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À André Falconet, le 3 juillet 1663

Monsieur, [a][1]

J’ai dessein de répondre à celle que je viens de recevoir de vous avec celle que vous avez pris la peine d’écrire à mon second et cher fils Carolus, [2] que je lui porterai demain matin, Dieu aidant. Je ne connais point ce médecin de Nancy [3] nommé M. Perrin, [4] qui se disait autrefois médecin de Mme la duchesse d’Orléans, [5] qui est de Lorraine, [1] en vertu de quoi les Lorrains tâchaient ici de faire fortune, mais ils n’ont pu ; sur quoi, M. Perrin s’en retourna après avoir épousé une fille de Paris dont le père était orfèvre, à qui il avait fait accroire que sa fortune était toute d’or, sed pro thesauro carbones invenit[2] C’est celui que je ne vis jamais. Je sais bien qu’il trouva fort mauvais que je ne lui voulusse point donner heure pour une consultation, [6][7] ayant allégué pour mes raisons que je ne le connaissais point, homo novus, nullius nominis, nullius dignitatis ; [3] que les lois de la Faculté me défendaient de consulter avec des médecins étrangers. [8] Sur quoi, le bon seigneur se mit en colère, et dit que je n’étais qu’un ignorant et que je n’osais pas user d’antimoine. [9] Guénault [10] y fut à ma place, qui était de tous bons accords [4] et qui ne trouvait rien ni de trop chaud, ni de trop froid, voire même qui, par son avarice, de peur de perdre un écu, se trouvait tous les jours avec des charlatans, [11] des chimistes [12] et toutes sortes de coureurs. Voilà où j’en suis avec M. Perrin ; sed sive nobis faveat, sive non, valeat ille, et abeat in bonam rem suam[5]

Le testament du Mazarin [13] est imprimé en Hollande, le factum de M. Fouquet [14] à Paris et les Mémoires de M. de La Rochefoucauld [15] à Bruxelles. [6][16] M. Fouquet a présenté une nouvelle requête, laquelle laisse bien des articles à décider à ses juges, et qui reculeront fort la fin du procès ; même, on dit qu’il a dessein de récuser M. le chancelier [17] et de se déclarer son accusateur. On parle ici de la grande maladie du petit prince d’Espagne. [18] Il y a cinq feuilles d’imprimées sur le livre de M. Lussauld ; [19] quand il sera fait, vous en aurez un. [7]

M. le chevalier [20] m’a bien promis de bien faire. [8] Il va souvent au Parlement et aux audiences. Il retient fort bien, selon qu’il me raconte, les intérêts des parties qui plaident à la Grand’Chambre et qui viennent de tous côtés plaider à Paris. Il m’a dit aujourd’hui fort particulièrement comment de certains chanoines d’Angers [21] avaient perdu leur procès, et même avaient été condamnés à l’amende en une cause qu’ils avaient entreprise contre leur évêque, [22] qui est frère de M. Arnauld, [23] docteur en Sorbonne, [24] qui est si savant et qui est le chef du parti janséniste. [9][25] Feu M. Naudé, [26] qui n’était point médisant, m’a dit autrefois que M. Scharpe, [27] médecin de Montpellier et Écossais, n’était mort à Bologne [28] que de trop boire ; et je sais bien de bonne part, par des gens qui l’ont connu, qu’il était grand ivrogne. Je sais aussi qu’il était fort savant et surtout grand logicien ; et c’est de telles gens, aussi bien que des Hibernais, qu’il faut entendre le beau vers de M. Remy, [29] professeur du roi, lorsqu’il dit de ces gens qui disputent si volontiers et tam logicaliter : Gens ratione furens, et mentem pasta chimæris[10] Ce vers se peut aussi appliquer aux chimistes. [30] Nous avons ici un savant personnage nommé M. Ménage [31] à qui ce vers a plu si fort qu’il a dit plusieurs fois qu’il en voudrait être l’auteur et avoir donné le meilleur de ses bénéfices. Il ne laisserait point de faire bonne chère car il en a beaucoup d’autres. C’est de lui que nous attendons bientôt le beau Diogenes Laertium grec et latin in‑fo, de Londres, avec de beaux commentaires. [11][32] Il n’y a plus que l’épître dédicatoire de M. Ménage à envoyer, mais j’ai peur que cela ne tire de long. La fin des grands livres est toujours accompagnée de quelque empêchement, joint que les libraires nesciunt properare, et eiusmodi finem non intelligunt[12][33] Plutarque [34] a dit quelque part que la dernière pierre qui mit la fin au temple de Diane à Éphèse [35] fut 300 ans à être trouvée, taillée et appliquée à ce grand bâtiment. [13] Je m’enquerrai demain chez M. l’ambassadeur de Danemark [36] si le prince de Danemark [37] ira à Lyon et après, je vous en écrirai. On dit ici que nous allons avoir un grand commerce sur mer et que le roi [38] a acheté des Portugais l’île de Madère. [14][39] Je vous baise les mains et suis de toute mon âme votre, etc.

