L. 2.  >
À Claude II Belin, le 1er mai 1630

Monsieur, [a][1]

J’ai reçu la vôtre datée du 27e d’avril, qui m’a tant donné de contentement et de réjouissance que j’aurais bien de la peine de vous l’exprimer. Je vous remercie de la peine qu’avez prise de me récrire et me donner votre bon avis touchant les thèses [2] qu’avez entre vos mains. Je ne suis pas marri que vouliez bien les garder, comme étant des pièces rares et bonnes ; ains au contraire, je vous en loue fort et voudrais avoir le moyen de vous servir en récompense de l’offre que daignez bien me faire sans l’avoir méritée, qui est de m’en donner une copie ; ce que je ne refuse pas de vous, Monsieur, mais plutôt le tiens-je à grande faveur et marque d’une grande bienveillance envers moi. Je vous en prie donc fort affectionnément, pourvu que cela ne vous donne aucune incommodité ni ne cause à vos affaires aucune importunité. Si aviez quelqu’un en cette ville, entre les mains de qui voulussiez bien confier le dépôt et ledit paquet, je m’offrirais, avant que de les toucher pour les transcrire moi-même, de donner si bonne assurance de les rendre dans un bref temps duquel nous arrêterions, ledit dépositaire et moi, que vous et lui j’en rendrais contents ; mais de peur que ne croyiez que j’en demande trop et que je ne voulusse faire comme les Espagnols, auxquels, après qu’on a prêté chose, voudraient bien la retenir pour toujours, et ne la jamais rendre (combien que je m’offre de mettre 20 pistoles contre ledit paquet, lesquelles je m’offre de perdre en cas que je ne le rende au temps préfix et arrêté, [1] et à Dieu ne plaise que j’en voulusse fausser ma foi à un honnête homme qui s’offre de m’obliger en un tel cas), je m’offre, Monsieur, à vous remercier et en être obligé tout le temps de ma vie si daignez m’en faire participant d’une copie quocumque modo volueris istud fieri[2] Si avez quelqu’un en cette ville à qui vous vouliez bien commettre ledit paquet, avec lequel j’accorderai du temps de les rendre, et duquel je le recevrai en l’assurant d’icelles d’une bonne sorte telle qu’il voudra ; ou si les voulez bien fier à moi-même par la main du messager, auquel j’en donnerai un récépissé, avec telle assurance que vous et lui désirerez ; ou si ne voulez point que lesdites thèses sortent de Troyes, [3][3] il n’y aura qu’à les faire transcrire par quelqu’un de qui l’écriture soit lisible et correcte, la peine duquel je paierai à votre discrétion, combien que j’aimerais mieux en avoir payé trois fois autant et les avoir transcrites moi-même. Néanmoins, Monsieur, j’en passerai par où vous voudrez et de quelque façon que le vouliez bien, je m’en tiendrai fort obligé à vous ; à quoi aviserez s’il vous plaît. J’en ai une de l’année 1551, qu’un nommé Tarlæus Bellovacus [4] a soutenue sous feu M. Fernel. [4][5] Vous n’avez que faire d’envoyer celle-là si elle est du nombre des vôtres ; de toutes les autres, je n’en ai pas une. Si en désirez des miennes ou autres qui se soient faites depuis 30 ans en çà, j’en ai plus de 300 différentes, lesquelles je garde pour en faire part à mes amis et desquelles je m’offre de vous donner. J’en saurai, s’il vous plaît, votre volonté, à votre première commodité. Excusez-moi de tant de peine que je vous donne. Ne m’épargnez point en récompense, si me jugez capable de vous servir : j’ai en cette ville deux choses desquelles je me puis vanter, de bons livres et de bons amis, qui sont à votre service. Je vous baise bien humblement les mains, à monsieur votre père, [5][6] à M. Dacier, [6][7] et suis, Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur,

G. Patin.

De Paris, ce 1er mai 1630.


1.

Préfix : « terme certain, marqué et déterminé. Il a comparu à jour préfix, au terme qu’on lui avait marqué. Les billets payables à volonté n’ont point de terme préfix » (Furetière).

2.

« quelle que soit la manière dont vous aurez désiré qu’elle soit faite. »

Que le lecteur ne se décourage pas : le style fort cérémonieux de Guy Patin s’est rapidement allégé et éclairci dans la suite de ses lettres.

3.

Troyes (Aube) sur la Seine, à 180 kilomètres au sud-est de Paris, était la capitale de la Champagne. Elle était siège d’un évêché suffragant de Sens, et d’un Collège de médecins où les Belin tenaient un rang éminent. Le bailliage et le présidial de Troyes appartenaient au ressort du Parlement de Paris.

4.

