L. latine 138.  >
À Adolf Vorst,
le 16 juillet 1660

[Ms BIU Santé no 2007, fo 86 ro | LAT | IMG]

Au très distingué Adolf Vorst, docteur en médecine et recteur de l’Université de Leyde.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Je me fais un devoir de répondre à vos deux lettres, mais vous dois infiniment plus pour votre singulière bonté, pour cet amour que vous me portez, dont Dieu veuille me rendre digne. J’ai vu votre Vassenarius qui m’a remis deux portraits, le vôtre et celui de M. Sylvius, dont je connais bien et de longue date la remarquable érudition. [1][2] Je les ai placés dans mon inviolable cabinet, [3] en compagnie d’autres grands hommes qui ont été les lumières de notre siècle. Votre Suédois, qui m’a remis votre seconde lettre, me sera très hautement recommandé. Je vous parlerai sincèrement et librement de notre Galien grec et latin, dont M. Joncquet m’a entretenu de votre part. [2][4][5] René Chartier, notre collègue qui mourut ici il y a six ans, presque octogénaire, avait entrepris l’édition intégrale, grecque et latine, des œuvres complètes d’Hippocrate et de Galien ; [6] mais il a abandonné à mi-chemin et n’a pu l’achever faute d’argent. Pendant des années, il a vainement attendu du cardinal de Richelieu les fonds nécessaires à une si grande entreprise ; jusqu’à sa mort, ce ministre l’a leurré de cette vaine espérance, tandis qu’il dépouillait fort tyranniquement notre France, et qu’il ridiculisait et tondait l’Europe tout entière. [7] Un si gigantesque [Ms BIU Santé no 2007, fo 86 vo | LAT | IMG] ouvrage eût été d’une immense importance pour notre métier s’il avait été mené jusqu’à son terme ; mais le destin a fait obstacle à une entreprise aussi ambitieuse, et surtout le défaut de financement qui est fatal à bien des choses. Il reste presque la moitié des volumes à y greffer, et ce sont de loin les meilleurs et les plus dignes d’être étudiés par les médecins, à savoir les livres thérapeutiques de Galien et ses commentaires sur Hippocrate. [8][9] Je pense qu’il faudra adjoindre à tous ces tomes un grand index, qui sera comme la couronne sur la tête d’un roi. Tout cela manque et manquera ; et qui plus est, ce que nous avons contient quantité d’erreurs, à savoir une infinité de fautes d’imprimerie dont l’œuvre tout entière surabonde, et que ce René Chartier, homme stupide et d’une intelligence presque crasse, a été tout à fait incapable de purger et d’empêcher. Ajoutez à cela le prix exorbitant, comme vous l’écrivez fort bien, et parfaitement déraisonnable. Vous n’avez donc pas à beaucoup déplorer de faire le sacrifice d’un ouvrage inachevé. Deux fils de ce René sont encore en vie, [10][11] qui promettent de trouver le moyen de terminer une si grande œuvre ; mais je pense qu’il ne faut attendre d’eux rien de tel ante calendas Græcas[3][12][13][14][15] Ils appartiennent en effet à cette catégorie d’hommes qui est la plus menteuse et presque la plus mendiante. Dans les volumes que le très distingué M. Vander Linden, [16] notre cher ami, a trouvés à si bas prix, y a-t-il bien le tome vii, qui traite de la pathologie, le plus utile de tous ceux qui ont été publiés ? Je ne le pense pas car il parut plusieurs années à part des autres, savoir en 1649, en même temps que le tome xi[4] Je loue très hautement le labeur et le soin harassant que notre Vander Linden consacre à favoriser les études de médecine, mais le peu de cas qu’il fait parfois de notre Galien me chagrine. Je n’ai reçu aucun livre de lui depuis longtemps, mais comme lui-même me l’a écrit, j’attends dans le mois qui vient ceux qu’il a récemment produits et, en tout premier, sa Disputatio de hemicrania et ses Theses de Circulatione sanguinis secundum Hippocratem, etc. [5][17][18][19] Tant de nouveautés qu’on a fait jaillir depuis quelques années dans les écoles de médecine de circulatione sanguinis, de venis lacteis et vasis lymphaticis [6] ne m’effraient, ne m’ébranlent ni ne m’occupent l’esprit en aucune façon. [20][21] Je suis entièrement occupé à soigner les malades dans la ville la plus peuplée d’Europe avec la doctrine d’Hippocrate et de Galien, [22] en suivant les conseils de nos anciens, excellents hommes que j’ai connus et qui m’ont éclairé depuis 37 années ; tels que furent Pierre Seguin, [23] Nicolas Piètre, [24] Jean Duret, [25] André Du Chemin, [26] Jacques Cousinot, [27] Jean Riolan, [28] Charles Bouvard, [29] Denis Guérin, [30] Michel de La Vigne, [31] René Moreau, [32] Jean Merlet, [33] Jacques Perreau, [34] Jean Des Gorris, [35] Guillaume Du Val, [36] et autres héros qui discernaient parfaitement la manière de terrasser les dispositions contre nature ; [7] hommes excellents et tout à fait éminents, dont chaque jour j’honore profondément le souvenir, pour ce que m’a généreusement procuré le soin que j’ai mis jadis à les écouter, sans jamais avoir à le regretter. À la lecture d’Hippocrate et de Galien, j’ajoute celle de notre Fernel, qui tient sans peine le premier rang parmi les modernes, de Houllier et de Duret sur les Coaques ; [8][37][38][39][40] celle d’Hofmann, qui fut jadis mon ami ; [41] et pour ceux de votre pays, celle de van Heurne et de Dodoens ; [9][42][43] celle de Thomas Éraste, le flagellateur de l’impur Paracelse ; [10][44][45] celle de Melchior Sebizius, par endroits ; [46] celle de Baillou [47] et de Sennert, écrivain fort appliqué. [48] Je ne me soucie pas de tant d’autres qu’on trouve dans toutes les foires, [49] et ils ne se soucient pas de moi. Je lis et agis sous les auspices et la conduite des chefs susnommés, aussi bien dans la charge de ma chaire royale, [50] qu’a jadis occupée le très distingué Riolan, [51] que chez les malades dont le nombre m’écrase parfois. [52] Là j’exerce aussi honnêtement que je puis, armé de peu de remèdes, peu préoccupé par le profit des pharmaciens et des chirurgiens, sans médicaments chimiques, sans antimoine, [53][54][55][56] qui tous ensemble sont plutôt des pestes que des parties de notre meilleure et plus pure médecine. Voilà, très distingué Monsieur, le résumé de mes affaires, et je le soumets de bon cœur et avec joie à votre examen critique. Dans le premier paquet que je prépare pour notre ami Vander Linden, vous et M. Sylvius aurez un cadeau en récompense de vos portraits ; mais en attendant, si je puis quoi que ce soit pour vous, usez de mes peines, et même ordonnez et commandez ; et de fait, je vous promets toute sorte de services. Sur ce souhait, je vous salue, ainsi que vos très distingués collègues, MM. van Horne [57] et Sylvius. Vale, très distingué Monsieur, et ne cessez pas de m’aimer. [11][58]

