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À André Falconet, le 27 mai 1659

Monsieur, [a][1]

Je vous prie de dire à M. Spon que j’ai reçu sa caisse de plantes de Grenoble pour M. Joncquet, [2] et sa lettre pareillement. Votre collègue M. Gras [3] est ici, logé chez M. le maréchal de Turenne. [1][4] Je soupai samedi dernier chez M. le premier président [5] où il me fit grande chère. On mange vite en ce pays-là et l’on y parle peu durant le repas. Il voulut pourtant que j’y busse deux fois à sa santé du vin d’Espagne [6] qui était extraordinairement bon. Après souper, je l’entretins une grosse heure et demie sur diverses choses, à quoi il prit grand goût. Il m’a dit qu’il était en peine comment nous pourrions faire l’été prochain, qu’il eût bien voulu avoir le loisir de m’entretenir une fois la semaine une après-dînée tout entière, et qu’il avait peur, faute de loisir, d’oublier ce peu qu’il savait. Deux maîtres des requêtes qui y étaient venus souper à cause de moi me ramenèrent dans leur carrosse. Il me dit en sortant qu’il avait dessein de faire chez lui une petite académie, une fois la semaine tout au moins, mais qu’il ne voulait point que nous fussions plus de six. [2] C’est signe que j’en serai l’un et je crois que mon fils Carolus [7] en sera aussi car M. le premier président lui veut autant de bien qu’à moi. Pour M. Chanlate, [8] c’est à vous d’en ordonner : il y a autant de différence entre un médecin qui écrit de loin pour le salut d’un malade et celui qui l’a entre ses mains, comme d’Alexandre le Grand [9] qui force les Perses au passage du Granique [3] et un monarque qui ne fait la guerre que par ses lieutenants ; les premiers se peuvent heureusement servir des conjectures. Medicina est inventio occasionis in morbo[4]

M. le duc d’Orléans [10] a fait composer par un savant courtisan, nommé M. de Varillas, [11] un livre de fine politique qui sera intitulé Le Cabinet de la Maison d’Autriche, que l’on imprime présentement en Hollande. [5] Il y a eu ici grande cérémonie aux Augustins [12] pour un certain saint espagnol de leur Ordre nommé frère Thomas de Villeneuve [13] que le pape [14] canonisa l’hiver passé. [6] Leur général est ici avec plusieurs Italiens qui en ont célébré la fête fort authentiquement ; et ne quid deesset ad voluptatem publicam, imo ad insaniam sæculi[7] ils en ont fait un feu de réjouissance au bout du Pont-Neuf, [15] où ce nouveau saint était représenté comme un faquin de quintaine [8][16] et où courut une foule de monde qui ne se peut nombrer ; et c’est là où le peuple disait que c’était un saint espagnol qui n’eût pas été reçu en France si la paix [17] n’eût été faite ; et néanmoins, il y en a encore beaucoup qui en doutent et surtout, qui tiennent que le traité du prince de Condé [18] n’est pas accordé. [9]

Notre bonhomme M. Barralis [19] a été saigné onze fois depuis six jours. [20] Cela a empêché la suffocation, superat, nec adhuc crudelibus occubat umbris[10][21] mais il est en grand danger de n’en pouvoir échapper. Une fièvre continue, un méchant poumon assiégé d’une inflammation [22] et de 80 années sont tous signes qui m’en laissent un soupçon fort funeste. Oh que c’est dommage ! il sait bien son Hippocrate [23] et son Galien, [24] et a fait la médecine en homme d’honneur toute sa vie. Plût à Dieu que je susse l’Hippocrate et le Galien grecs comme il l’a su ! Les gens de bien vivent trop peu, c’est une fort ancienne plainte, et in hoc versatur Deorum iniquitas, quod optimum quemque inter nos diurnare non sinunt, inquit Quadrigarius apud A. Gellium[11][25] Un honnête homme m’a appris aujourd’hui que l’on imprime dans Heidelberg, [26] qui est l’Université de l’électeur palatin, [27] le second tome des Lettres latines et françaises de M. de Saumaise. [28] J’ai céans le premier, plusieurs autres suivront. [12]