La thèse quodlibétaire de Denis Tarlet, natif de Beauvaisis (Tarlæus Bellovacus), présidée par Jean Fernel en 1551, portait sur la question Laborne cibum præcedere debet ? [Le travail ne doit-il pas précéder le repas ?], avec une réponse affirmative. Tarlet ne dépassa pas le grade de licencié de la Faculté de médecine de Paris.

Jean Fernel (Clermont-en-Beauvaisis [v. note [10], lettre 106] 1497 ou 1506-Paris 26 avril 1558) a été le plus célèbre médecin français du xvie s., surnommé le Galien moderne. Il était fils de Laurent Fernel, aubergiste, et de Catherine Belan. Après de brillantes études classiques menées à Beauvais puis à Paris, il enseigna la philosophie au Collège de Sainte-Barbe (v. note [32] du Borboniana 8 manuscrit), percevant le salaire qui lui permettait d’étudier la médecine. Il fut reçu docteur régent de la Faculté de médecine de Paris en 1530. Devenu le premier médecin du roi Henri ii en 1556 (v. note [6] du Borboniana 2 manuscrit), à la mort de son confrère Louis de Bourges, Fernel fut obligé de le suivre au siège de Calais, en 1557, pendant un hiver rigoureux. Fernel revint avec le roi à Fontainebleau, en compagnie de sa femme (Madeleine Tournebulle, v. note [29] du Faux Patiniana II‑3) qui y mourut au bout de quelques semaines. Profondément affligé par cette perte, Fernel mourut lui-même peu après et fut enterré près de sa chère épouse dans l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie à Paris (v. note [26], lettre 523). Il avait atteint un âge fort discuté par les historiens, compris entre 52 et 70 ans (v. note [6], lettre 525). Selon Guillaume Plancy (v. note [1], lettre 80), son élève et neveu, la renommée de Fernel était telle qu’il percevait annuellement de 10 000 à 12 000 livres d’honoraires. Ses ennemis, souvent par jalousie, l’accusaient de trop aimer l’argent, de ne point user de la saignée dans le cas où elle était indiquée, et allèrent jusqu’à le taxer d’ignorance. Sa pratique attestait de son immense réputation :

« Les malades affluaient chez lui en si grand nombre que, pendant l’été, il prenait le parti de dîner debout ; il écoutait tout le monde, l’indigent comme le riche, avec patience et politesse, et ne renvoyait personne sans avoir satisfait à ses demandes. […] Lorsque Plancy avertissait son maître de ménager sa santé et d’interrompre ses veilles, Fernel avait coutume de lui répondre par ce vers : Longa quiescendi tempora fata dabunt » {a} (Michaud).


  1. « J’aurai bien le temps de me reposer quand je serai mort » (Ovide, Les Amours, livre ii, élégie ix, vers 42).

On a blâmé Fernel de ne pas s’être borné à l’étude des écrits d’Hippocrate (v. note [6], lettre 6), mais il serait injuste de ne voir en lui qu’un commentateur des Arabes (v. note [4], lettre 5) ; s’il a mérité jusqu’à un certain point l’épigramme de son collègue Louis Duret (v. note [10], lettre 11), Fæces Arabum melle latinitatis condidit [Il dissimula les déjections des Arabes sous le miel de la latinité], Fernel ne fut point imitateur servile. Une courte citation donne une idée de la trempe de son esprit :

Quæ vera ac solida, ac optimis quibusque, tum Græcis, tum Latinis, tum Arabibus, firmissimis argumentis probata, ad medendi usum conducere observaveram, excerpsi, et in unum contuli ; quid de quaque re controversa sentiendum putarem, libere pronuntiavi.

[J’ai extrait et rassemblé tout ce que j’avais observé de vrai, de consistant, et de vérifié par chacun des arguments les meilleurs et les plus solides, tant grecs que latins ou arabes, pour guider l’art de guérir ; j’ai proclamé librement ce que j’ai pensé sur chaque point de controverse].

Fernel rectifia plusieurs erreurs anatomiques de Galien (v. note [6], lettre 6) ; il soutint, contre Aristote, que le cerveau est le siège de l’âme et que l’origine des nerfs s’y trouve ; il attribua, un des premiers, les maladies vénériennes à une qualité vénéneuse des humeurs qui, suivant lui, se propageait non seulement par le coït, par l’allaitement, par le contact des doigts avec les parties génitales et par l’accouchement, mais aussi par la sueur et par la salive. Jacques-Auguste i de Thou (v. note [4], lettre 13) a salué la mémoire de Fernel (livre xxi, règne de Henri ii, année 1558, Thou fr, volume 3, page 298) :

