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À Johann Georg Volckamer, le 4 septembre 1660

[Ms BIU Santé 2007, fo 87 vo | LAT | IMG]

Au très distingué M. Johann Georg Volckamer, à Nuremberg.

Très distingué Monsieur, [a][1]

Après avoir reçu quatre de vos lettres, je vous écris enfin par l’intermédiaire d’un jeune homme de Nuremberg nommé Wolf Andreas Engelschall, fils d’un marchand. [2] Comme vous l’avez demandé dans votre avant-dernière (que je n’ai pas reçue par la main d’Endter, [3] mais par un inconnu qu’il a rencontré en chemin), je lui ai remis un paquet où vous trouverez deux exemplaires du Caspar Hofmann de Medicamentis officinalibus[4] J’y ai ajouté la Vita Galeni et l’Elogium chronologicum[5][6] ainsi que les Opuscula de Des Gorris en deux exemplaires, [1][7] dont le premier sera pour vous et le second [Ms BIU Santé 2007, fo 88 ro | LAT | IMG] pour le très distingué M. Nicolaï, que je salue de tout cœur. [8] Je souhaite avoir sous la main autre chose à pouvoir envoyer chez vous, surtout à M. Felwinger de qui je me souviens avoir naguère reçu quelque chose. Offrez-lui, s’il vous plaît, de ma part toute sorte de services. [9]

L’édition des manuscrits de Caspar Hofmann que j’ai ici entre les mains me préoccupe vivement. [10] Dieu fasse que je puisse tenir mon engagement de les mettre au jour. Un libraire de Lyon et un autre de Genève en ont déjà discuté avec moi, mais je n’ai encore rien conclu avec eux ; et pourtant, je ne désespère pas. Le chapitre i du livre i des Chrestomathiæ commence par ces mots : Ordo hic erit ; [2] mais il a placé au-devant de ce premier chapitre une excellente et assez longue préface dont vous ne vous souvenez pas ; elle commence par ces mots, Pythagoram interrogatum, etc. [3][11] Après ces mots, Vincat veritas, ploret mendacium, se trouvent encore deux chapitres d’additions, avec un excellent index ingénieusement assemblé. [4] Dans les Chrestomathiæ pathologicæ, j’ai le chapitre i, qui est le Ratio ordinis. Le chapitre ii est composé comme vous l’écrivez. [5] Je vous enverrai si vous voulez le chapitre ii qui semble vous manquer ; mais je pense devoir vous avertir que le très distingué auteur, après qu’il eut récupéré ses manuscrits de votre Endter (ce qu’il a fait dans l’idée de me les envoyer parce que j’avais sous la main un homme qui était disposé à entreprendre l’édition de ses Chrestomathiæ), m’a lui-même envoyé les physiologicæ, mais conservé pour lui les pathologicæ durant plusieurs mois, où il a modifié et ajouté beaucoup de passages, ce qui ressort de ce que j’ai ici jusqu’au chapitre xliv[6] Si Dieu avait voulu donner un autre cours aux événements, l’ouvrage entier aurait déjà été intégralement publié ici depuis longtemps : l’imprimeur que j’avais alors trouvé n’a pas voulu entreprendre cette édition sans avoir en mains ces Chrestomathiæ pathologicæ ; avant qu’elles ne me fussent parvenues, une effroyable tempête souleva toute notre grande ville contre Mazarin en 1648. [7][12][13] Elle perturba profondément nos affaires et engendra une guerre civile ; de sorte que, depuis cette époque, l’occasion de publier l’ouvrage s’en est allée loin de nous. Maintenant, nous jouissons certes de la paix, [14] mais tous les dégâts qu’une si longue guerre nous a infligés n’ont pas encore pu être réparés ; je suis donc toujours à l’affût d’un imprimeur qui convienne. J’attends votre avis sur tout ce que je vous ai ci-dessus écrit et ne puis vous affirmer qu’une seule chose : si un de vos imprimeurs édite les livres d’Hofmann, je ferai tout mon possible pour lui trouver beaucoup d’acheteurs, ce que j’obtiendrai facilement des très nombreux auditeurs que j’ai au Collège royal[15][16]

