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À André Falconet, le 3 août 1660

Monsieur, [a][1]

Ce samedi 31e de juillet. Je vous ai envoyé hier ma lettre avec celle de Noël Falconet [2] par la voie de M. Langlois. [3] Je ne vous puis rien dire de nouveau, sinon qu’un de nos capitaines vient de me dire que l’on veut remettre l’entrée du roi [4] au 2d de septembre parce qu’il fait trop chaud. Si cela est, vera causa tantæ dilationis est dubius et anceps morbus purpurati ; falso quodam rumore sparguntur fama et virtutes aquarum Borbonensium ad eius morbi profligationem, cuius curationi nullo modo competunt[1][5] Mais toute la cour est mystique, imo ipsa aula est mysterium, et aulici omnes sunt mystici, et mystæ sive baptæ divæ Fortunæ, quæ in rebus mortalium, tam in ratione accepti quam expensi utramque facit paginam[2][6][7][8][9] Il y a encore d’autres déesses qui se mêlent des affaires de ces gens-là, mais qui ne sont que des suivantes et des courtières de cette première. [3] Fata regunt orbem, certa stant omnia lege[4][10]

Ce dimanche 1erd’août. Le cardinal Mazarin a été saigné [11] en tout sept fois ; il a pris aujourd’hui matin médecine et se porte mieux. Un marquis espagnol fut noyé près de Charenton [12][13] en se baignant il y a trois jours. Les meubles de la Couronne qui étaient à Bordeaux ont été renvoyés par mer pour en épargner le port[5] on n’a point su quelque temps ce qu’ils étaient devenus ; enfin ils sont arrivés au Havre [14] et seront ici bientôt. C’était une des raisons du retardement de l’entrée. La seconde était la maladie du cardinal. Il n’y en a point d’autres car tout est prêt de deçà, on n’attend plus que l’ordre du roi. Les chirurgiens [15] ont fait dresser une chaire à présider dans Saint-Côme [16] en leur grande salle ; notre doyen s’y est opposé et a présenté requête contre eux ; il a les conclusions du procureur général, lesquelles portent que la chaire sera ôtée. Il faut pour cela un nouvel arrêt, [17] qui sera mis en suite de l’autre. [6] Cela fera connaître à la postérité l’obstination et la malice de ces laquais bottés [18] qui briguent pour être nommés chirurgiens de longue robe, ou médecins de courte robe aussi bien que de courte science.

Ce mardi 3e d’août. Le cardinal Mazarin se trouva fort mal hier au soir, ce matin un peu mieux ; consultation a été faite par ordre du roi. [19] Le procès de la dame Constantin [20][21][22] a été ce matin mis sur le bureau, on le continuera demain matin nisi iis maior interveniat[7] Elle est en grand danger de passer par les mains d’un terrible ménétrier qui olim Romæ Cadmus vocabatur[8] Le mal de Son Éminence n’est ni goutte, [23] ni gravelle, [24] c’est plutôt morbus viscerum, quorum imminet diaphthora in propria substantia, ab antiqua et forti intemperie quæ genuit pravam diathesim, nullo artis nostræ præsidio delebilem[25]

Omnia transibunt, nos ibimus, ibitis, ibunt.
Ignari, gnari, conditione pari
.

Purpuratus ille noster male habet[9] quoi que l’on en dise, imminet marcor universi corporis, imminet quoque autumnus, temptator valetudinum, inquit Tertullianus[10][26] Il me semble que vous ne pouvez donner moins de 120 francs à M. Le Sanier [27] à cause de l’acte de dimanche prochain : j’en donnai autant pour mon Carolus, [28] qui soutint ses thèses de philosophie en grec et en latin, l’an 1647. J’en ferai tout ce qu’il vous plaira. Je vous baise très humblement les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 3e d’août 1660.

Je vois ici des Hollandais qui sont fort en peine < de ce > que deviendra Dunkerque, [29] et comment s’en pourront accorder les trois rois intéressés, de France, d’Espagne et d’Angleterre. Je vous prie de n’oublier pas le S. Georgius Cappadox du P. Théophile [30] quand il sera achevé. [11] Demain, toutes les Chambres seront assemblées au Parlement pour délibérer sur l’entrée du roi et nommer les députés de chaque Chambre.


1.

« la vraie cause d’un tel ajournement est l’incertaine et douteuse maladie du pourpré [Mazarin] ; une certaine fausse rumeur répand la renommée et les vertus des eaux de Bourbon disant qu’elles ont guéri cette maladie, ce à quoi elles n’ont concouru en aucune façon. »

2.