Le roi [29] est avec Son Éminence [30] au Bois de Vincennes. [31] M. le commandeur de Souvray [32] tomba hier de son cheval et s’en rompit un bras. [13] Il y a un grand bruit en Angleterre contre le fils de Cromwell. [33] Humor est in motu[14] tout y tend à une sédition dans Londres et à une guerre civile dans le royaume, in quo vota plene singulorum concurrunt ad constituendam rempublicam et regnum abolendum[15] Il est ici mort depuis trois jours un vieux conseiller d’État, nommé M. Turgot, [16][34] qui avait 40 000 écus de rente et 700 000 livres d’argent comptant en ses coffres, et un comédien, nommé Béjart, [17][35] qui avait 14 000 écus en or. Iampridem Sirus in Tiberim defluxit Orontes[18][36] ne diriez-vous pas que le Pérou [37] n’est plus en Amérique, [38] mais à Paris chez les éminences et leurs parents, chez les financiers et les moines, qui sont les partisans de paradis ? Fatui nova numina sæcli[19][39] Je pense qu’entre moinerie et momerie il n’y a guère de différence. On imprime ici les œuvres de Jo. Duns Scotus, [40] cordelier[41] il y aura 17 volumes in‑fo. C’est ce moine qui fut enterré sans être mort et qui se mangea le bras. [20] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 27e de mai 1659.


1.

Henri Gras, agrégé du Collège des médecins de Lyon, venait à Paris pour un procès contre son frère qu’il perdit en juillet 1661.

2.

Dictionnaire de Port-Royal (page 578) :

« À partir de 1667 [v. note [4], lettre 914], le président de Lamoignon réunit régulièrement une académie dans son hôtel. “ Depuis longtemps, écrit Jacques Le Brun [1961], Lamoignon songeait à réunir une assemblée où l’on parlerait de littérature, de politique et de philosophie. Dès 1659, il faisait part de ce projet à Guy Patin ; il ne le réalisera que huit ans plus tard, mais il a déjà l’habitude de réunir chez lui quelques amis : érudits, gens de robe, esprits curieux… ; avant d’être une véritable institution, l’académie Lamoignon existe dans ces réunions intimes. ” »

3.

Le Granique est une petite rivière de l’Asie Mineure, dans la Mysie, célèbre dans l’Antiquité par la victoire d’Alexandre le Grand sur Darius iii en 334 av. J.‑C., première étape d’Alexandre dans son immortelle campagne contre les Perses. Monté sur le trône à l’âge de 20 ans, Alexandre partit pour cette expédition gigantesque dès qu’il eut mis ordre aux affaires de la Macédoine et de la Grèce. L’armée du futur conquérant ne se composait guère que de 30 000 hommes de pied et de 4 000 ou 5 000 cavaliers. C’est avec d’aussi faibles forces qu’il allait se heurter contre le million d’hommes que Darius pouvait lui opposer. Alexandre l’emporta néanmoins brillamment, donnant farouchement de sa propre personne et risquant sa vie à la tête de son armée, quand Darius n’avait daigné lui opposer que ses généraux Memnon, Rosacés, satrape d’Ionie, son frère Spithridate et Omar (G.D.U. xixe s.).

4.

« La médecine est la faculté de saisir le moment propice dans la maladie » : voilà une maxime qui demeure profondément vraie et qui rassure au fond sur les talents médicaux de Guy Patin.

5.

Sous le nom du « sieur de Bonair », avait paru en 1658 la Politique de la Maison d’Autriche avec un discours sur la conjoncture présente des affaires d’Allemagne (Paris, Antoine de Sommaville, in‑12), avec dédicace au duc d’Orléans signée Varillas. Une réédition était alors en cours d’impression à Leyde chez Jean Elsevier, sans lieu ni nom, « suivant la copie imprimée à Paris ».

Son auteur était Antoine Varillas (Guéret 1624-Paris 1693) qui, après avoir exercé quelque temps les fonctions de précepteur, avait obtenu en 1648 la charge d’historiographe de Gaston d’Orléans puis celle d’adjoint à la Bibliothèque royale. Colbert lui donna la mission de collationner la copie des manuscrits de Brienne dont il venait de faire l’acquisition, mais sa négligence lui fit perdre successivement toutes ces places, ainsi qu’une maigre pension de 1 200 livres que Colbert lui avait accordée en 1662 et qu’il lui retira en 1670. Harlay, archevêque de Paris, lui en fit alors accorder une nouvelle par l’Assemblée du Clergé pour l’aider dans la composition de son Histoire des hérésies. Varillas s’était retiré au monastère de Saint-Côme, d’où il ne sortait que pour aller se promener dans le clos des Chartreux, consacrant tout son temps à l’étude et à l’écriture. Les nombreux ouvrages historiques de ce fécond écrivain eurent d’abord un succès considérable, mais on s’aperçut bientôt qu’il altérait étrangement l’histoire par des citations fausses ou inexactes, par des infidélités de toute nature et des bévues innombrables. Il tomba dès lors dans un discrédit dont il ne s’est jamais relevé. Après avoir connu la gloire, il en arriva à ne plus trouver un libraire qui voulût se charger d’imprimer les œuvres qui tombaient de sa plume intarissable (G.D.U. xixe s.).

