L. 212.  >
À Claude II Belin,
le 16 janvier 1650

Monsieur, [a][1]

Pour répondre à la vôtre du 15e du mois passé, je vous dirai que je suis bien marri de votre longue indisposition. [2] Mais permettez-moi de vous dire que la saignée [3] vous serait meilleure en ce temps présent et plus nécessaire qu’au printemps prochain, qui ne sera que dans trois mois. Pour le gaïac, [4] je vous prie de n’en point user du tout, il ne fera que du mal, il vous échauffera les entrailles, il fondra votre sang, augebit morbi causam et morbum, nec imminuet symptomata[1] Il vaut mieux décharger votre tête par dedans en vous purgeant [5] souvent avec du séné [6] et du sirop de roses pâles, [7] y ajoutant même un peu de casse [8] si vous voulez, en substance ; [2] ou plutôt, durant l’hiver, une drachme du diaprunis [9] solutif pour tirer par bas une partie de ces sérosités qui restent dans le sang. Portez courts cheveux, et vous faites bien peigner et frotter la tête tous les matins, [3][10] avec de bonnes frictions bien fortes et bien chaudes sur le cou et les épaules. J’ai céans le livre d’Alstedius [11] que M. Huguetan [12] m’a envoyé. [4] Je l’avais déjà vu et connaissais bien cet auteur. C’est un étrange fatras dans lequel il y a de bonnes choses. M. Riolan, [13] sur la fin de son grand ouvrage, a fait Animadversiones in recentiores Anatomicos, in quibus nominatim perstrinxit Walæum et Veslingium[5][14][15] Il avait grande espérance que Walæus, qui n’avait pas encore 40 ans, lui répondrait, mais il est mort à Leyde [16] de l’antimoine [17] même, duquel il en avait tué plusieurs autres. Veslingium vero, profess. Patavinum responsum adornantem Riolano, mors intercepit[6] il est mort le 12e jour d’une fièvre continue, [18] âgé de 48 ans, pour n’avoir été saigné que deux fois fort petites, le dernier jour d’août : voilà de nos saignées d’Italie. En ce même temps-là, mon fils aîné [19] était ici fort malade, mais je l’ai retiré du mauvais pas d’une fièvre continue où il s’était malheureusement jeté, quia adolescentuli semper stulte agunt[7] par le moyen de 20 bonnes saignées des bras et des pieds, avec pour le moins une douzaine de bonnes médecines, de casse, séné et sirop de roses pâles, sans m’être servi de bézoard, [20] juleps cordiaux, [21] ni des confections d’alkermès [22] ou d’hyacinthe ; [23] et néanmoins, Dieu me l’a conservé, de telle sorte qu’il n’a point perdu un des actes de son cours. Libertus Fromendus [24] est un professeur en théologie de Louvain, [25] fort savant personnage et grand janséniste. Il a par ci-devant écrit des Météores, un livret de la Comète de l’an 1618, [26] des Commentaires sur les questions naturelles de Sénèque, le tout en latin ; [27] mais ce dernier livre, de Anima, me semble le meilleur de tous. [8] Nous n’aurons plus rien de Fam. Strada. [28] L’Histoire du cardinal de Richelieu [29] avec des Réflexions politiques s’imprime ici in‑fo en cachette. La paix de Bordeaux [30] est faite. [9] Je vous baise les mains et suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Patin.

Ce 16e de janvier 1650.

Il ne s’est encore rien fait qui vaille au Parlement. On croit que ni le prince de Condé, [31] ni le premier président [32] n’y réussiront point. [10] Le livre qu’a fait M. de Saumaise, [33] pour le feu roi d’Angleterre, intitulé Defensio regia pro Carolo i ad Carolum ii[11][34] est achevé. Il y en a deux impressions, l’une in‑fo de grosse lettre, et une in‑12 en petite, à Leyde chez MM. Elsevier. [35] Il y en a en chemin pour Paris, il en vient aussi un pour moi tout relié à la mode de Hollande, [12] qu’un ami me fait venir. On y va imprimer des épîtres de Grotius, [36] Vossius, [37] et autres savants. [13] Je vous baise les mains, à Mme Belin, monsieur votre fils, M. le chanoine, MM. Allen et Camusat. On vend ici fort librement et publiquement les Mémoires de M. de Sully[38] de Rouen, en deux petits volumes in‑fo[14]


a.