Votre Guy Patin de tout cœur, docteur en médecine de Paris et professeur royal.

De Paris, ce vendredi 16e de juillet 1660.


a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Adolf Vorst, ms BIU Santé no 2007, fo 86 ro et vo.

1.

L’émissaire d’Adolf Vorst pouvait être un membre de la noble famille hollandaise des van Wassenaar, ou un habitant de la ville de Wassenaar, voisine de La Haye.

2.

V. note [13], lettre 35, pour la monumentale édition, jamais entreprise jusqu’alors, des œuvres complètes de Galien et Hippocrate (Paris, 1638-1689, 13 volumes in‑fo) par René Chartier.

3.

« avant les calendes grecques », pour dire « jamais », comme l’a expliqué Érasme (adage no 484) :

Propterea quod Græci non habent Calendas more Latinorum, sed νουμηνιας, id est novilunia. Atque ad lunæ recursus Græci solvebant usuras. Unde Strepsiades in Nubibus Aristophanis optat sibi incantraticem quampiam, quæ carminibus suis efficiat, ne quando luna exoriatur  […]. Huc itaque respexit Augustus, cum diceret ad Græcas Calendas soluturos, quos nunquam reddituros mutuum significabat.

[La raison en est que les Grecs n’ont pas de calendes {a} comme ne ont les Latins, mais des noumênia, des nouvelles lunes, jours où ils acquittaient les intérêts de leurs emprunts : dans les Nuées d’Aristophane, {b} Strepsiades demande à une magicienne de faire des incantations à la Lune pour qu’elle cesse de se lever. (…) Auguste se référait à cela quand il disait qu’on paierait « aux calendes grecques », pour dire « jamais »]. {c}


  1. Premiers jours de chaque mois.

  2. V. note [33], lettre 1019.

  3. Suétone, Vie d’Auguste, chapitre 87.

4.

Guy Patin déplorait le grand désordre qui régnait à ses yeux dans la publication du Chartier, sans du tout suivre la logique ordinaire des volumes et mêlant les écrits de Galien et d’Hippocrate : le tome vii contient de nombreux traités des deux auteurs sur la pathologie ; il a en effet paru en même temps (Paris, 1649) que le tome xi, qui contient leurs ouvrages sur le régime alimentaire.