6.

Thomas Garcias, plus connu sous le nom de saint Thomas de Villeneuve (Fuenllana, diocèse de Léon 1488-Valence 1555), enseigna d’abord la philosophie aux universités d’Alcala de Henares (Madrid) et de Salamanque, puis entra dans l’Ordre de Saint-Augustin, se fit ordonner prêtre et se livra à la prédication avec un succès qui lui valut le surnom de nouvel Apôtre de l’Espagne. Thomas de Villeneuve rentra ensuite dans son couvent où il enseigna la théologie, remplit les fonctions de prieur, puis celles de provincial, devint prédicateur particulier de Charles Quint et fut contraint, malgré ses refus réitérés, d’accepter l’archevêché de Valence en 1545. Ce prélat s’attacha à réformer les abus et le relâchement de la discipline, fonda des écoles, apporta des améliorations dans les prisons, se signala par sa charité et fit distribuer aux malheureux tout ce qui lui restait au moment de sa mort. Alexandre vii le canonisa en 1658 et l’Église l’honore le 18 septembre. Ses sermons et son commentaire sur le Livre des cantiques ont été publiés pour la première fois à Alcala (1581, 2 volumes in‑fo), plusieurs fois réédités depuis (G.D.U. xixe s.).

7.

« et pour que rien ne manque à la liesse publique et à l’insanité du siècle ».

8.

Quintaine : « pal, poteau ou jacquemart qu’on fiche en terre, où l’on attache un bouclier pour faire des exercices militaires à cheval, jeter des dards, rompre la lance. Cet exercice est hors d’usage. […] En quelques lieux cet exercice s’appelle courre le faquin » (Furetière).

Faquin a ici le sens de « fantôme ou homme de bois qui sert à faire les exercices de manège, contre lequel on court pour passer sa lance dans un trou qui y est fait exprès » (ibid.).

9.

V. note [13], lettre 590.

10.

« il survit et ne repose pas encore dans les ténèbres cruelles » (Virgile, v. note [5], lettre 557).

11.

« “ Et l’injustice des dieux s’exprime en ce qu’ils n’autorisent pas les gens de bien à vivre longtemps ”, dit Quadrigarius dans Aulu-Gelle » (v. note [179], lettre 166).

12.

V. note [4], lettre 487, pour le premier tome des lettres de Claude i Saumaise ; il n’y en a pas eu de second.

13.

V. note [6], lettre 61, pour Jacques de Souvray, commandeur de l’Ordre de Malte.

14.

« L’humeur est au mouvement ».

15.

« où les vœux de tout le monde concourent à l’établissement d’une république et à l’abolition de la royauté. » Guy Patin assimilait la fin du protectorat (2 mai 1659, v. note [8], lettre 564) à celle d’une royauté, suivie d’un retour au régime républicain qui avait été instauré en Angleterre après l’exécution du roi Charles ier, le 9 février 1649.

16.

Jacques Turgot, seigneur de Saint-Clair et du Mesnil-Gondouin, mort le 23 mai, avait été reçu conseiller au parlement de Rouen en 1616, puis maître des requêtes en 1630 et conseiller d’État ordinaire en 1643 (Popoff, no 2396).

17.

Joseph Béjart (1616 ou 1617-1659) avait fait partie de la troupe avec laquelle Molière parcourut la province. On possède peu de détails sur sa vie. On sait qu’il était bègue, qu’il tomba malade pendant une représentation de l’Étourdi et qu’il mourut peu de jours après. On lui a attribué un Recueil des titres, qualités, blasons et armoiries des prélats et barons des états du Languedoc, tenus en 1634 (Lyon, 1655, in‑fo) (G.D.U. xixe s.). Joseph était frère de Madeleine, qui était aussi comédienne dans la troupe de Molière. Armande Béjart, que Molière épousa en 1662, était la petite sœur ou la fille de Madeleine.