« Ce grand homme s’étant appliqué longtemps à la philosophie et aux mathématiques avec succès, se donna tout entier à la médecine. Il a fait des traités sur toute la médecine, où l’on remarque un savant profond, et un style pur et poli. Quoique la mort l’ait empêché de mettre au jour tous ses écrits, et le livre des ses Observations si souhaité du public, cependant les ouvrages que nous avons de lui lui ont acquis tant d’honneur dans toute l’Europe que l’École de médecine de Paris sera toujours en droit de se glorifier d’avoir formé dans son sein un si digne élève »

Guy Patin vénérait Fernel (v. note [18], lettre latine 75) et ses lettres sont emplies de son souvenir admiratif. Il y a tout particulièrement cité sa Pathologie (ou Médecine universelle, v. note [1], lettre 36) et sa Méthode (ou Thérapeutique universelle, v. note [21], lettre 101), qu’il vaut la peine de consulter pour interpréter correctement la pensée de Patin, médecin du xvie s., égaré, comme tant d’autres, dans celui où il a vécu, sans savoir mettre à jour les connaissances qu’il avait acquises à la Faculté. Patin s’est toutefois étonné de la mort de Fernel, douze jours après celle de sa femme (v. note [29] du Faux Patiniana II‑3) :

« Il faut aimer sa femme, mais mourir de ce qu’elle ne vit plus, certes ce n’est point là un trait de philosophie, ni de médecin : la philosophie inspire du courage et de la force ; la médecine donne à l’âme une certaine dureté, qui devrait, sinon la rendre insensible à ces accidents, du moins lui permettre de ne s’en point laisser abattre. Ne vous en déplaise, Monsieur Fernel, je ne vous reconnais point dans cette extrême complaisance ; il fallait pleurer votre femme si elle était bonne, la chose est rare ; mais de vous aviser de mourir de douleur, voilà ce qui ne s’est jamais vu. Au reste, ce désespoir vous immortalisera. »

Les amateurs de belle sémiologie clinique, base du diagnostic médical, ont encore aujourd’hui de quoi s’émerveiller à la lecture des ouvrages de Fernel : v. par exemple la note [5], lettre 410, pour sa façon de distinguer l’hémoptysie de l’hématamèse, c’est-à-dire le crachement du vomissement de sang.

5.

Tout comme l’adresse (v. supra note [a]), la salutation « à Monsieur votre père » identifie le destinataire de cette deuxième lettre comme étant Claude ii Belin, le fils de Claude i, à qui avait été adressée la première lettre (v. note [5], lettre 1).

On en déduit que Claude i Belin, l’aïeul, avait fait répondre par son fils, Claude ii, le père, à la première lettre que Guy Patin lui avait adressée. Claude ii allait devenir le correspondant troyen principal des lettres, avec quelques-unes adressées à son fils Nicolas, notamment durant les indispositions de son père.

6.

Deux Dacier, père et fils, figurent sur la liste des agrégés du Collège des médecins de Troyes (Mémoire Coll. méd. Troyes, page 7).

  • Le père, Jean Dacier, natif de Langres, avait été reçu premier des licenciés de la Faculté de médecine de Paris en 1579. Il soutint ses actes de vespérie puis de doctorat les 7 et 14 juillet de la même année, mais curieusement, ne se soumit pas à l’acte pastillaire (v. note [13], lettre 22) et n’accéda donc pas à la régence (catalogue de Baron). Après avoir exercé à Bar-sur-Aube, il fut agrégé au Collège de Troyes en 1589.

  • Il s’agissait ici probablement de son fils, Nicolas, médecin du roi par quartier, agrégé en 1614 ; Guy Patin a parlé de sa mort en 1635 (fin de la lettre à Claude ii Belin, du 16 février 1635, lettre 20) ; il a publié un Synopsis methodica pharmacorum omnium quæ in communi sunt practicantium usu…, in duos libros diducta [Inventaire méthodique de tous les médicaments que les praticiens emploient communément…, réparti en deux livres] (Troyes, J. Griffard, 1614, in‑8o). Dans sa réponse à Patin, Claude ii Belin avait dû désigner son collègue Nicolas Dacier comme détenteur de thèses qui pouvaient aussi intéresser son correspondant.

a.

Ms BnF no 9358, fo 5 ; Triaire no ii (pages 6‑8) ; Reveillé-Parise no ii (tome i, pages 2‑4). L’adresse que Guy Patin a écrite au dos de cette deuxième lettre est : « À Monsieur, Monsieur Belin le jeune [Claude ii], Docteur en Médecine, demeurant rue des filles Pénitentes [actuelle rue Jaillant-Deschainets] à Troyes en Champagne. À Troyes » (v. infra note [5]).


Correspondance complète et autres écrits de Guy Patin, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – Lettre de Claude II Belin à Guy Patin, le 1er mai 1630.
Adresse permanente : //www.biusante.parisdescartes.fr/patin/?do=pg&let=0002
(Consulté le 25.09.2021)

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