Je n’ai pas vu votre Paul Endter et en suis fâché. Je n’ai jamais entendu parler de ce médecin romain nommé Giuseppe Borri, [17] mais n’ai pas peur de ces charlatans qui ne débitent rien d’autre que des sornettes, des mots et des phrases qui s’envoleront en fumée ; [18] tels ont été l’insigne imposteur Paracelse, Crollius, Quercetanus, Van Helmont, et autres fanatiques. [19][20][21][22] Je crains qu’il ne faille aussi ranger dans la même catégorie ce Bils, Hollandais dont on n’a pas oublié les multiples mensonges ; il égalerait à mon avis ces vauriens. [8][23] Ce Borri romain ne peut être honnête homme : il prescrit quantité de remèdes coûteux à ses malades ; sans doute fait-il cela pour plaire aux pharmaciens, qui sont des goinfres et de très cupides coureurs de profit, et forment avec les chimistes l’autre partie, ou plutôt la peste de notre médecine. [24][25] Le médecin chrétien doit s’abstenir de ces médicaments chers et recourir à ceux qui sont bon marché et faciles à se procurer, mais en petit nombre, éprouvés et choisis, avec art et méthode ; afin qu’autrement, il ne se gagne toujours la réputation d’un empirique ou d’un imposteur. [26] Je pense que je vous dois quelque argent pour les livres que vous avez achetés pour moi avant votre départ pour l’Italie ; je vous demande donc de bien vouloir m’en indiquer le montant afin que je vous rembourse par l’intermédiaire de M. Picques. [27] Comment la veuve et la fille de Caspar Hofmann se portent-elles ? [9][28][29] Portez-vous bien, très éminent Monsieur, et aimez-moi.

De Paris, le 4e de septembre 1660.

Votre Guy Patin de tout cœur.


1.

V. notes :

  • [7], lettre 134, pour les deux livres « des médicaments officinaux » de Caspar Hofmann (Paris, 1646) ;

  • [5], lettre 612 et [9], lettre 593, pour la « Vie de Galien » et pour son « Éloge chronologique » par le P. Philippe Labbe (Paris, 1660, l’un et l’autre) ;

  • [11], lettre 453, pour les « Opuscules » de Jean iii Des Gorris (Paris, 1660).

2.

Le premier des trois livres des « Chrestomathies » de Caspar Hofmann (Apologiæ pro Galeno [Apologies pour Galien], Lyon, 1668, v. note [1], lettre 929), intitulé Liber primus, in quo Τα Εισαγωγικα [Livre premier qui contient l’Introduction]), commence (page 13) par une section intitulée Ratio ordinis [Plan de l’ouvrage] qui débute par ce paragraphe :

Ordo heic erit, quem in prima Operum Galeni sectione observavi. Primo enim loco explicantur τα τεχνικα. Secundo ponuntur libri, qui totam Artis summam complecti dicuntur. Tertio, qui ad sectas tum temporis nobiles.

[On suivra ici le plan que j’ai observé dans la première section des œuvres de Galien : {a} en premier lieu, on explique les techniques ; en second, sont placés les livres qu’on dit embrasser la somme tout entière de l’art ; en troisième, ce qui concerne les nobles sectes de ce temps-là].


  1. Isagogici Libri [Livres introductifs] des œuvres complètes de Galien publiées à Venise par les Junte (dix éditions de 1541 à 1625, v. note [1], lettre 716).

3.

La Præfatio generalis des « Chrestomathies » (Lyon, 1668) occupe les pages 1 à 12 et commence par cette phrase :

Pythagoram, Lector, interrogatum, Qua re homines quam proxime ad Deum accederent ? respondisse ferunt, εαί αληθευασι, si Veritatem colant.

[Ô lecteur, quand on a interrogé Pythagore sur la manière dont les hommes s’approcheraient le plus de Dieu, il a, dit-on, répondu que c’est en vénérant la Vérité].

V. note [1], lettre 115, pour une autre référence pythagoricienne de Caspar Hofmann assimilant Dieu à la Vérité.

4.

La double apostrophe, Vincat veritas ! Ploret mendacium ! [Que triomphe la vérité ! que se lamente le mensonge !] se lit au bas de la page 354, à la fin du chapitre ccclii (Iudicium Avicennæ de Galeno [Jugement d’Avicenne sur Galien]).