De Paris, ce 3e de juillet 1663.


1.

La veuve de Gaston d’Orléans était née Marguerite de Lorraine.

2.

« mais il a trouvé des charbons pour tout trésor » ; v. note [12], lettre 54.

3.

« qu’il m’était un homme nouveau, de nulle réputation, ni considération ».

4.

« On dit proverbialement d’un homme facile qui consent à tout ce qu’on veut qu’il est du bois dont on fait les vielles, de tous bons accords » (Furetière).

5.

« mais que cela nous soit ou non favorable, qu’il se porte bien et aille donc s’occuper de ses affaires. »

6.

Le Testament (privé) du défunt cardinal Jules Mazarin, duc de Nivernois, premier ministre du roi de France (Cologne, sans nom, 1663, in‑12) ; v. notes [25], lettre 752, pour le factum en faveur de Nicolas Fouquet, et [8], lettre 675, pour les Mémoires du duc de La Rochefoucauld.

7.

V. note [27], lettre 752, pour l’Apologie de Charles Lussauld.

8.

M. le chevalier était le surnom de Henri Falconet, troisième fils d’André ; il s’initiait alors au métier d’avocat à Paris sous la tutelle de Guy Patin.

9.

À cette époque, Henri Arnauld, évêque d’Angers et frère d’Antoine, le Grand Arnauld, refusait la signature du Formulaire antijanséniste, ce qui lui valait un vif différend avec certains ecclésiastiques de son diocèse.

10.

« et si logiquement : “ La gent dont la raison divague et l’esprit se nourrit de chimères ” ». Logicaliter est un adverbe bâtard (issu de la scolastique irlandaise) de logice et legaliter.

Bayle sur Achillini (1750, tome premier, page 100, note E) :

« Les disputes scolastiques consistaient principalement à remporter l’avantage sur son antagoniste et à se ménager la victoire sur lui en l’embarrassant par les syllogismes qu’on lui poussait. On peut avec raison appliquer à cette espèce de philosophes et de disputeurs ce que je me souviens d’avoir lu quelque part sur le sujet des Hibernois ou Irlandais, renommés pour être de subtils logiciens et métaphysiciens : Gens ratione furens, et mentem pasta chimæris »

Abraham Ravaud, plus connu sous le nom d’Abraham de Remy (ou Remi, en latin Rommius ; Remy près de Compiègne 1600-1646) occupa une chaire d’éloquence au Collège de France et se fit connaître par des poésies latines remarquables pour leur verve ainsi que pour la pureté de leur style. Les principales ont paru dans un recueil dédié à Louis xiv et intitulé Poemata (Paris, 1645, in‑12). Sa Bourbonide est un poème en quatre chants sur les guerres de Louis xiii (G.D.U. xixe s.).

V. note [7], lettre 147, pour Georges Scharpe, professeur de Montpellier puis de Bologne.

11.

V. note [17], lettre 750.

12.

« ne savent pas se hâter et n’entendent pas cette sorte d’échéance. »

13.

Le temple de Diane (Artémis, v. notule {a}, note [16] du Borboniana 5 manuscrit) à Éphèse (v. note [72] du Faux Patiniana II‑7), était l’une des sept merveilles du monde antique. Sa construction avait duré 220 ans. Selon Plutarque, Érostrate, pour immortaliser son nom, l’incendia le jour même où, dit-on, naquit Alexandre le Grand.

L’idée ici développée se poursuit dans L’Esprit de Guy Patin : v. note [8‑1] du Faux Patiniana II‑3.

14.

L’île de Madère était devenue anglaise par le mariage de Charles ii avec Catherine de Bragance (v. note [7], lettre 694). Je n’ai pas trouvé trace de son acquisition par la France.

a.

Du Four (édition princeps, 1683), no cxiv (pages 349‑350), et Bulderen, no ccxcvii (tome ii, pages 373‑376), à Charles Spon ; Reveillé-Parise, no dcxvii (tome iii, pages 442‑444), à André Falconet, destinataire que désigne l’allusion au chevalier, son fils.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 3 juillet 1663.
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(Consulté le 06.05.2021)

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