Ms BnF no 9358, fo 127, « À Monsieur/ Monsieur Belin, le père,/ Docteur en médecine,/ À Troyes » ; Reveillé-Parise, no ciii (tome i, pages 164‑165).

1.

« il augmentera et la maladie et sa cause, sans en diminuer les symptômes. » Claude ii Belin avait été victime d’un ictus cérébral (apoplexie, v. note [5], lettre 45), dont la séquelle était une hémiplégie (paralysie de la moitié du corps) gauche ; cela veut dire qu’il pouvait encore parler, lire et écrire (absence d’aphasie, qui est l’apanage de la plupart des hémiplégies droites).

2.

« Les chimistes font des extraits, et tirent toute la substance des plantes [ici la casse] et des minéraux, tantôt par le feu, tantôt par l’infusion. Ils ôtent le jus, le suc, la substance d’un corps, et ils n’y laissent que le marc » (Furetière).

3.

« Il est bon tous les matins de se moucher et peigner, pour décharger la tête de ses ordures et délivrer le cerveau qui demeurerait accablé sous iceux » (chapitre x du Traité de la Conservation de santé).

4.

V. note [11], lettre 203, pour l’Encyclopædia universa (Lyon, 1649) de Johann Heinrich Alsted (Alstedius).

5.

« Remarques contre les anatomistes modernes, parmi lesquels il a piqué nommément de Wale et Vesling. » Ces deux chapitres de la 4e partie des Opera anatomica vetera… de Jean ii Riolan (1649, v. note [25], lettre 146) sont intitulés :

6.

« Mais la mort a enlevé Vesling, professeur de Padoue, tandis qu’il préparait sa réponse à Riolan ».

Jan de Wale, quant à lui, était mort le 5 juin 1649 (v. note [6], lettre 191).

7.

« parce que les tout jeunes hommes agissent toujours sottement ».

8.

V. note [6], lettre 198, pour les Meteologicorum libri vi (1627) et De Anima libri iv (1649) de Libert Froidmont, dont Guy Patin citait aussi ici :

9.

Famiano Strada (v. note [11], lettre 152) était mort à Rome le 6 septembre 1649.

V. notes [3], lettre 208, pour les prétendus mémoires du P. Joseph, l’éminence grise de Richelieu, et [22], lettre 210, pour la paix de Bordeaux ratifiée le 5 janvier 1650.

Dubuisson-Aubenay (Journal des guerres civiles, tome i, page 198, de Paris, vendredi 7 janvier) :

« À midi, le courrier apportant l’accommodement fait et reçu à Bordeaux, suivant la déclaration du roi, arrive ici. »

10.

Le procès de M. le Prince se poursuivait contre ceux qui avaient attaqué son carrosse (v. note [21], lettre 210).

Dubuisson-Aubenay (Journal des guerres civiles, tome i, pages 201‑202, janvier 1650) :

« Samedi 15, assemblée en Parlement où M. < le duc > d’Orléans n’assiste < pas >, quoique M. le Prince y fût lui-même allé pour l’en prier et eût attendu longtemps en son antichambre qu’il fût éveillé. On continue à lire les informations.

Des Martineaux, {a} prisonnier, arrive le matin en la Conciergerie du Palais, est mis dans la tour de Montgomery. On dit qu’il a écrit à M. le Prince et avoue s’être trouvé aux assemblées, mais n’avoir parlé, non pas même pensé à attenter contre sa personne ni le desservir. Il a aussi écrit une grande lettre à M. Le Tellier, secrétaire d’État.

