L. 588.  >
À André Falconet, le 19 décembre 1659

Monsieur, [a][1]

Samedi dernier, 13e de ce mois, le marquis de Bonnesson [2][3] a eu la tête tranchée à la Croix du Trahoir. [4][5] Il est mort huguenot [6] et n’a jamais voulu entendre le docteur de Sorbonne [7] qui tâchait de le convertir afin qu’il mourût à la Romaine. Il n’a point voulu être bandé. Je pense qu’il a été vu de tout Paris car on l’a amené de la Bastille [8] dans une charrette fort élevée jusqu’au lieu du supplice ; il avait un livre en ses mains, dans lequel il lisait. Il était un des chefs de la conspiration des sabotiers. Il y en a encore deux dans la Bastille, au procès desquels le Grand Conseil a charge de travailler incessamment. Il était conduit au supplice par 800 archers à pied et à cheval. Si la conspiration du marquis de Bonnesson eût réussi, on dit que c’eût été une horrible chose, qu’il y avait plusieurs grands du royaume qui s’y étaient engagés par promesse ; et même, il y en a qui disent que Cromwell [9] avait promis de s’y joindre et qu’il devait envoyer une armée à leur secours, qui eût abordé du côté de La Rochelle. [10] Bon Dieu, quelle désolation il y eût eu en France !

On fera un beau feu de joie à la Grève [11] pour la paix. [12] On parle pour sa publication, à Notre-Dame, [13] d’un Te Deum célébré [14] auquel assisteront Messieurs du Parlement, de la Chambre des comptes, de la Cour des aides [15] et l’Hôtel de Ville. Le roi [16] ne veut point sortir de Toulouse [17] que les états [18] ne lui aient donné trois millions et 500 000 livres. On dit que M. le procureur général [19] s’est arrêté à Carcassonne [20] pour une fausse couche de Mme sa femme. [1][21]

La première fois que j’entretiendrai M. le premier président[22] je lui parlerai de vos statuts. [23] J’entends bien votre fait et je lui alléguerai vos raisons qui me semblent fort bonnes. Nous aurions raison d’en faire de même ici, vu le désordre qui en suit, quoi qu’en veuille dire au contraire Courtaud [24] de Montpellier [25] en sa Seconde apologie[2] puisque cette facilité d’être admis en notre Compagnie l’affaiblit manifestement et la gâtera si nous n’y mettons du remède ; mais nous avons ici un homme qui empêche qu’on ne fasse le bien nécessaire. Patience, etc. Vous avez, en attendant, le pouvoir de les examiner rigoureusement comme toutes les autres facultés des provinces devraient faire. En vérité, j’ai honte de voir tant de jeunes docteurs qui reviennent des universités avec des bulles [26] apostoliques et qui ne savent presque rien. C’est ce qui fait que je ne m’étonne point du mépris qu’on fait de notre profession en beaucoup d’endroits : le parchemin [27] qu’ils rapportent des universités est une marque certaine de l’argent qu’ils y ont laissé, mais la science requise à leur art, où est-ce qu’elle se trouve à vendre ?

J’ai déclaré votre volonté à Noël Falconet, [28] qui dit qu’il va étudier pour soutenir un acte de toute la philosophie l’été prochain. Dieu lui en fasse la grâce. Un jeune médecin, [29] qui est ici et qui demeurait à Strasbourg il y a trois mois, m’a dit que le nouveau livre de M. Sebizius [30] était achevé. [3] J’ai bien envie de le voir pour cette nouvelle méthode dans laquelle il est écrit selon que l’auteur même me l’a mandé il y a plus de neuf mois. La commune façon d’écrire est bonne, une méthode particulière est pourtant la meilleure, telle qu’est celle de M. Riolan [31] le père, et celle de Houllier. [32] Pourvu que l’on se garde de faire souvent des tautologies, [4] elle est bien plus commode pour les jeunes étudiants. J’ai quelque pareil dessein, nous verrons quelle lumière m’en viendra pour achever mes jours en cette sorte d’étude, dont je pourrais dicter quelque chose à mesure que j’en aurais quelque traité de fait dans notre Collège royal de Cambrai[33][34][35] Mon fils Charles [36] explique l’anatomie dans nos Écoles sur un cadavre de femme. Il a une si grande quantité d’auditeurs qu’outre le théâtre, la cour en est encore toute pleine. Il commence fort bien à 26 ans, je souhaite qu’il finisse encore mieux. [5] Il a bien des amis qui l’aiment, ses études lui en ont acquis un bon nombre, et sa gentillesse encore autant et plus. Michel de Montaigne [37] a dit quelque part que jeunesse et adresse ont un merveilleux crédit en ce monde. Quoi qu’il en soit, j’espère que son fruit mûrira et qu’il sera quelque jour très bon. Interea conatus erit in laude, eventus in casu[6] comme a dit Apulée [38] en ses Florides.

