L. 634.  >
À Hugues II de Salins,
le 7 septembre 1660

Monsieur, [a][1]

Peut-être que j’avais oublié de mettre dans votre paquet Opuscula Gorræi [2] que j’ai donné à M. Bouchin [3] pour vous faire tenir avec deux autres petits livrets, de Vita Galeni et Elogium chronologicum eiusdem ; [1] tout cela est bon et vous pourra servir. M. Bouchin est un fort bon garçon, bene moratus adolescens[2] fort sage, qui étudie bien et qui ne manque pas à mes leçons. [4] Pour l’aphorisme [5] de ictero[3][6] croyez ce qu’en a dit Galien, [7] Hollerius [8] et Heurnius : [9] en voilà la loi et les prophètes. Je n’ai jamais vu de jaunisse [10] critique, [11] ni ouï dire qu’il y en fût arrivé. De febre purpurata, nemo melius scripsit quodam medico Rostochiensi, dicto Neucrantzio. In hoc affectu nisi urgeat plethora, moderate tamen est sanguis mittendus ; et postquam illuxit dies septimus, statim purgandum ; neque enim absque repetita catharsi talis morbus propter profligari[4][12][13][14] L’eau mêlée avec le lait [15] le rend meilleur et plus coulant, et est ainsi moins dangereux. Medicus garrulus ægroto alter morbus est [5][16] n’est point d’Hippocrate ; [17] je suis de l’avis de Mercurial [18] qui le tire d’Athénée ; [6][19] Mercurial était un savant homme. Ructuosus morbus aliud est quam cholera sicca[7] Nous ne nous servons point à Paris succo carnium distillato[8] cela n’est guère bon ; il n’y a guère de malades qui ne prennent bien des bouillons, des œufs frais, de la gelée, [20] de la tisane [21] ou de l’eau et du vin, qui tous valent mieux que ces distillations. L’entrée du roi [22] a été ici fort superbe. Le médecin espagnol [23] de la nouvelle reine [24] m’est venu voir deux fois, il est fort savant. [9] Le cardinal Mazarin [25] se porte mieux. Je vous salue, mademoiselle votre femme et la petite Pierrette. [10][26] Mon fils aîné [27] est marié [28] depuis trois mois ; le deuxième [29] étudie et adhuc abhorret a nuptiis[11] Je me recommande à vos bonnes grâces, et à monsieur votre frère et à M. Bachey, et suis, Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,

Guy Patin.

De Paris, ce mardi 7e de septembre 1660.

M. le cardinal de Retz [30] a fait ici courir des lettres qui sont un peu pressantes. [12] Elles sont imprimées, et ont été jetées dans les portes de quelques maisons. Il menace là-dedans du pouvoir que lui donne sa charge d’archevêque de Paris, on craint qu’il ne nous envoie un interdit ; même on dit que le cardinal Mazarin en a pris de l’inquiétude et que le roi n’en fera aucun voyage cette année.


a.

Ms BnF no 9357, fo 342, « À Monsieur/ Monsieur de Salins, le puîné,/ Docteur en médecine,/ À Beaune » ; Chéreau no xxv (40).

1.

V. notes [11], lettre 453, pour les Opuscula iv de Jean iii Des Gorris (Paris, 1660), et [9], lettre 593, pour les livrets du P. Philippe Labbe « sur la Vie de Galien et son Éloge chronologique » (tous parus à Paris en 1660)

2.

« un jeune homme de bonnes mœurs » (v. note [2], lettre 611, pour le jeune Bouchin).

3.

« sur l’ictère » ; Hippocrate (Aphorismes, 4e section) :

« Dans les fièvres, les ictères qui se manifestent avant les sept jours sont mauvais, à moins qu’il ne survienne par le bas un flux de liquide. Les fièvres qui ont un frisson chaque jour se résolvent chaque jour. Les ictères survenus dans les fièvres le septième, le neuvième, le onzième ou le quatorzième jour, sont de bon augure, pourvu que l’hypocondre droit ne soit pas dur ; autrement, l’ictère n’est pas bon. »

4.

« Nul n’a mieux écrit sur la fièvre pourpre {a} qu’un certain médecin de Rostock, nommé Neucrantz. {b} Dans cette affection, si la pléthore ne menace pas, il faut pourtant saigner avec modération ; et après l’aube du septième jour, il faut purger résolument ; car en effet, on ne vient pas à bout d’une telle maladie sans purgation répétée. »


  1. V. note [56], lettre 229.

  2. Paul Neucrantz (Leyde, 1650), v. note [22], lettre 301.

5.

« Un médecin bavard est une maladie de plus pour le patient ».

Parmi les ouvrages dont Guy Patin a dit grand bien et souhaité la réimpression, il avait pu lire cela dans le Medicus-Politicus [Médecin-Politique] de Roderiquez de Castro (Hambourg, 1614, v. note [51], lettre 104), livre iii, chapitre iiii (page 125), De Medici amictu, vultu et ad ægrotantem ingressu [L’habillement, la mine et la présentation du médecin au malade] :

Figuram quidem faciei habeat meditabundam ac subtristem, non tamen amarulentam, contumax enim esse videbitur, et omnes odio habens : qui vero in risum exsolutus est, ac nimium hilaris, onerosus interdum judicatur, unde illud : medicus garrulus ægrotanti alter morbus.

[Que son visage ait certes un air méditatif et grave, mais sans être très amer, car il semblerait alors être rébarbatif et éprouver de la haine à l’égard de tous ; en revanche, celui qui éclate de rire et se montre trop hilare, sera parfois jugé importun, d’où ce dicton : un médecin bavard est une maladie de plus pour le patient].

La note [5] infra pour la première source de cette sentence.

6.

Je n’ai pas trouvé ce dicton dans les ouvrages de Mercurial (Girolamo Mercuriali, médecin italien du xvie s., v. note [16], lettre 18), mais je ne suis pas revenu bredouille de mes recherches.

7.

« Le mal d’éructation est autre chose que le choléra sec. » Sans la question de Hugues ii de Salins qui a provoqué cette réponse de Guy Patin, il est impossible de la commenter sérieusement : ructuosus morbus est un ancien synonyme d’hypocondrie (v. note [6], lettre 673) ; le cholera sicca était un syndrome douloureux abdominal aigu survenant dans un contexte épidémique et ayant tous les caractères du choléra (v. note [24], lettre 222), mais sans diarrhée.

8.

« du jus distillé de viandes ».

9.

V. note [5], lettre 628, pour Tomás Puellez, le médecin de Marie-Thérèse d’Autriche.

10.

Guy Patin s’est souvenu à plusieurs reprises de cette petite Pierrette, fille aînée de Hugues ii de Salins ; pour la dernière fois dans sa lettre du 25 juillet 1664 (note [5]), en lui adjoignant alors deux petits frères.

11.

« et éprouve jusqu’ici de l’aversion pour le mariage. »

12.

Pressant : « qui importune » (Furetière).

V. note [1], lettre 633, pour les lettres du cardinal de Retz qui couraient alors à Paris.


Correspondance complète de Guy Patin et autres écrits, édités par Loïc Capron. – Paris : Bibliothèque interuniversitaire de santé, 2018. – À Hugues II de Salins, le 7 septembre 1660

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(Consulté le 27/02/2024)

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