« ou plutôt, la cour elle-même est un mystère, et tous les courtisans sont mystiques, et les initiés ou les adeptes de la dive Fortune qui, dans les affaires des mortels, tant pour le calcul du crédit que du débit, écrit l’une et l’autre page. »

Allusion au passage de Pline sur la Fortune (Histoire naturelle, livre ii, chapitre v, § 7 ; Littré Pli, volume 1, page 102) :

Invenit tamen inter has utrasque sententias medium sibi ipsa mortalitas numen, quo minus etiam plana de deo coniectatio esset. Toto quippe mundo et omnibus locis omnibusque horis omnium vocibus Fortuna sola invocatur ac nominatur, una accusatur, res una agitur, una cogitatur, sola laudatur, sola arguitur et cum conviciis colitur, volubilisque, a plerisque vero et cæca existimata, vaga, inconstans, incerta, varia indignorumque fautrix. Huic omnia expensa, huic feruntur accepta, et in toto ratione mortalium sola utramque paginam facit, adeoque obnoxiæ sumus sortis, ut prorsus ipsa pro deo sit qua deus probatur incertus.

« Entre ces deux opinions opposées, l’humanité s’est créé une divinité intermédiaire, comme pour embarrasser encore les conjectures sur la divinité. Dans le monde entier, en tous lieux, à toute heure, une voix éternelle n’implore que la Fortune ; on ne nomme qu’elle, on n’accuse qu’elle, ce n’est qu’elle qu’on rend responsable ; seul objet des pensées, des louanges, des reproches, on l’adore en l’injuriant ; inconstante, regardée même comme aveugle par la plupart, vagabonde, fugitive, incertaine, changeante, protectrice de ceux qui ne méritent pas ses faveurs, on lui impute la perte et le gain. Dans le compte des humains, elle seule fait l’actif et le passif ; {a} et tel est sur nous l’empire du sort qu’il n’y a plus d’autre divinité que ce même Sort, qui rend incertaine l’existence de Dieu. ».


  1. Utramque paginam facit [Elle décide de tout] est un adage qu’Érasme a commenté (no 1315) :

    Itaque in rebus humanis fortuna utramque facit paginam, id est sive quid obtigit boni, ea laudatur, quasi dederit, sive mali quid accidit, eadem incessitur ceu malorum auctor.

    [C’est pourquoi, dans les affaires humaines, la fortune remplit l’une et l’autre page, c’est-à-dire qu’on la loue pour ce qu’on obtient de bon, comme si elle nous l’avait donné, et on l’accuse du mal qui arrive, comme si elle était l’auteur de nos malheurs].

3.

Courtières : entremetteuses.

4.

« Le destin gouverne le monde, tout est soumis à sa loi » (Manilius, v. note [4], lettre 334).

5.

Rappel du fait que la cour se déplaçait avec le mobilier royal : les palais où le roi n’était pas étaient vides de meubles.

6.

V. note [2], lettre 591, pour l’arrêt rendu par le Parlement contre les chirurgiens le 7 février 1660, leur faisant notamment « défense de faire aucune lecture et actes publics » et donc, implicitement, de disposer d’une chaire.

7.

« sauf événement majeur. »

8.

« qu’on appelait jadis Cadmus à Rome. »

Cadmus était le nom d’un bourreau à Rome (Horace, Satires, livre i, vi, vers 38‑39) :

Tune, Syri Damæ aut Dionysi filius, audes
deicere de saxo civis aut tradere Cadmo ?

[Oses-tu, fils de Syrus, ou de Dama, ou de Dionysius, précipiter des citoyens du haut de la Roche Tarpéienne {a} ou les livrer à Cadmus ?].


  1. V. notule {a}, note [33], lettre 7.

Ménétrier : « vieux mot qui signifiait autrefois violon, et tout autre joueur d’instruments ou maître à danser » (Furetière).

9.

« une maladie des viscères, d’où la substance propre est menacée de putréfaction par une ancienne et forte intempérie qui a engendré une mauvaise diathèse [disposition, v. note [4], lettre latine 17], qu’aucun secours de notre art ne peut réduire. “ Toutes choses trépassent, nous passerons, vous passerez, ils passeront. Inconnus, célébrités, sont tous égaux de condition [v. note [3], lettre 140]. ” C’est que notre empourpré va mal ».

10.

« une putréfaction de tout le corps est pour lui imminente, l’automne aussi est imminent, le tentateur de la santé, a dit Tertullien [v. note [3], lettre 422]. »

11.

V. note [16], lettre 605, pour le Saint Georges de Cappadoce du P. Théophile Raynaud.

a.

Bulderen, no cxcii (tome ii, pages 88‑91) ; Reveillé-Parise, no dxxv (tome iii, pages 243‑245).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 3 août 1660.
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(Consulté le 22.09.2021)

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