Je viens de consultation [39][40] chez une bonne femme de près de 80 ans, laquelle mourra demain ex diaphthora pulmonis[7] où le curé (ubi cadaver, ibi et aquilæ[8] nous a dit qu’Hesdin [41] était rendue au roi. Demain se plaide la cause de notre Faculté contre nos chirurgiens [42][43] qui sont fort étourdis du bateau. J’ai reçu votre caisse de présents et aussitôt qu’elle a été ouverte, j’en ai fait la distribution comme vous l’avez ordonné. Je ne doute pas que l’on ne vous donne avis de la réception et qu’on ne vous en remercie, comme je fais pareillement de ma part avec toute l’affection possible. L’ancien [44] de notre École, M. Guérin, [45] très savant homme âgé de 89 ans, est tombé de son cheval dans le faubourg de Saint-Germain et s’est blessé à la tête, à l’œil et à la main ; et néanmoins, il a bon appétit. Mala merx, mala ætas[9][46] J’ai entretenu M. le premier président de votre affaire. Je lui dis que toutes les communautés de Paris et de toutes les villes de France obligeaient celui qui y entrait de mettre quelque chose dans la boîte ; que c’était aux uns pour la confrérie, aux autres pour faire dire des messes en leur chapelle ; mais tous ensemble pour subvenir au frais de la communauté, pour se défendre de plusieurs attaques ; et les médecins pour soutenir les droits et la justice de notre profession, et le bien public contre les apothicaires [47] et chirurgiens [48] qui brouillent les cartes et entreprennent merveilleusement contre les médecins qui sont gens de paix et d’étude, et nullement chicaneurs, et même contre les charlatans [49] qui gâtent tout. Là-dessus il me dit que la Cour se scandalisait sur cet argent et qu’on ne pouvait souffrir cela. Je lui répliquai que tout le monde prenait de l’argent : le roi, le pape, les présidents et conseillers. Sur quoi, il se mit à rire et tout de suite me dit : Hé bien ! nous verrons, on y cherchera quelque modération de la somme. Je lui répliquai : En vous remerciant Monsieur, mais la somme de 100 écus est si petite qu’il n’y a guère à rabattre. Voyez là-dessus votre Conseil [50] et me donnez avis si vous voulez poursuivre. Je lui en reparlerai quand vous voudrez, je le vois en état de vous accorder la plus grande part de votre demande sur cet article ; et moi je vous promets que j’y ferai ce que je pourrai. J’oubliais à vous dire qu’il m’allégua que ces collèges feraient tort aux universités ; je lui répliquai chaudement que c’était bien fait de les punir de leur trop grande indulgence et qu’il était à propos de remédier aux désordres qu’ils causeraient par toute la France. [10] Le comte de Guitaut, [51] qui vient de la cour, partira de grand matin pour aller dire à M. le prince de Condé [52] qu’il vienne, en lui portant des lettres du roi, [53] du cardinal, etc. [11] Je vous baise les mains et suis de tout mon cœur votre, etc.

De Paris, ce 19e de décembre 1659.


1.

Le 5 février 1651, après dix années de veuvage (v. note [33], lettre 539), Nicolas Fouquet avait épousé en secondes noces Marie-Madeleine de Castille (1636-1716), dame de Belle-Assise, fille d’un président aux Requêtes du Palais. La dot n’était que de 100 000 livres, mais l’héritage qui vint bientôt s’était élevé à deux millions.

L’accident relaté par Guy Patin était survenu à Carcassonne, sur le chemin de Toulouse à Paris, en passant par Lyon. Il donna l’occasion à Jean de La Fontaine, protégé de Fouquet, d’écrire une Ode anacréontique à Madame la surintendante sur ce qu’elle est accouchée avant terme, dans le carrosse, en revenant de Toulouse :

« Puis-je ramentevoir {a} l’accident plein d’ennui
Dont le bruit en nos cœurs mit tant d’inquiétudes ?
Aurai-je bonne grâce à blâmer aujourd’hui
Carrosses en relais, chirurgiens un peu rudes ? etc. »


  1. Rappeler.

V. note [2], lettre 544, pour les enfants du second lit de Nicolas Fouquet.

2.