Lundi 17, M. d’Orléans vient au Palais ; mais comme il était dans la Sainte-Chapelle, {b} jusqu’où les députés du Parlement ont accoutumé de l’aller quérir, il s’est trouvé mal et pressé de son dévoiement ; {c} et ainsi, s’en est retourné en son palais ; les princes de Condé et de Conti avec lui, qu’ils n’ont point voulu abandonner.

L’assemblée du Parlement n’a pas laissé de se tenir et opiner ; et il y a eu 76 voix demandant que, suivant l’arrêt du 12 précédent, il fût incessamment procédé au jugement du procès des ducs de Beaufort, coadjuteur de Paris, conseiller Broussel et président Charton. Ce dernier a fait grand bruit d’abord, demandant aux autres s’ils l’abandonneraient, lui qui était leur confrère, et disant, avec tous ceux qui étaient pour lui, que Des Martineaux avait été pris sans qu’il y eût décret de prise de corps contre lui, mais seulement réquisitoire de la part des Gens du roi, à ce qu’il fut décrété ; mais le premier président {d} a répondu que Des Martineaux était en décret de prise de corps, d’autant que décret de prise de corps avait été donné contre le marquis de La Boulaye et tous ceux qui lui avaient adhéré et s’étaient trouvés avec lui le samedi matin et soir, qu’il avait voulu exciter la sédition. Or est-il que, par la déposition des témoins, Des Martineaux est l’un de ceux-là. Il est vrai qu’il n’y a point de prise de corps, mais seulement réquisition, comme aussi contre sa femme et contre son fils aîné, garçon de trente ans fort déterminé et qui a porté les armes dernièrement dans le régiment d’Orléans. » {e}


  1. Prévôt à Melun compromis dans l’affaire de Guy Joly.

  2. V. note [38], lettre 342.

  3. Flux de ventre.

  4. Mathieu i Molé.

  5. L’arrestation des princes allait mettre bientôt fin à toute cette farce procédurière manipulée par Mazarin.

11.

« Défense royale pour Charles ier adressée à Charles ii, etc. » de Claude i Saumaise : v. note [52], lettre 176.

12.

Les libraires de Hollande vendaient les livres reliés, alors qu’en France l’habitude était de les vendre en blanc, c’est-à-dire sous forme de cahiers à faire relier.

13.

Annonce d’un recueil qui n’a paru qu’au xviiie s. :

Epistolæ celeberrimorum virorum, nempe H. Grotii, G. J. Vossii, A. Schotti, J. Wouerii, D. Heinsii, C. Gevartii, I. F. Gronovii, G. Patini, N. Heinsii, aliorumque antehac ineditæ. In quibus plurima ad omne Eruditionis genus illustrandum occurrunt ; Ex Scriniis Literariis Jani Brantii.

[Lettres inédites d’hommes très célèbres : Hugo Grotius, Gerardus Johannes Vossius, Andreas Schott, Iohannes Wowerius, Daniel Heinsius, Caspar Gevartius, Johann Friedrich Gronovius, Guy Patin, Nicolaas Heinsius et de quelques autres. {a} Bien des choses s’y trouvent, qui brillent en toute sorte d’érudition. Tirées des archives littéraires de Johannes Brant]. {b}


  1. Le seul de ces savant hommes à ne pas figurer dans notre édition est le philologue et jurisconsulte anversois Caspar Gevartius (Gevaerts ; 1593-1666).

    Contrairement à ce qu’annonçait le titre, les 13 lettres de Guy Patin à Christiaen Utenbogard n’étaient pas inédites : ce sont les mêmes que dans le recueil que Brant avait publié en 1702 (vBibliographie).

    Ranger Patin parmi les célébrités littéraires de son siècle illustre le succès commercial rencontré par les premières éditions de ses Lettres.

  2. Amsterdam, Janssonius et Waesbergius, 1715, in‑8o.

14.

V. note [4], lettre 208.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Claude II Belin, le 16 janvier 1650

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(Consulté le 24/04/2024)

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