου θερμασιας. [14]

Ce jeudi 14e d’octobre. On parle ici de grands jours en Auvergne [28] et que la commission < en > est scellée pour M. le président de Bailleul, [29] à cause de certains nobles de ce pays-là qui font les méchants. [15] La Rivière, [30] gentilhomme d’ici près qui s’était rendu maître dans Hesdin, [31] a été mis dans la Bastille [32] pour un duel qu’il a voulu faire ; cela ne touche point l’amnistie et l’abolition qu’il a eue pour le fait d’Hesdin. Le cardinal Mazarin est au lit, pis que ci-devant. Il a fait mettre un nouvel impôt sur le vin [33][34] de 5 sols sur chaque muid : voilà des fruits de la paix [35] qu’a faite cet homme qui ne songe qu’à de l’argent et qui hoc unum meditatur, ne quis quid habeat[16] comme faisait cet empereur romain, qui était le méchant fils d’Agrippine. [17][36][37] On dit que le comte de Soissons [38] est tantôt prêt pour son ambassade d’Angleterre et qu’il partira lundi prochain ; mais partira-t-il si son oncle est si fort malade ? [18] Lundi prochain se fera notre fête, M. saint Luc. [39] Nous avons ce jour-là une grande assemblée dans nos Écoles à la fin d’une grande messe où l’on lit publiquement nos statuts ; [40][41] et le lendemain se dit encore une autre messe pour les morts, à laquelle nous sommes tous obligés d’assister par serment ; et à la fin d’icelle, les apothicaires et les chirurgiens [42] viennent faire hommage à la Faculté et jurer entre les mains du doyen qu’ils nous reconnaissent pour leurs maîtres, etc. ; mais je ne sais s’ils y viendront cette année puisqu’ils n’ont pas encore obéi à l’arrêt, [43] et qu’ils veulent à l’encontre d’icelui se servir d’une requête civile[19] Nous avons quelques-uns de nos compagnons malades. Notre Maître Béda des Fougerais [44] a fort mauvaise mine, je ne crois pas qu’il puisse passer l’hiver sans quelque rude atteinte. Il est ici fort peu de malades. Je vous baise très humblement les mains, à Mlle Falconet et à notre bon ami M. Spon, et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 16e d’octobre 1660.

Je ne veux pas oublier de vous dire qu’après les soumissions que les chirurgiens ont coutume de faire à la Faculté, ils paient au doyen 100 sols tournois de redevance annuelle, qui est une marque de leur sujétion à la Faculté depuis longtemps ; [20] outre que chaque maître, du jour qu’il est reçu, paie encore, par reconnaissance qu’il a de sa bonne mère la Faculté, au doyen d’icelle, pour sa réception, 4 livres 12 sols qu’on ne manque pas de leur faire payer si eux-mêmes oubliaient de prendre quittance.


1.

« L’usage du lait convient-il aux arthritiques [goutteux] ? »

V. note [9], lettre 642, pour le déroulement houleux du doctorat de Denis Dodart. Il avait été précédé par son acte de vespérie (An scorbutus contagione contrahatur/hidrotico percuretur ? [Le scorbut est-il contracté par contagion/entièrement guéri par l’hidrotique (mercure, v. note [1], lettre Consultation 14) ?], le 23 septembre) et fut suivi par son acte de régence (pastillaire ou antéquodlibétaire, An a temperamento partium Natura ? figura ? [L’équilibre des parties est-il l’effet de la Nature ? de la manière de vivre ?] le 15 décembre) (Baron).

2.

« au double titre ».

3.

« Voilà pourquoi il a assumé cette tâche sans rechigner ».

4.

« quand son tour est venu ».

5.

« avec facilité » ; v. note [9], lettre 642, pour la traduction des deux questions soumises à la discussion.

6.

« sur la consommation de lait dans la guérison ou la prévention des maladies ».

7.

« de l’antimoine diaphorétique ».

8.

« comme s’il n’était pas permis d’exercer notre art sans tromperie, sans fraude, sans imposture. »

9.

Mauvais jeu de mots sur Guénault et guenon (v. note [35], lettre 504).

10.

« il est devenu polypharmaque ».

11.

« Faim sacrée de l’or ! À quels forfaits ne pousses-tu pas le cœur des mortels ? » ; Virgile (Énéide, chant iii, vers 56‑57) :

Quid non mortalia pectora cogis,
auri sacra fames ?

12.