18.

« Il y a beau temps que le fleuve de Syrie, l’Oronte, se dégorge dans le Tibre » (Juvénal, Satire iii, vers 62, déplorant « la Rome grecque » corrompue par les mœurs étrangères).

19.

« Nouvelles idoles d’un siècle fou » :

Fœlices socii, et fatui nova numina secli,
Omnia qui facitis gratis, discedite gratis
.

[Heureux compagnons et nouvelles idoles d’un siècle fou, vous faites tout gratis, séparez-vous-en donc gratis].

Ce sont les deux derniers vers d’un court poème attribué à Patrick Adamson (1537-1592), archevêque de Saint-Andrews, intitulé In Iesuitas Parrhisiis gratis docentes [Contre les jésuites qui enseignent gratis] (John Lewis, Adrien Turnèbe, 1512-1565, a humanist observed, Genève, Droz, 1998, page 97).

20.

John Duns Scot (Maxton, Écosse 1266-Cologne 1308), appartenant à l’Ordre des franciscains, enseigna la théologie et la philosophie à Oxford, Cambridge, Paris, puis Cologne. À partir d’une étude approfondie des œuvres de Platon, d’Aristote, d’Averroès, d’Avicenne, de saint Thomas et de saint Augustin, il fonda un système philosophique et théologique original, opposé au thomisme alors dominant : le chrétien ne va pas à sa fin selon un processus nécessaire et sa liberté est l’ombre de celle de Dieu ; la volonté comme faculté de béatitude est le principe d’une morale de la liberté et d’une politique contractuelle ; les hommes naissent libres, le péché leur est racheté ; les lois n’ont qu’un caractère relatif pour nommer des instincts que le péché prive de toute harmonie (G.D.E.L.).

Plus enclin à se moquer des moines qu’à méditer sur les idées du Doctor subtilis [Docteur subtil], Guy Patin colportait ici les bruits sinistres qui ont couru sur les causes de sa mort, dont, entre autres, a parlé Paul Jove (v. note [2], lettre 533) : son tombeau ayant été ouvert quelque temps après l’enterrement, on trouva le corps dans une autre position que celle où il avait été placé, ce qui mena à supposer qu’on eût pu l’enterrer vivant ; la circonstance donna lieu à cette épitaphe, Quod nulli ante hominum accidit, viator,/ Hic, Scotus, iaceo, semel sepultus/ Et bis mortuus : omnibus sophistis/ Argutus mayis atque captiosus [Considère, voyageur, ce qui n’est encore arrivé à aucun homme. Ci-gît Scot, mort deux fois, bien qu’on ne l’ait enterré qu’une seule. De tous les sophistes, il fut le plus subtil et le plus captieux dialecticien].

Les œuvres philosophiques de Duns Scot avaient été publiées du temps de Patin sous le titre d’Opera omnia, collecta, recognita, notis, scholiis et commentariis illustrata a PP. Hibernis Collegii Romani S. Isidori professoribus [Œuvres complètes colligées, réunies, et enrichies de notes, d’observations et de commentaires par les pères irlandais professeurs du Collège romain de Saint-Isidore] (Lyon, Durand, 1639, 12 tomes en 13 volumes in‑fo). L’édition en cours dont parlait Patin est intitulée Commentarii theologici quibus Io. Duns Scoti quæstiones in libros Sententiarum elucidantur et illustrantur, authore R. P. F. Ioanne Poncio… [Commentaires théologiques expliquant et commentant les questions de John Duns Scot sur les livres des sentences, par le R.P. franciscain Iohannes Poncius…] (Paris, Sébastien Cramoisy, 1661, 4 volumes in‑fo).

a.

Bulderen, nos cxli et cxlii (tome i, pages 373‑376) ; Reveillé-Parise, nos ccccxlxxvii et ccccxlxxviii (tome iii, pages 135‑138). Le premier paragraphe provient d’une lettre que ces deux éditions ont séparée du reste, et datée du 20 mai 1659. L’arrivée de Henri Gras à Paris en compagnie du maréchal de Turenne impose pourtant la date du 27 mai.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 27 mai 1659.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0566
(Consulté le 12.05.2021)

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