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À Charles Spon, le 6 décembre 1644

Monsieur, [a][1]

Pour réponse à la vôtre du pénultième de novembre, je vous dirai que M. Le Roy [2] a les quatre livrets pour vous donner, dont vous êtes en peine, lesquels j’espère qu’aurez reçus avant celle-ci. Je n’ai point encore vu M. Constantin [3] ni sa lettre. [1] Je tâcherai de lui faire bon accueil s’il vient à moi, comme venant de la part d’un de mes meilleurs et plus intimes amis. Onuphrius Panvinius [4] est un grand auteur qui mourut jeune à Panorme, âgé de 39 ans. Erat Veronensis eremitus Augustinianus. Iosephus Scaliger eum vocabat patrem historiæ, et omnibus eiusmodi scriptoribus anteponebat[2][5] M. le président de Thou [6] a fait souvent mention de lui. Multa scripsit, ex quibus habeo paucissima[3] Je pense néanmoins que celui que vous avez vu imprimé depuis deux ans à Padoue l’a déjà été autrefois. Si je puis recouvrer le Aristarchus Samius de Roberval, [7][8] je vous l’enverrai. [4] Phytologia Salmasii opus est mihi incognitum, nondum quidquam de eo audivi, nec facile credo[5][9] Son Dioscoride [10] ne peut pas être imprimé ; il sera grec et latin, grand in‑fo, avec des commentaires sur chaque chapitre où il y aura beaucoup d’hébreu et d’arabe, à ce qu’il m’a dit lui-même. Le livre de Spigelius [11] de semitertiana est assez commun, je pense qu’il y sera avec quelque autre opuscule du même auteur, comme de Lumbrico lato et l’Isagoge in herbariam[6] Plusieurs parleront ou feront parler à M. Huguetan [12] pour ses Institutions de C. Hofmannus. [13] Il faut qu’il trouve moyen d’en envoyer ici de bonne heure et de s’en faire bien payer. Le nouveau correcteur qui est allé à Lyon n’est pas un grand personnage. Quadam superbia tumet supra modum et pauca novit ; vereor ne vestro Hofmanno vobisque faciat iniuriam[7] J’ai céans Varias lectiones Hofmanni[14] petit in‑8o, et Varias lectiones Mars. Cagnati ; [8][15] ces dernières sont aussi in Thesauro critico[9][16] Je vous offre l’un et l’autre. Reinesium non novi[10][17] Sylburgii notas in Gorræum non vidi[11][18][19] Tout ce que j’ai céans est à votre service. Nos libraires n’ont aucun exemplaire du nouveau Théophraste ; [20] ce qui en était venu a été aussitôt vendu sept écus la pièce en blanc, j’en prendrai un quand il en viendra. Pour celui qui écrit de l’Université de Montpellier, [21][22] je ne sais ni qui il est, ni ce qu’il fera ; mais il ne me fait non plus de peur qu’il ne me fera de mal. J’ai opinion que ce sera quelque travail de cogne-fétu, [12] qui lui fera beaucoup plus de peine que d’honneur. Je ne saurais me mettre en état d’appréhender ses pinçades pour notre Faculté. [13] S’il faisait si bien en ce sujet qu’il pût nous en donner envie et qu’il nous eût donné occasion de nous en ressentir, il ne manquerait pas de réponse suffisante. Si illi est machæra, et nobis est veruina domi[14][23] La meilleure pièce qu’il pourra mettre en son sac sera la réponse à l’arrêt [24] que nous avons obtenu contre le Gazetier[25] et entre autres le plaidoyer de M. l’avocat général Talon. [26] La plupart des médecins de Montpellier ont ici étudié avant que d’y aller prendre leurs degrés et nous ont plus d’obligation qu’à ceux qui leur ont donné des bulles [27] et du parchemin pour de l’argent. [15][28] Ceux de Rouen, [29] qui sont la plupart docteurs de Montpellier, ont publié et reconnu en leur factum, il y a deux ans, qu’ils nous étaient bien plus obligés de leur avoir enseigné leur art qu’à ceux de Montpellier qui leur avaient vendu leurs degrés. Nous savons bien comment on n’y refuse point les premiers degrés et comment on y obtient aisément les seconds. [16] Nous avons pour nous l’antiquité, le plus grand nombre des médecins des rois, les plus grands personnages qui ont le plus profité au public par les beaux écrits qu’ils nous ont laissés. Nous avons recouvré trois anciens registres qui nous faisaient faute lorsque M. Moreau [30] répondit au Gazetier, il y a quatre ans, lesquels étaient cachés chez les descendants d’un de nos doyens du temps de Louis xii[31] Il n’y a que 300 ans que Montpellier est en France, auparavant ce n’était que barbarie. [17] Je ne vois guère de médecins illustres de Montpellier avant Rondelet, [32] qui avait étudié à Paris et qui devait son institution à nos Écoles. [18] J’ai déjà peur pour cet écrivain qu’on ne dise de lui Parturient montes, nascetur ridiculus mus[19][33] Je ne serai pourtant jamais marri de