« ce que vous m’avez dit, vous l’avez dit à un tombeau. »

La perte de mémoire dont souffrait Pierre Guillemin (v. lettre11 octobre précédent à André Falconet) était le témoin probable d’une démence sénile qui avait dû le conduire à commettre quelque extravagance.

13.

Rhumatismaux ; heumatiques dans la transcription fautive de Bulderen, maladroitement corrigé en pneumatiques dans celle de Reveillé-Parise.

14.

« Les rejetons engendrés par ce qui est mal porté (blastêmata genéneon tôn kakôs echontôn), qui ne menacent de rien d’autre que l’extinction de la chaleur innée (nékrôsis tês hémphutou thermasias) qui devra se produire à la fin. »

15.

Apparemment, on anticipait alors déjà de cinq ans sur les grands jours d’Auvergne (v. note [9], lettre 832).

16.

« et qui ne pense qu’à une seule chose, que personne n’ait plus rien » : allusion à la cupidité de Néron (v. note [19], lettre 519).

17.

Agrippine la Jeune (Agrippina Minor, 15-59 apr. J.‑C.), fille de Germanicus et d’Agrippine l’Aînée (Agrippina Major), épouse de l’empereur Claude, qu’elle fit empoisonner, et mère de Néron.

18.

Eugène-Maurice de Savoie-Carignan était devenu comte de Soissons en 1657, par son mariage avec Olympe Mancini, nièce de Mazarin.

19.

V. notes :

Sur décision prise par la Faculté le 19 octobre 1660, son doyen, François Blondel prit la plume pour une Littera scripta a decano ad Io. Menard vicarium barbitonsuris primarii [Lettre écrite (en français) par le doyen à Jean Ménard, lieutenant du premier barbier (v. note [12], lettre 782)] (Comment. F.M.P., tome xiv, pages 543‑545) :

« À Monsieur, Monsieur Ménard, maître barbier chirurgien et lieutenant du premier barbier du roi, {a}

Monsieur,
Quoiqu’on ne puisse excuser le mépris que vous continuez de faire si ouvert envers la Faculté qui a élevé votre Compagnie au point où elle est, ayant été averti suivant la coutume de ne manquer à votre devoir et aux soumissions et serments que vous, vos jurés et autres sont obligés de lui venir rendre en personne le lendemain de la fête de saint Luc et de satisfaire aux redevances qu’elle lui doit, et tous les particuliers d’icelle, en considération de leur maîtrise ; ce qu’elle attendait de vous plus particulièrement, qui avez non seulement ratifié le contrat fait et passé entre la Faculté et votre Communauté l’onzième <de> mars 1577 <et> par un second du 27e juin 1644, mais d’abord ont promis d’obéir et souscrit à l’arrêt d’union qui en a été fait avec celle de Saint-Côme du 7e de février dernier, lequel en homologuant vos contrats vous a conjointement astreints aux clauses et conditions portées par iceux ; j’ai bien voulu toutefois vous mander pour la dernière fois que vous ayez à y obéir et suivant que vous y êtes obligés, à me bailler dans le 27e de ce mois le catalogue des maîtres de chef-d’œuvre signé de votre main, contenant tous les noms des jurés faits depuis le 3e de novembre 1647 jusques à présent, ensemble le jour et an de leur réception. À faute de quoi, ne trouvez mauvais si en faisant le deub {b} de ma charge et en exécutant les ordres de notre Faculté, j’agis avec vous par l’autorité qu’elle me donne et la force de nos arrêts et contrats ; restant en toute autre chose, Monsieur,
votre affectionné serviteur,

Blondel, doyen de la Faculté de Paris,
ce 20 octobre 1660. »


  1. François Bernouyn, v. notule {a} de la note [7], lettre 641.

  2. Devoir.

François Ménard obtempéra sans délai et le doyen Blondel convoqua la Faculté pour lui donner connaissance des « Noms et surnoms des maîtres chirurgiens jurés et barbiers reçus et jurés depuis le 3e novembre 1647, tant [au Collège, mots soigneusement barrés mais encore lisibles] de Saint-Côme qu’en la Communauté des maîtres chirurgiens barbiers avant l’union et encore depuis l’union pour la Communauté unie. » Ce catalogue comptait 74 noms. La Faculté demanda à 54 d’entre eux de payer la somme de 3 livres 12 sols 6 deniers.

20.

L’humiliation infligée aux chirurgiens comptait bien plus que cette modique somme de cinq livres tournois.

a.

Bulderen no ccix (tome ii, pages 138‑141) ; Reveillé-Parise no dxxxviii (tome iii, pages 277‑280).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 16 octobre 1660.
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(Consulté le 22.11.2019)

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