L. 731.  >
À Nicolas Belin, le 13 mai 1662

Monsieur, [a][1]

Je vous remercie bien humblement de la vôtre par laquelle je reconnais que vous avez pour moi du ressouvenir et de l’amitié, que je vous prie de me continuer comme feu monsieur votre père [2] m’a fait l’honneur de m’aimer longues années ; et plût à Dieu que le bon homme fût encore au monde. Il est mort quantité d’honnêtes gens et bons médecins depuis un an, comme monsieur votre père à Troyes, M. Richelet [3] à Reims, M. de Fontenettes [4] à Poitiers, M. Du Cauroy [5] à Beauvais, [6] M. de Primerose [7] en Angleterre et autres qui méritaient de vivre bien plus longtemps. [1] Moi-même ai été malade l’automne passé et ai bien eu de la peine à revenir ; [8] même, je m’en sens encore un peu et c’est ce qui fait que je me sers de la main d’autrui pour vous écrire la présente. Je vous prie d’assurer M. Barat, [9] votre collègue, que je suis son très humble serviteur. Je lui ai écrit il n’y a pas longtemps sur quelque chose qu’il m’avait demandé. Je pense qu’il a reçu ma lettre à présent, je vous prie néanmoins de lui faire part des nouvelles suivantes. Le roi [10] est à Saint-Germain-en-Laye [11] avec la reine [12] sa femme, en attendant que son carrousel [13] lui soit apprêté. Tous les partisans tremblent ici de peur, le procès de M. Fouquet [14] est sur le bureau et le leur pareillement. La cherté du pain [15] continue toujours, combien qu’il soit venu beaucoup de blé. Samedi dernier, il y eut une femme pendue [16] à Orléans [17] pour une sédition qu’elle y avait excitée. On imprime à Amsterdam [18] un Rabelais de fort belle lettre. [19] Nous avons ici tout nouvellement de Strasbourg, en deux volumes in‑8o, un Speculum medicinæ practicum de M. Sebizius [20] dans lequel il y a quantité de fort bonnes choses. On imprime le Cardan à Lyon [21] en 10 volumes in‑fo[2] Ce sera un grand ouvrage qui nous viendra vers la Saint-Rémy moyennant environ 30 écus. Nous avons ici un Petrus Petitus, [22] Parisien fort savant homme et fort intelligent dans les belles sciences de grec et de latin, qui se accingit ad novam editionem Aretæi[3][23] qui est un ancien grec que plusieurs croient avoir vécu avant Galien. Il nous en promet une version nouvelle et de bonnes notes qu’il y ajoutera. [3][24] L’électeur de Mayence [25][26] a fait arrêter prisonnier le fils de Van Helmont [27][28] pour ses hérésies et impostures, et l’a envoyé, pieds et mains liés, à Rome pour en répondre devant l’Inquisition. [4][29] Plût à Dieu qu’on en fît autant à tous les charlatans partout. Plura alias[5] Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Guy Patin

À Paris, le 13e de mai 1662. [6]


1.

De son précédent obituaire (v. note [15], lettre 726) Guy Patin avait retiré Thibaut de Joigny, Du Sausoy d’Abbeville et Patin de Chartres ; il avait ajouté James Primerose et Du Cauroy, dont je n’ai retrouvé qu’un probable fils ou petit-fils, prénommé Adrien et natif de Beauvais, qui alla prendre sa licence de médecine à Montpellier en 1680, sans pousser jusqu’au doctorat (Dulieu).

2.

V. notes :

  • [4], lettre 574, pour les éditions hollandaises des Œuvres de François Rabelais parues en 1663 ;

  • [9], lettre 557, pour le « Miroir pratique de médecine » de Melchior Sebizius (Strasbourg, 1659 et 1661) ;

  • [8], lettre 749, pour les Opera omnia de Jérôme Cardan, éditées par Charles Spon, en cours d’impression chez Huguetan et Ravaud à Lyon.

3.

« qui s’apprête à faire une nouvelle édition d’Arétée ».

Dans ses lettres ultérieures, Guy Patin a suivi les lents progrès de l’Arétée de Pierre Petit que Gabriel Cramoisy entreprit d’imprimer ; {a} mais il abandonna vers septembre 1664. {b} Le livre ne parut que bien plus tard et partiellement :

Petri Petiti Medici Parisiensis in tres priores Aretæi Cappadocis libros Commentarii, nunc primum editi.

[Commentaires de Pierre Petit, médecin de Paris, {c} sur les trois premiers livres {d} d’Arétée de Cappadoce]. {e}


  1. V. note [2], lettre latine 209.

  2. V. note [7], lettre latine 313.

  3. V. note [17], lettre 325.

  4. Les œuvres d’Arétée comptent quatre traités composés chacun de deux livres (v. note [3], lettre 407).

    Cette édition ne contient que les trois premiers des huit livres, avec ce commentaire dans l’épître dédicatoire de Michael Maittaire (Michel Mettayer, 1668-1747, philologue et bibliographe anglais d’origine française) au médecin anglais Richard Hale, datée du 1er octobre 1726 :

    Hæ Petri Petiti Animadversiones a doctis hactenus desideratæ, frustraque Parisis quæsitæ, nunc tandem primum ex Grævianis, inter quas diu delituerant, schedis eruuntur : at nescio quo fato iniquissimo accidit ut ad nos integræ non pervenerint ; et pars illarum posterior nondum potuerit reperiri.