V. note [54], lettre 348, pour la Seconde Apologie de Siméon Courtaud, doyen de Montpellier, contre les médecins de Paris.

3.

V. notes [7], lettre 610, pour Johann Jakob Wepfer, le jeune médecin qui venait de Strasbourg, et [9], lettre 557, pour le Manuale seu Speculum medicinæ practicum [Manuel ou Miroir pratique de médecine] de Melchior Sebizius (Strasbourg, 1659).

4.

V. note [27], lettre 192.

5.

Voir là-dessus le propre récit de Charles Patin dans la note [13], lettre 587.

6.

« Dans l’intervalle l’entreprise méritera la louange, et l’issue sera le fait du hasard » (Apulée, v. note [1], page 479).

L’Esprit de Guy Patin (pages 78‑79) ajoute ce commentaire sur l’avenir de Carolus :

« La gloire d’avoir fait certains efforts lui restera, quand même l’événement ne répondrait ni à son travail ni à mon attente. Le succès ne dépend pas de la volonté des hommes, il suffit que leur volonté soit bonne et secondée par de grands soins. »

Je n’ai pas trouvé dans les Essais la pensée de Montaigne qu’évoquait ici Guy Patin.

7.

« d’une putréfaction du poumon ».

8.

« Où est le cadavre, là sont les aigles », proverbe latin dont on trouve des variantes : ubi cadaver, ibi aquila ; ubi est cadaver, ibi congregantur aquilæ. Les poètes de l’Antiquité assimilaient les aigles aux vautours.

9.

« L’âge est une mauvaise marchandise » : Ut ætas mala, merx mala [Mauvaise marchandise que les mauvaises années] (Plaute, Les Ménechmes, acte v, scène 2, vers 758).

10.

On devine dans ce paragraphe le motif exact de l’attaque portée contre le Collège des médecins de Lyon, dont il a été question depuis plusieurs lettres : des postulants avaient dû se plaindre que pour y être reçus, outre des diplômes valables, on leur demandât, moins légitimement, de mettre une jolie somme (900 livres tournois) dans la boîte (caisse) commune.

11.

Aumale (Histoire des princes de Condé, tome vii, pages 118‑126) :