5.

Johannis Antonidæ Vander Linden de Hemicrania menstrua, historia et consilium : ad Serenissimam Principem Lowisam Auriacam, Marchionissam Brandenburgicam, etc.

[Observation et consultation de Johannes Antonides Vander Linden sur la migraine menstruelle ; {a} à l’intention de la sérénissime princesse Louise Henriette d’Orange, {b} margravine de Brandebourg, etc.] {c}


  1. La migraine (v. note [11], lettre 469) menstruelle est celle dont les accès sont liés aux règles.

  2. En 1646, Louise Henriette d’Orange-Nassau (1627-1667), fille du stathouder Frédéric Henri (v. note [8], lettre 66), avait épousé Frédéric Guillaume de Hohenzollern, électeur de Brandebourg (v. note [10], lettre 150).

  3. Leyde, Johan. Elsevier, 1660, in‑8o : consultation hippocratique en 313 paragraphes (92 pages), effectuée à distance, datée de Leyde, le 22 février 1659 ; elle est adressée à Gulielmus Stratenus (Wilhelm van der Straten, Utrecht 1593-ibid. 1681), archiatre de la Maison d’Orange et professeur de médecine à Utrecht.

V. notes [5], lettre 680, et [4], lettre latine 137, pour les 27 thèses de Johannes Antonides Vander Linden concernant la « Circulation du sang selon Hippocrate ».

6.

« sur la circulation du sang, sur les veines lactées et les vaisseaux lymphatiques ».

7.

La médecine didactique (v. note [2], lettre 39) appelait affectus contra naturam les maladies et leurs traitements (pathologie et thérapeutique médicale), classés à part des dispositions (qualités ou choses) naturelles (anatomie et physiologie) et non naturelles (hygiène et régime, v. note [13] des Pièces liminaires du Traité de la Conservation de santé).

8.

V. notes [4], lettre 2, pour les grandes œuvres médicales de Jean Fernel, et [10], lettre 11, pour les commentaires de Louis Duret sur les Prénotions coaques d’Hippocrate (Paris, 1588) et sur les « deux livres des Maladies internes » de Jacques Houllier (Paris, 1572).

9.

Seul hommage que Guy Patin a rendu à Rembert Dodoens (Dodoneus, v. note [25], lettre 1019) dans toute sa correspondance ; Dodoens a pourtant publié de nombreux ouvrages de pratique médicale et de botanique (dont Éloy a dressé une liste complète dans la longue notice qu’il a consacrée à ce médecin).

10.

V. note [6], lettre 71, pour les Disputationes de Thomas Éraste contre la médecine de Paracelse, en quatre parties (Bâle, 1572-1573).

11.

Guy Patin n’a pas profité de sa lettre pour s’enquérir du précieux exemplaire de Théophraste d’Érèse, annoté par Caspar Hofmann (v. note [1] de la lettre d’Eberhard Vorst, datée du 7 février 1664), qu’il avait prêté à Adolf Vorst en 1656 et qu’il tenait fort à récupérer.

s.

Ms BIU Santé no 2007, fo 86 ro.

Viro Cl. Adolfo Vorstio, Med. Doctori, et Acad. Leidensis Rectori.

Duabus tuis responsum, debeo, Vir Cl. sed humanitati tuæ singulari longè
plura debeo, pro amore illo in me tuo, quo utinam dignus efficiar. Vasse-
narium
tuum vidi, à quo ambas effigies accepi, tuam nempe, et D. Sylvij,
eruditionis eximiæ titulo jampridem mihi notissimi : Eas in sanctiore
repositorio collocavi cum alijs magnis viris, sæculi nostri luminibus.
Suecus tuus erit mihi commendatissimus, è cujus manib. alteram accepi.
Quod spectat ad Gal. nostrum Græco-Latinum, de quo mecum egit pro Te
D. Ioncquet, dicam verè et liberè. Renatus Charterius, Collega noster, qui
ante sex annos hîc obijt prope octogenarius, susceperat integrum editionem
Græco-Latinam omnium Operum Hipp. et Galeni, sed in medio cursu defecit, nec
eam nummorum defectu perficere potuit, frustra per multos annos præ-
stolatus pecuniam tanto negotio sufficientem à cardinale Richelio, qui eam
vana spe ad obitum usque lactavit, dum Galliam nostram tyrranicè admodum
spoliabatret, et ac universam Europeam miserè ludebatret et ac expilabat.ret. Tantum

t.

Ms BIU Santé no 2007, fo 86 vo.

