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À André Falconet, le 25 septembre 1665

Monsieur, [a][1]

On a tué ici un jeune homme, fils d’un président de Grenoble nommé Lescot ; [2] celui qui l’a tué est en prison. Le premier médecin du roi de Danemark, [3] nommé Simon Pauli, [4] qui a ci-devant fait imprimer divers traités, m’a mandé qu’il fait imprimer un livre de abusu tabaci[1][5][6] qu’il m’a dédié, je le recevrai bientôt. Son fils était ici l’an passé un de mes auditeurs. C’est un effet de pure amitié, de gratitude et comme disent les Italiens, de gentillesse. Il me croit meilleur que je ne suis, tant son fils a dit du bien de moi. La Sorbonne [7] est aujourd’hui fort réunie et tous les sujets loyolitiques [8][9] y sont fort abaissés. Les jansénistes y remontent sur leur bête et les jésuites en sont fort éloignés. La Cour y tient la main et pousse contre la prétendue infaillibilité [10] du pape, qui n’est pas aujourd’hui en état de se relever de cette attaque contre trois puissances adversaires qui sont le roi, le Parlement et la Sorbonne. Le roi [11] parle d’une armée de 15 000 hommes de pied et de 10 000 chevaux qu’il va apprêter pour s’opposer à ceux qui se remuent. On augmente chaque régiment d’un tiers, c’est ce qui fait soupçonner la guerre tout de bon.

On dit que la thèse de Sorbonne, laquelle a excité cette question du purgatoire, [12] eût infailliblement été censurée à Rome si Messieurs du Clergé ne l’eussent approuvée comme ils l’ont fait en recevant favorablement la bénigne interprétation qu’on lui a donnée, telle que vous verrez par l’imprimé que je vous envoie. [2] Il y aura bientôt en Sorbonne une grande assemblée dans laquelle on délibérera de faire un nouveau syndic ou de continuer celui d’aujourd’hui, qui est M. Bréda, [13] curé de Saint-André-des-Arts ; [14] on verra là quel crédit de reste y auront les R.P. jésuites. [3] Le roi est attendu ce soir du retour de son voyage ; dans peu il s’en va au Bois de Vincennes [15] jusqu’à la Toussaint. [4] Le dessein est d’y mener la reine mère, [16] laquelle a souvent de mauvaises nuits et des songes fâcheux. C’est un beau petit traité que celui qu’Hippocrate [17] a fait des songes ; vous y trouverez ce que je pense et que je n’ose vous écrire ; on a nettoyé les fossés du château à ce dessein. [5]

On joue présentement à l’hôtel de Bourgogne [18] L’Amour malade. Tout Paris y va en foule pour voir représenter les médecins de la cour, et principalement Esprit [19] et Guénault, [20] avec des masques faits tout exprès ; on y a ajouté des Fougerais, [21] etc. [6] Ainsi on se moque de ceux qui tuent le monde impunément. [22] Si vous saviez en quel état je suis, vous auriez sans doute pitié de moi : j’ai céans les maçons qui m’ont tantôt fait remuer toute mon étude ; [23][24][25] il n’y a presque que les livres de médecine auxquels il n’a point été besoin de toucher, mais je ne sais ce qu’il en sera à l’avenir. Je me console des plaintes que fait Joseph Scaliger [26] en ses Épîtres lorsqu’il se plaint des imprimeurs [27] qui travaillaient à son Eusèbe[7][28][29] Je vous baise les mains et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 25e de septembre 1665.


1.