voir un beau livre touchant cette Université que j’honore autant que je dois, et d’y apprendre de belles choses que personne n’ait encore révélées, qui ne manqueront pas d’être relevées s’il est besoin, et nobis expediat[20] Feu M. Ranchin [34] en ses Opuscules français avoue que la ville de Montpellier n’est pas ancienne, et même, dans ses Opuscules latins, n’a pas produit grand nombre d’hommes illustres pour l’honneur de la Faculté de médecine. [21] Ce sont presque tous gens inconnus quos fama obscura recondit[22][35] M. Ranchin, [36] l’avocat, en tout ce qu’il a mis de la Faculté de Montpellier dans la deuxième édition Du Monde de M. d’Avity, [37] ne pourra pas l’autoriser, car lui-même m’a confessé que les docteurs de Montpellier n’ont vers soi d’autres titres. [23] Il n’y a guère que cent ans que leurs privilèges ont été confirmés au parlement de Toulouse. [38] Ce que ceux de Montpellier ont par-dessus nous sont la thériaque, [39] les confections d’alkermès [40] et d’hyacinthe ; [41] mais c’est que nous savons bien les moyens de nous en passer, et avec bonnes raisons. C’est de la forfanterie qui vient des Arabes [42][43] et que nous avons heureusement chassée de deçà ; s’ils étaient aussi savants et aussi gens de bien qu’ils devraient être, ils en feraient autant. Vous savez bien que Pline [44] a eu raison d’appeler la thériaque compositionem luxuriæ[24] et qu’il y a bien à dire contre cette composition ; aussi savez-vous bien que les deux autres ne servent qu’à échauffer les malades et à faire des parties aux apothicaires. [45] J’ai peur de vous avoir ennuyé sur cet article, j’aime mieux me taire et vous dire que nous attendrons ce beau livre nouveau dans lequel son auteur fera fort bien de charrier droit, [25] sans pourtant que j’aie aucune appréhension qu’il nous puisse faire mal. M. Vautier [46][47] n’est pas au roi, mais il l’était de la feu reine mère [48] et fut mis prisonnier en la Bastille [49] l’an 1630, d’où il n’est sorti que douze ans après. Il vit le feu roi [50] en sa maladie, comme M. Moreau et M. de La Vigne. [26][51] M. le cardinal Mazarin [52] étant tombé malade à Fontainebleau, [53] il y est allé comme étant son médecin ordinaire. On ne parle pas de lui pour cela davantage du tout et je vous prie de m’en croire. M. Seguin, [54] premier médecin de la reine, [55] l’a vu tous les jours avec lui et un autre troisième qui était en quartier. Ce n’est pas grand cas d’avoir guéri une double-tierce [56] assez légère en un homme fort tel qu’est M. le cardinal Mazarin, qui est de bonne taille et de bon âge. Pour premier médecin du roi, il ne le sera pas sitôt, il faudrait bien du changement. Le bruit que vous en avez ouï courut ici le mois de mai passé et fut aussitôt étourdi par une réponse que fit la reine. Il est en une posture pour n’y venir jamais, étant médecin du premier ministre, qui serait une affaire fort suspecte : le cardinal de Richelieu [57] ne voulut pas mettre son médecin, M. Charles, [58] en cette première place, combien qu’il eût tout pouvoir, de peur d’augmenter le soupçon qu’on avait déjà de lui et de ruiner la grande fortune à laquelle il était parvenu. La reine le connaît bien et ne l’aime point, et je sais bien pourquoi. Elle sait bien aussi qu’il n’est pas grand médecin ; joint que M. Cousinot [59] est si bien en son esprit qu’il ne sortira de cette charge qu’en quittant la vie ; ce qu’elle a montré évidemment à la mort du feu roi, contre les efforts de ceux qui voulaient y en mettre un autre qui est bien plus huppé que M. Vautier. [27] Et même M. Seguin, qui est près de la reine et qui a tout le pouvoir qu’un médecin y peut y avoir, a grand intérêt d’en reculer M. Vautier ; à quoi il ne manquera point, tant par le crédit qu’il y a que par sa femme, que la reine lui a donnée, très riche et très opulente, et qui gouverne l’esprit de la reine aussi, qui est la raison pourquoi il s’est marié. [28][60][61] M. Vautier est fort riche, il a une bonne abbaye, force argent comptant, mais peu de crédit, hormis qu’il peut être considéré comme médecin du cardinal Mazarin, qui n’est pas si grande chose, vu qu’en cette nature d’affaires tel qui est aujourd’hui en faction n’y sera pas dans un mois. M. Cousinot, d’un autre côté, se tient très assuré. Le pauvre homme n’a besoin que de santé, encore vivra-t-il, habet adhuc patrem in vivis[29][62] M. Vautier médit de notre Faculté assez souvent, et nous le savons bien. Il dit que nous n’avons que la saignée [63] et le