    [Jusqu’à ce jour, les savants ont désiré et vainement cherché à Paris ces Animadversions de Pierre Petit. Les voici maintenant déterrées des papiers de Grævius, {a} où elles avaient été longtemps cachées ; mais je ne sais par quelle fort injuste fatalité, elles nous sont parvenues incomplètes, et on n’a pas encore pu en retrouver la dernière partie].

    1. Johann Georg Grævius, philologue allemand (1632-1703).

  5. Londres, William Bowyer, 1726, in‑4o, avec un préambule De Petri Petiti vita et scriptis [La Vie et les écrits de Pierre Petit] ; réédition à Leyde, Pieter Van der Aa, 1735, in‑fo :

    Aretæi Cappadocis de Causis et Signis acutorum, et diuturnorum morborum libri quatuor. De Curatione acutorum, et diuturnorum libri quatuor. De Curatione acutorum, et diuturnorum morborum libri quaturo. Cum commentariis integris Petri Petiti medici Parisiensis, atque Clarissimi Joannis Wiggani doctis et laboriosis Notis et Celeberrimi Mattairii Opusculis in eundem, tandemque Eruditissimi atque Celebratissimi Danielis Wilhelmi Trilleri Observationibus et Emendatis. Editionem curavit Hermannus Boerhaave.

    [Quatre livres d’Arétée de Cappadoce sur les Causes et les signes des maladies aiguës et chroniques. Quatre livres sur le Traitement des maladies aiguës et chroniques. Avec les commentaires complets de Pierre Petit, médecin de Paris, et les savantes et soigneuses notes du très brillant Joannes Wigganus, et les opuscules du très célèbre Mattairius à leur propos, et enfin les observations et corrections de l’insigne Daniel Wilhelm Triller. Hermann Boerhaave a pris soin de cette édition].

    V. note [2], lettre latine 64, pour la première édition complète d’Arétée en grec (Paris, 1554).


4.

Franciscus Mercurius Van Helmont (1618-1699), fils de Jan Baptist (mort en 1644) veilla à l’édition posthume de l’Ortus medicinæ [Naissance de la médecine] (Amsterdam, 1648, pour la première de multiples éditions, v. note [4], lettre 340) et des Opera omnia [Œuvres complètes] (Francfort, 1682, v. note [4], lettre latine 125) de son père.

Alchimiste, visionnaire, hébraïsant, Franciscus Mercurius hérita de son père le goût des sciences occultes, mais sans son génie. Familiarisé dans sa jeunesse avec les procédés des arts et même des métiers, il avait étudié la médecine, mais se livra particulièrement à l’alchimie ; il croyait à la métempsycose, à la panacée, à la pierre philosophale, à la Cabale (v. note [27] du Borboniana 1 manuscrit), etc. Voulant étudier les mœurs et la langue des zingari, il se joignit à une troupe de ces bohémiens et parcourut l’Europe avec eux. Son ouvrage le plus connu est l’Alphabeti vere naturalis hebraici brevissima delineatio [Très brève description de l’alphabet hébreu, qui est véritablement naturel à l’homme] (1667). Il prétendait que l’hébreu est si bien la langue naturelle de l’homme, celle que les organes vocaux émettent spontanément, qu’en représentant ses sons par des images, les sourds-muets l’articuleraient à première vue. C’était là le but qu’il poursuivait avec son alphabet primitif. Il est inutile d’ajouter qu’il ne l’a jamais atteint. Leibnitz lui fit cette élogieuse épitaphe (Nouvelles de la République des lettres, novembre 1699, page 599) :

Nil patre inferior iacet hic Helmontius alter,
Qui iunxit varias mentis et artis opes ;
Per quem Pythagoras et Caballa sacra revixit,
Elæusque parat qui sua cuncta sibi
.

[Ci gît l’autre Van Helmont : il ne fut en rien inférieur au père, il allia les richesses de l’esprit et de l’art ; par lui ont revécu Pythagore et la Cabale sacrée, et Jupiter dont il s’est acquis tous les savoirs].

En 1670, Franciscus Mercurius fut appelé en Angleterre au chevet de la philosophe lady Anne Conway (1631-1679) ; il vécut auprès d’elle à Ragley jusqu’à sa mort, lui servant de médecin, de mentor et de confident. Dans cette période, Van Helmont devint quaker (v. notule {a}, note [32], lettre 662) et convertit lady Anne aux pratiques et croyances de cette secte ; mais quand elle mourut, à la suite d’une mémorable dispute, il se fâcha avec les quakers et regagna le continent (G.D.U. xixe s. et Éloy).

Une telle biographie rend aisément compte des déboires de Franciscus Mercurius avec l’Inquisition dont Guy Patin parlait ici.

5.

« Plus une autre fois. »

6.

À côté de la date, dans la marge, une plume, qui pourrait être celle de Guy Patin, a écrit « Je ne puis », sans doute le début d’un post-scriptum inachevé. Cette lettre clôt la correspondance connue de Guy Patin avec les Belin (183 lettres).

a.

Ms BnF no 9358, fo 202, « À Monsieur/ Monsieur Belin, docteur/ en médecine,/ À Troyes » ; lettre dictée par Guy Patin, seule la signature est de sa main.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Nicolas Belin à Guy Patin, le 13 mai 1662.
Adresse permanente : https://www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0731
(Consulté le 03.07.2022)

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