Simonis Paulli, D. Medici Regij, ac Prælati Aarhusiensis, Commentarius de Abusu tabaci Americanorum veteri, et herbæ thee Asiaticorum in Europa novo, quæ ipsissima est Chamæleagnos Dodonæi, alias Myrtus Brabantica, Danice Porss, German. Post, Gallicè Piment Royal, Belgice Gagel dicta ; cum Figuris æneis, utensilia quædam Chinensium eaque pretiosissima repræsentatibus [Commentaires de Simon i Paulli, docteur en médecine du roi, et prélat d’Aarhus, sur l’Abus ancien du tabac [v. note [3], lettre 220] des Américains et, nouveau en Europe, du thé des Asiatiques, qui est exactement la même herbe que le Chamelæagnos de Dodonæus [Rembert Dodoens, v. note [25], lettre 1019], autrement dite Myrtus Brabantica, Porss en danois, Post en allemand, Piment Royal en français, Gagel en flamand ; avec des eaux fortes représentant certains ustensiles très précieux des Chinois] (Strasbourg, Simon Paulli fils de l’auteur, 1665, in‑4o).

L’épître dédicatoire, datée du 11 juillet 1665, est adressée aux Illustribus ac excellentissimis viris Dn. Guidoni Patino, Bellovaco, Doct. Medic. Ordinis Parisiensis, antiquioris Scholæ Medicæ decano, Anatomes ac Pharmacop. Professori Regio, nec non Dn. Joanni Baptistæ Moreau, Doc. Medic. Parisiensi, et Professori Regio, ac Xenodochii Parisiens. Primario Medico, etc. Dnis. ac amicis suis honoratissimis [très illustres et excellents hommes, M. Guy Patin, natif de Beauvaisis, docteur en médecine de la Compagnie de Paris, doyen d’âge de la Faculté de médecine (ce que Patin ne fut jamais), professeur royal d’anatomie et pharmacie, ainsi que M. Jean-Baptiste Moreau, docteur en médecine de Paris, professeur royal et premier médecin de l’Hôpital (général) de Paris, etc., ses affectionnés et très honorés maîtres] ; à l’adresse de Patin, Paulli y écrit notamment :

Hæc vestra utriusque incluta virtus, intaminatis, et ad invidiam usque fulgens honoribus, Tuus Dne. Patine mei singularis nec unquam speratus amor, quo me extraneum tanta intercapedine loci a Te sejunctum, prosequeris ; et quasi impari erga me Filiumque Cariss. Iacobum Henricum Paulli, admodum nuper Parisios advenam, benevolentia es ; insuper literæ, ipsæ Charites, quas Tibi ad calamum dictitarunt 24. Junii Styl. Nov. hujus anni ad me datæ, quibus amicitiam ambis meam, faciunt, ut, cum tantopere in iis collaudes amorem, quo antecessor Tuus jam p.m. Iohannes Riolanus, antiquior Scholæ Medicæ Parisiensis Magister, abhinc triginta et sex annis me fovit, ego totus jam Tuus, in amplexus Tuos ruam, ea fiducia, ut cum ingenti et maxima sui laude, ille me non omissus dilexerit, quam Filium Pater, quem contra ego ad urnam usque octogenarium, chari Parentis loco observavi, colui, veneratus sum : Tu ceu illius Successor, etiam in præsens ob recensitum consuetum amorem, me quem cominus complecti non possis, pie defuncti Riolani loco eminus redames. […]
Tu vero, Celeberrime Dn. Patine, cum Tua ipsius manu Lutetia ad me perscribas :
Si quid requires ex hac urbe nostra, imo vel ex tota Gallia, in eo me Tibi totum devoveo, atque omne genus officiorum polliceor, modo per Te intelligam, quid cupias ; et grato animo dicam, quod ille Romanus olim apud Tacitum ; Dii tibi Principatum, dedere, nobis obsequii gloria relicta est, etc. ut ego de Te mereri possim, non video.