Dans le livre imprimé (Lyon, 1668, car il était ici question du manuscrit), elle est suivie d’additions aux chapitres cvl et clxxxiii (page 355) et de l’Index rerum libri secundi [Index des matières contenues dans le livre ii] (19 pages non numérotées).

5.

Dans l’édition imprimée (Lyon, 1668), le chapitre i du livre i des « Chrestomathies » (pages 14‑15) est intitulé Coma, Cataphora, et Carus quidam, sunt idem [Coma, cataphora et carus sont synonymes], et le chapitre ii (pages 15‑16), Catoche seu Catochus est idem cum Catalepsi quadam [Le catoche ou catochus est la même chose que la catalepsie].

Tous ces mots désignaient divers types d’altération de la conscience (stupeur), dont les nuances alors en vigueur sont aujourd’hui tombées en désuétude ; elles étaient liées à la présence ou à l’absence d’une perturbation de la respiration, et à l’état contracté (tonique) ou relâché (flasque) des muscles des membres.

6.

Dans les Apologiæ pro Galeno [Apologies pour Galien] (Lyon, 1668), les trois livres qui composent les « Chrestomathies » (introductives, physiologiques et pathologiques) totalisent 319 chapitres.

Johann Georg Volckamer possédait une copie des Chrestomathies physiologiques et pathologiques manuscrites de Caspar Hofmann, et avait demandé à Guy Patin, qui en possédait les originaux, de comparer les deux versions et d’en retrouver le bon ordre.

7.

Début de la Fronde avec les barricades de Paris, les 27 et 28 août 1648 (v. note [7], lettre 160).

Guy Patin avait reçu le manuscrit des Chrestomathies physiologiques en janvier 1648 (v. note [27], lettre 150). Après la mort de Caspar Hofmann (novembre 1648) et avec quelques difficultés, racontées dans sa lettre à Charles Spon du 18 juin 1649, Patin avait récupéré celui des Chrestomathies pathologiques au printemps 1649.

8.

Lodewijk De Bils (Ludovicus Bilsius, 1624-1671), anatomiste autodidacte et fantasque de Rotterdam, prétendait avoir découvert une méthode pour disséquer les animaux vivants sans effusion de sang, ainsi qu’un baume pour préserver les cadavres de la putréfaction et conserver la flexibilité de leurs membres. Il défendait aussi des théories extravagantes sur la circulation du chyle et de la lymphe ; mais, écrit Éloy, il n’avait que peu de connaissances anatomiques et ses ouvrages firent l’objet de maintes critiques (v. note [7], lettre de Thomas Bartholin datée du 30 septembre 1663, pour un exemple).

9.

V. notes [19], lettre 152, et [11], lettre 186, pour Maria Magdalena Busenreuth, veuve de Caspar Hofmann, et leur fille, Sabina Laux, avec qui Guy Patin avait traité pour acheter les manuscrits d’Hofmann après sa mort, avec Johann Georg Volckamer pour intermédiaire.

a.

Brouillon autographe d’une lettre que Guy Patin a écrite à Johann Georg Volckamer, Ms BIU Santé 2007, fos 87 vo‑88 ro.

s.

ms BIU Santé 2007, fo 87 vo.

Clar. viro D. Io. Georgio Volcamero, Noribergam.

Post plures 4. à Te acceptas, vir Clar. ecce tandem scribo, per juvenem
Noribergensem, Mercatoris filium dictum Volf André Engelchallus, cui, ut requisisti, per
tuam penultimam, (quam ex Endteri manu non accepi, sed per ignotum
quendam in via,) tradidi fasciculum in quo reperies Casp. Hofmanni Exempla-
ria duo, de medicamentis Officinalibus
. Addidi Galeni vitam et Elogium Chro-
nologicum : ut et Opuscula Gorræi, duplicia,
ex quib. erit unum per Te, alterum

t.

ms BIU Santé 2007, fo 88 ro.

v. pro Viro Cl. D. Nicolaïo, quem ex animo saluto. Utinam et aliud mihi suppeteret,
quod possem vobis mittere, præsertim D. Felwingero, à quo antehac aliquid
accepisse memini : offeras illi, si placet, nomine meo, officiorum omne genus.