« Le 29 décembre 1659, Condé quittait Bruxelles au bruit du canon, escorté par le vice-roi et les principaux seigneurs de la cour, au milieu des témoignages universels d’un respect affectueux. Les derniers temps du séjour avaient été fort brillants.
[…] Quelque amertume s’était mêlée à ces réjouissances : les créanciers affluaient, pressants, portant partout d’incessantes sollicitations ; leur nombre, leur attitude laissaient entrevoir une longue perspective de difficultés.
[…] De bonnes paroles et quelques gages vaguement donnés sur les premiers paiements attendus d’Espagne firent prendre patience aux créanciers. Six semaines après la signature du traité, {a} M. le Prince avait pu se séparer de ces alliés qui lui avaient été fidèles, de cette noblesse, de tout ce peuple dont la cordialité ne s’était jamais démentie. Mazarin avait peut-être rêvé un départ moins grave, moins digne, plus précipité, un empressement qui désignât clairement le premier ministre français comme le seul auteur de la paix et le bienfaiteur de Condé. Selon lui, M. le Prince, dans l’expression de sa reconnaissance, devait parler moins du roi que du cardinal ; surtout, il devait s’abstenir de toute allusion à la part que lui-même, Condé, avait prise au grand événement qui venait de s’accomplir. Quand on sut en quels termes M. le Prince avait cru devoir annoncer au pape le “ changement de sa fortune ” et la fin de la guerre, Mazarin ne cacha pas un assez vif mécontentement. Il aurait même désiré, semble-t-il, que Condé, pressé de témoigner sa gratitude, se mît au-dessus des règles et des formes, et sans passeport, sans suite, prît la poste à la première nouvelle de la paix, traversant la France incognito, presque déguisé, pour venir à Toulouse, non pas embrasser les genoux du roi son maître, mais se jeter aux pieds du ministre qui lui rouvrait les portes de la patrie. C’est du moins l’avis que, des frontières mêmes d’Espagne, Lenet formulait dans une dépêche en clair ; loin d’envelopper cette démarche d’aucun mystère, il avait communiqué son plan à M. de Longueville et à d’autres. Quelque étourderie qu’on prête à un négociateur aussi éprouvé, il est difficile d’admettre qu’il eût ainsi agi de son chef et fait tant de bruit s’il n’y avait été plus ou moins ouvertement encouragé par le cardinal. Condé blâma Lenet et rejeta son ouverture : “ Si j’avais voulu faire une démarche comme celle-là, je l’aurais faite il y a six mois ; mais Dieu merci, je n’ai pas pris ce chemin-là pour sortir d’affaire et je ne le veux pas prendre. Je ferai toujours assurément les choses de bonne grâce, mais aussi ne les ferai-je jamais avec bassesse et garderai toujours le décorum comme doit le faire une personne de ma condition. Il y a en toutes choses des mesures à garder, au delà desquelles ce que l’on ferait ne passerait pas pour galanterie, mais bien pour une faiblesse digne de blâme. ” C’est donc Guitaut qui avait porté à la cour de France les lettres courtes et dignes dans lesquelles Condé protestait de son repentir, de sa fidélité au roi et de sa ferme résolution de bien vivre avec le premier ministre de Sa Majesté. Guitaut venait de rapporter toutes les décisions relatives aux troupes, ainsi que les passeports demandés par M. le Prince pour ses amis. Marchin seul refusa d’en profiter ; Liégeois, mécontent, malade, ne se voyant plus guère d’avenir en France, il avait “ fait son arrangement avec M. don Luis ”. Après la solennité inévitable du départ, Condé voulut rentrer en France aussi simplement que possible. Accompagné de son fils, “ il prit le chemin d’Avesnes pour éviter, en Flandre comme en France, les compliments, les salves, les grandes villes ”.
[…] Le 10 janvier, M. le Prince “ partit {b} en relais de carrosse pour la cour ” ; il avait dans sa voiture le premier de ses lieutenants-généraux, son cousin Bouteville, et ses deux premiers gentilshommes, Coligny et Guitaut, dont la rivalité ne dut pas ajouter à l’agrément du voyage. Une chose préoccupait Condé : rencontrerait-il son frère {c} à la cour ? Comment se passerait l’entrevue ? Il s’en était ouvert à Longueville. Tout alla pour le mieux du monde : quittant l’antichambre de son oncle Mazarin, le prince de Conti s’avança jusqu’à Lambesc ; on se rencontra par les chemins ; on s’embrassa sans s’expliquer ; l’intimité ne reparut pas, mais les rapports restèrent convenables. Le maréchal de Gramont était là aussi sur cette poudreuse route de Provence ; cette fois l’accolade fut chaude.
[…] Enfin, le 27 janvier, Condé entrait à Aix et montait chez le cardinal. Quelle fut la forme de l’entrevue ? “ Je réglerai ma manière d’agir sur celle que M. le Prince tiendra avec moi… Je lui donnerai la main chez moi, mais je prétends l’avoir partout ailleurs ”, écrivait encore Mazarin à Lionne en se livrant à une longue dissertation sur la préséance des cardinaux ; victorieux et tout-puissant, il tenait à reprendre le terrain d’étiquette qu’il avait jadis abandonné ; nous ignorons comment fut définitivement réglée cette grave question. Le cardinal était sur ses gardes ; il s’était montré médiocrement satisfait des lettres de Condé, les trouvant seulement “ assez civiles ”. Cependant, le langage et l’attitude lui parurent corrects et le premier prince du sang fut introduit “ dans la chambre de la reine où il présenta ses respects à Leurs Majestés ”. C’est sous cette forme, qui pouvait s’appliquer à un retour de voyage, que la nouvelle était donnée à toute la France par le sieur Renaudot ; et la même Gazette annonça que, dès le lendemain, M. le Prince avait dîné chez Son Éminence. Toute la cour était en liesse ; le 4 février, elle partait pour Toulon et Condé prenait le chemin de Paris. Il s’en fut droit à sa maison de Saint-Maur (21 février). Là il retrouva même affluence qu’à la veille du départ neuf ans plus tôt, mais d’autres visages ou du moins un esprit bien différent dans la foule des visiteurs : anciens adversaires plus ou moins invétérés, amis restés de tout temps attachés à sa cause, d’autres heureux de renouer des liens un moment brisés. »


  1. Paix des Pyrénées.

  2. De Coulommiers.

  3. Le prince de Conti.

a.

Réunion de deux lettres de dates très proches : Bulderen no clxi (tome i, pages 419‑422), Reveillé-Parise no ccccxcvii (tome iii, pages 170‑172), du 16 décembre, et Bulderen no clxii (tome i, pages 422‑424), Reveillé-Parise no ccccxcviii (tome iii, pages 172‑173), du 19 décembre 1659.


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de André Falconet à Guy Patin, le 19 décembre 1659.
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(Consulté le 13.11.2019)

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