[Vous m’accompagnez, M. Patin, de votre amour, qui m’est particulier et que je n’ai jamais espéré, n’étant qu’un étranger séparé de vous par une bien grande distance ; et vous êtes d’une bienveillance presque sans égale envers moi et mon très cher fils, Jakob Henrik Paulli, {a} qui fut tout récemment de passage à Paris. En outre, la lettre, que les Grâces elles-mêmes ont dictée à votre plume, que vous m’avez écrite le 24e de juin, nouveau style, de cette année, {b} où vous recherchez mon amitié, fait que moi, qui vous suis déjà entièrement acquis, je me rue dans vos bras, car vous y comblez si fort de louanges l’affection dont votre prédécesseur feu Jean Riolan, ancien maître de la Faculté de médecine de Paris, m’a gratifié voici 36 ans. Avec confiance et pour son insigne et immense mérite, il n’a pas dédaigné de m’aimer, comme un père son fils ; et moi, je l’ai vénéré, honoré, respecté en retour comme s’il était mon père, jusqu’à sa mort, à près de quatre-vingts ans, et le ferai jusqu’à la mienne ; {c} tout comme je fais maintenant aussi pour vous, son successeur, en mémoire de cet amour coutumier. Bien que la distance vous empêche de me serrer dans vos bras, vous m’aimerez tendrement de loin en retour, à la place de feu M. Riolan. (…)
C’est bien vous, très célèbre M. Patin, qui m’écriviez de Paris, ces mots de votre propre main : Si quid requires ex hac urbe nostra, imo vel ex tota Gallia, in eo me Tibi totum devoveo, atque omne genus officiorum polliceor, modo per Te intelligam, quid cupias ; et grato animo dicam, quod ille Romanus olim apud Tacitum ; Dii tibi Principatum, dedere, nobis obsequii gloria relicta est, etc. {d} Je ne vois pas ce que moi je pourrais mériter de vous].


  1. V. note [7], lettre de Thomas Bartholin, le 30 septembre 1663.

  2. Lettre latine 359, mais Paulli s’est perdu entre l’ancien (julien) et le nouveau (grégorien) styles, car Patin l’a datée du 2 juillet 1665 (grégorien, 24 juin julien). Paulli a été si honoré par cette lettre qu’il l’a aussi imprimée entièrement au début de son Quadripartitum de simplicium medicamentorum Facultatibus [Traité en quatre parties sur les Facultés des médicaments simples] (Strasbourg, 1667, v. note [1], lettre latine 468 ; pages 23‑24).

  3. Paulli, alors âgé de 62 ans, mourut en 1680.

  4. « Si vous avez besoin de quelque chose venant de cette ville et même de n’importe où en France, je m’y dévouerai tout entier pour vous, et vous promets toute sorte de services, pourvu que vous me fassiez connaître ce que vous désirez. Je pourrai alors dire avec reconnaissance comme fit jadis ce < Romain > dans Tacite : Dii tibi principatum dedere, nobis obsequii gloria relicta est [À toi, les dieux ont donné le souverain pouvoir ; à nous, il est resté la gloire d’obéir (v. note [5], lettre latine 359)]. »

2.

Plusieurs traités se succédaient alors sur ce sujet :

  • de S.M.N. Loysel, Elenchus novæ Theseos de Purgatorio, studio Theologi cuiusdam Parisiensis [Appendice d’une nouvelle thèse sur le purgatoire, par l’étude d’un certain théologien de Paris] (Paris, le 15 juillet 1665, in‑4o) ;

  • un acte intitulé Sentence du Châtelet portant suppression du libelle intitulé : Elenchus novæ theseos de Purgatorio (sans lieu ni date) ;

  • Theoduli cum Theopisto Congressiones duæ, prima de controversiis quibus impræsentiarum Facultas theologiæ Parisiensis occupatur ; altera de purgatorio, [Deux entrevues de Théodule avec Théophiste, la première sur les controverses auxquelles s’occupe aujourd’hui la Faculté de théologie de Paris ; la seconde sur le purgatoire] (anonyme, Paris, sans nom, 1665, in‑4o).

3.

Antoine de Bréda (mort en 1678) avait été reçu en 1632 licencié de la Faculté de théologie de Paris, et docteur de la maison et société de Sorbonne. En octobre 1663, Bréda avait été élu syndic de la Faculté de théologie ; titulaire de la cure de Saint-André-des-Arts, il y renonça en 1673. Opposé aux jésuites, il se montra gallican modéré, mais peu favorable à Port-Royal ; on le qualifia néanmoins de « janséniste politique » (Dictionnaire de Port-Royal, pages 212‑213).