séné, [64] et se vante d’avoir de grands secrets de chimie. Il a donné fort hardiment de l’antimoine [65] à divers malades, et même à des enfants, dont il a été fort mauvais marchand. Il ne nous veut pas de bien, mais il ne nous saurait nuire. Feu M. Héroard, [66][67] qui était bien autre que lui, premier médecin qui mourut l’an 1627, [30] a cherché tous les moyens possibles à un homme pour nous faire du mal et n’en a pu venir à bout : témoin le procès que nous gagnâmes contre lui l’an 1612 au Grand Conseil, où notre doyen, qui était M. Charles, déclama publiquement contre son avarice ; toutes les universités de France y avaient intérêt ; notre Faculté lui fit perdre son procès ; ceux de Montpellier y avaient mille fois plus d’intérêt que nous, ils nous prièrent de faire pour eux, ce que nous fîmes de bonne sorte et ne leur en coûta pas un sol ; ils nous en remercièrent aussi, nous gardons soigneusement toutes leurs lettres ; [31] et néanmoins, pour récompense, ils se sont joints au Gazetier, qui est le dernier et le plus infâme de tous les hommes, contre nous ; aussi en ont-ils eu la courte honte, [32] comme ils méritaient. Quand M. Vautier serait premier médecin du roi (ce qui n’est point viande prête), il ne nous pourrait pas nuire. Au contraire, il aurait besoin de charrier droit et de nous avoir pour amis, ce qu’il ferait infailliblement pour se conserver. Tous les hommes particuliers meurent, mais les compagnies ne meurent point. Le plus puissant homme qui ait été depuis cent ans en l’Europe sans avoir la tête couronnée a été le cardinal de Richelieu : il a fait trembler toute la terre, il a fait peur à Rome, il a rudement traité et secoué le roi d’Espagne ; [68] et néanmoins, il n’a pu faire recevoir dans notre Compagnie les deux fils du Gazetier [69][70] qui étaient licenciés [71] et qui ne seront de longtemps docteurs. [33] Voyez après cela ce que peut faire M. Vautier, dont le plus grand crédit qu’il ait est qu’il est médecin d’un premier ministre, ce qui lui donnera plus de vogue, quelque argent ou quelque bénéfice davantage, et rien de plus. Il se pique de trois choses qui ne firent jamais un homme plus sage, savoir de chimie, d’astrologie [72] et de pierre philosophale ; [34][73] mais on ne guérit point de malades par tous ces beaux secrets. L’Hippocrate [74] et le Galien [75] sont les beaux secrets de notre métier, qu’il n’a peut-être jamais lus. Et en voilà assez sur ce fait, sur lequel je me suis étendu afin de vous en faire entendre ce que dessus. Il y a encore d’autres raisons plus mystiques pour lesquelles il ne serait pas premier médecin du roi quand même M. Cousinot mourrait devant, quod malum dii avertant[35] mais ces raisons-là ne peuvent être sûrement couchées sur ce papier, ce qu’autrement je ferais très volontiers, à cause de vous. [76] Je vous assure qu’on ne parle pas ici de lui plus que d’un autre et que s’il avait une si grande réputation, il la perdrait bientôt, vu qu’il n’est pas capable de la soutenir. Plura coram[36] si jamais le bon Dieu permet que nous nous rencontrions en même lieu. Nous avons reçu M. Maurin [77] à l’examen avec d’autres candidats, et l’avons reçu aussi bachelier [78] avec ceux qui avaient bien répondu car nous en chassâmes trois autres. [37] Il y est venu de bonne sorte et lui avons montré que nous ne traitons mal personne quand ils ont les qualités requises. Il est sur les bancs comme les autres bacheliers. J’ai consulté [79][80] depuis Pâques avec lui quatre fois, je trouve qu’il fait fort bien la médecine. Il ne nous a demandé aucune autre grâce, aussi ne lui en ferons-nous que celles qui nous sont possibles. Nous ne rompons ni nous ne romprons jamais nos statuts [81] pour quelque chose que ce soit : il est sur les bancs comme les autres, où il assiste aux actes et y répond comme les autres ; s’il y manque, il ne sera pas licencié. M. Riolan [82] lui doit présider cet hiver, [38] je vous garderai sa thèse [83] comme les autres et vous les enverrai devers Pâques. Il est aimé dans notre Faculté parce qu’il est sage et savant. Pardonnez à cette longue lettre, qui n’est telle qu’à cause de vous. Je suis de tout mon cœur, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

De Paris, ce 6e de décembre 1644.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Charles Spon à Guy Patin, le 6 décembre 1644.
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(Consulté le 22.10.2019)

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