De editione MS. Casp. Hofmanni, quæ hîc penes me habeo, valde anxius
sum : et utinam possem fidem meam liberare, eáq. in lucem emittere. Lugdunensis
unus, alter Genevensis, de ea re mecum antehac egerunt, sed nihil adhuc cum
illis conclusum est, nec tamen despero. Cap. i. Χρηστομαθ. lib. i. sic re vera
incipit. Ordo hic erit. Sed ipsi Capiti primo præmisit optimam et bene
longam Præfationem quam non commemoras : quæ sic incipit. Pythagoram
interrogatum,
etc. Post illa verba, Vincat veritas, ploret mendacium :
adhuc habentur duo Capita Additamentorium,
cum Indice optimo et ingeniosè
conferto. In Pathologicis Χρηστομαθ. habeo cap. i. quod est Ratio ordinis.
Cap. 2. sic se habet ut scribis. Cap. i. quod Tibi deesse videtur, mittam si
volueris. Verùm, puto Te monendum, Clar. Auctorem ipsum postquam sua
MS. recepit ab Endtero vestro, (quod eo animo fecit ut ea ad me mitteret, utpote
qui hominem ad manum haberem paratum ad editionem inchoandam ejusmodi
Χρηστομαθ.) Physiologicas tamen misisse, et Pathologicas per plures menses sibi
retinuisse, in quib. multa immutavit et innovavit, quod etiam patet ex
ijs quæ hîc habeo usq. ad caput 44. Quod utinam numquam contigisset :
aliter enim jampridem totum Opus integrum hîc editum fuisset : verùm, quum
Typographus ille quem nactus eram, eam editionem inchoare noluisset,
nisi pathologicas illas Chrestomatheias ad in per manibus haberet, antequam ipsæ
mihi redditæ fuissent, intervenit anno 1648. totius magnæ civitatis nomine
horrida tempestas contra Mazarinum, quæ res nostras maximè turbavit,
et bellum civile hîc peperit, adeout nobis infeliciter perierit ab illis temporibus
earundem edendarum occasio : nunc equidem pace fruimur, sed tot ruinæ quas tam
diuturnum bellum peperit inussit, nondum reparari potuerunt : ideóq. adhuc innes- auceps
hæreo, et inquiro in typographum idoneum. Et de singulis hîc suprà scriptis
judicium tuum expecto : hoc tamen unum dumtaxat Tibi possum affirmare : si quis
apud vos Typograghus Hofmanni libros ederet, hîc potentissimè satagerem,
ut à plurib. emerentur, et hoc facilè obtinerem à meis auditoribus quos habeo
numerosos in Schola regia.

Paulum vestrum Endterum non vidi, et doleo.
De Medico illo Romano Iosepho Burro nihil quidquam audivi : nec me terrent
isti θαυματỏποιοι, qui nihil nisi nugas effundunt, verba et voces, quæ in
aere periibunt : quales fuerunt insignis impostor Paracelsus, Crollius, Quer-
cetanus, Van Helmont
, et alij fanatici : metuo quoq. ne in eadem classe sit
reponendus iste Bils, Hollandus, de quo mendacia multa commemorantur. Per
me par sit istis nebulonibus. Romanus ille Burrus vir bonus esse non potest,
qui tam cara præscribit remedia suis ægris : haud dubiè hoc agit in gratiam
pharmacopolarum, qui sunt ardeliones et lucriones avidissimi, alterámque
faciunt Medicinæ nostræ partem, vel potiùs pestem cum Chymistis. Medicus
Christianus debet ab ejusmodi caris abstinere, et euporistis sive facilè parabilibus
uti medicamentis, sed paucis, probatis et selectis, cum arte et methodo, aliàs num-
quam ne Empirici vel impostoris nomen sibi conciliet. ☩ Puto Tibi à me deberi/ aliquam summam pro libris emptis ante-/quam tenderes in Ita-/liam : eam idcirco si/ placet indicabis, ut/ refundam per Dominum/ Nic. Picques. Quî se haberent
vidua et filia Casp. Hofmanni ? Vale, vir præstantissime, et me ama.
Dabam Lutetiæ Paris. 4. Sept. 1660.

Tuus ex animo Guido Patin.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Johann Georg Volckamer à Guy Patin, le 4 septembre 1660.
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(Consulté le 19.09.2019)

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