4.

Le 22 septembre, le roi et la reine étaient allés rejoindre Monsieur et Madame dans leur château de Villers-Cotterêts. Le 26, ils revenaient à Paris avec leurs hôtes, après s’être promenés, avoir chassé, et le roi avoir dansé un ballet à neuf entrées. La mort d’Anne d’Autriche bouleversa les projets de la cour qui ne séjourna pas à Vincennes avant août 1666 (Levantal).

5.

Dans le livre iv, § 90, du Régime, sous-titré Des Songes [Περι Ενυπνιων], on lit (Songes relatifs à des objets terrestres ; Littré Hip, volume vi, pages 653‑659) :

« Voici encore des signes favorables : apercevoir et entendre nettement ce qui est sur la Terre, marcher sûrement, courir sûrement et sans crainte, voir la terre unie et bien travaillée, les arbres feuillés et couverts de fruits, des arbres cultivés, les fleuves roulant régulièrement une eau pure ni plus haute ni plus basse qu’il ne convient, les sources et les puits avec des apparences analogues. Tout cela, vu ainsi, annonce que l’homme est normal et que son corps opère régulièrement avec toutes ses circulations, toutes ses afférences et toutes ses sécrétions. Mais voir quelque apparence contraire, c’est l’indice d’une lésion quelconque dans le corps. […] Les fleuves qui ne coulent pas régulièrement dénotent que le sang est en voie de circulation ; à hautes eaux, l’excès de sang ; à basses eaux, le défaut de sang. Par le régime on augmentera là, on diminuera ici. Si les eaux n’en sont pas pures, c’est l’indice d’un trouble. On obtiendra la détersion à l’aide des courses au cerceau et des promenades qui produisent l’agitation d’une respiration accélérée. »

Si tel était bien le passage que Guy Patin n’osait écrire, il faudrait croire que, tout imprégné d’hippocratisme, il pensait que si l’on nettoyait les douves, c’était pour vidanger une eau trouble qui aurait pu inspirer un funeste rêve à la reine souffrante qui l’avait eue sous les yeux durant la journée.

6.

Cette description renvoie à L’Amour médecin de Molière (v. note [1], lettre 835). Guy Patin en confondait le titre avec celui d’un ballet, L’Amour malade (livret d’Isaac de Benserade, musique de Jean-Baptiste Lully), qui avait été donné au Louvre en 1657.

À l’exception de la première, donnée à Versailles le 14 septembre 1665, toutes les représentations de L’Amour médecin en 1665 ont été jouées au théâtre du Palais-Royal (v. note [3], lettre 950), salle parisienne rivale de l’hôtel de Bourgogne (v. note [46], lettre 516) (César, Calendrier électronique des spectacles sous l’ancien régime et la révolution). Ses inexactitudes sur le titre et le lieu font penser que Patin écrivait par ouï-dire, sans avoir lui-même assisté au spectacle.

7.

Achevé dès 1601, l’Eusèbe de Joseph Scaliger (v. note [6], lettre 483) avait mis cinq ans à sortir des presses (Leyde, 1606, v. note [2], lettre latine 116).

Les lettres latines de Scaliger, comme ses lettres françaises à Jacques-Auguste de Thou (dédicataire de ce livre), regorgent de plaintes acerbes à l’encontre des imprimeurs qui tardèrent tant à achever leur ouvrage. Ces atermoiements permirent à Arnauld de Pontac, évêque de Basas, de faire paraître son édition d’Eusèbe (Bordeaux, 1604, in‑fo) deux ans avant celle de Scaliger.

a.

Bulderen no ccclxxii (tome iii, pages 97‑99) ; Reveillé-Parise no dclxxxiv (tome iii, pages 555‑557).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 25 septembre 1665.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0836
(Consulté le 01.10.2020)

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