Opus majoris fuisset in rem nostram momenti, si ad umbilicum perductum
fuisset : sed tantis fatum conatibus obstitit, imò multis fatalis
pecuniarum defectus. Dimidia penè pars Operis superest inserta : eáq.
longè melior et ad studium Medicorum longè magis idonea, libri nimirum
Therapeutici, ut et Commentarij Galeni in Hippocratem : quibus singulis subjugendum
esse puto magnum Indicem instar coronæ regio capiti : sed hæc omnia desunt
atque deerunt : Imò et hoc quod habemus multos habet nævos, infinita
nempe menda tyographica, quib. totum opus superabundat, et quib. averrun-
candis atque impediendis planè fuit impar iste Ren. Charterius, homo stupidus,
ac plumbei penè ingenij : adde pretium ejus, ut optimè scribis enorme, et planè prorsus
à ratione alienum. Quib. positis non est quod maximè lugeas operis imperfecti
jacturam. Duo supersunt Filij istius Renati, qui quodammodo pollicentur
tanti Operis perfectionem, sed verum nihil tale expectandum ab illis esse
reor ante Calendas Græcas : est enim ejusmodi hominum genus mendacissimum,
et penè mendicissimum. Inter ea quæ Vir Cl. et amicus noster tam vili
pretio nactus est, D. Lindanus, prostátne tomus 7. omnium editorum utilissimus,
qui est Pathologicus ? non puto, prodijt enim multis annis post alios solus, anno
nimirum 1649. cum fragmento undecimi. Lindani nostri mentem et laborem
laborem atque operosam diligentiam apprimè laudo in promovendis Medicinæ studijs, sed
doleo quod interdum tam parvi faciat Gallum nostrum. Iampridem est quod
ab eo nihil accepi, sed ut ipse scripsit, intra mensem expecto quæ nuper
exaravit, imprimis v. suam ejus Disputationem de hemicrania, et Theses de Circu-
latione sanguinis secundum Hipp. etc.
Tot novitates ab aliquot annis in Scholis
Medicorum excitatæ de Circul. sanguinis, de venis lacteis et vasis lymphaticis,
nihil me terrent nec movent, nec detinent. Totus sum in curatione morborum, in populosissima
civitate, cum Hipp. et Galeni doctrina, ex optimorum virorum quos novi Seniorum
nostrorum consilio, quos novi qui mihi præluxerunt ab annis 37. quales fuerunt P. Seguinus,
Nic. Pietreus, Io. Duretus, Andr. du Chemin, Iac. Cusinotus, Io. Riolanus,
Car. Bouvard,/ Dion. Guerin, Mich./ de la Vigne. Ren. Moreau, Io. Merlet, Iac. Perreau, Io. Gorræus, Gul. du Val, et alij heroes in affectib. contra naturam profligandis intelligentissimi,
viri optimi atque præstantissimi, quorum manib. quotidie bene precor, quod mihi
bellè cedat opera quam in ijs audiendis olim navavi, nec pœnitet. Hippocratis
et Galeni lectioni subjungo ex Recentiorib. omnium facile principem Fernelium
nostrum, Hollerium et Duretum in Coacas : Hofmann olim meum, Heurnium
ex vestris et Dodoneum, Th. Erastum, impuri Paracelsi flagellum, aliquando
Melch. Sebizium, Ballonium et Sennertum, scriptorem laboriosissimum : tot alios qui singulis nundinis occurrunt,
nec moror, nec me morantur. Tot præfatorum Ducum Præsidum ductu et ac auspicijs
lego et ago : tam in 2 cathedræ 1 regiæ munere quam olim tenuit Cl. Riolanus,
quàm apud ægros quib. interdum obruor. Illic ago quàm sincerè possum
paucis præsidijs stipatus, de pharmacopæorum et chirurgorum lucro
parum sollicitus, absque Chymicis medicamentis, absque stibio, quæ
singula sunt melioris et purioris nostræ Medicinæ pestes potiùs quàm
partes. Habes Vir Cl. rerum mearum summam, quam lubens et lætus
censuræ tuæ subjicio. In primo fasciculo quem amico nostro Lindano paro,
tu et D. Sylvius pro effigie habebitis αντιδωρον. Interea v.
si quid hîc possim, utere opera mea, imo jube atque impera : omne etenim
officiorum genus Tibi polliceor. Te in hoc voto saluto, ut et Clar. Collegas
D.D. Van-Horne et Sylvium. Vale, Vir Cl. et me amare ne desine.

Tuus ex animo Guido Patin, Doctor Med. Paris./ et Professor regius.

Parisijs, die Ven. 16. Iulij, 1660.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Adolf Vorst, le 16 juillet 1660

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(Consulté le 14/04/2024)

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